Lecture / Ecriture
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En lisant, en écrivant de Julien Gracq

Julien Gracq
  Le rivage des Syrtes
  Au château d’Argol
  En lisant, en écrivant
  Un balcon en forêt
  Un beau ténébreux
  Autour des sept collines
  Les terres du couchant
  La forme d'une ville
  Les eaux étroites
  Les Carnets du Grand Chemin

Julien Gracq est le nom de plume de Louis Poirier, écrivain français, né en 1910 et décédé en 2007.

En lisant, en écrivant - Julien Gracq

Regard sur la littérature
Note :

   C’est le dernier volume de critiques littéraires de Gracq.
   
    Le premier "Préférences" (1967), contient le pamphlet «La littérature à l’estomac» où il s’élève contre la médiatisation de la littérature, et dans le reste du recueil rend hommage à ses écrivains préférés Balzac, Stendhal, Chateaubriand, Jünger…
   
    Pour lire Gracq, tant les fictions que les ouvrages critiques, on doit avoir toujours présent à l’esprit ce qu’il dit dans Préférences (in le chapitre «Les yeux ouverts») concernant certains de ses souvenirs écrans, certains de ses fantasmes fondamentaux, ceux dont il peut parler:
   
   
   1) le jour, où, enfant, il aurait vu le départ du paquebot France et aurait eu l’impression d’un «lâcher tout» d’un vrai départ, d’une «mise en route» d’un mouvement essentiel et particulier, en fait l’essence du mouvement même.
   
    Il aime Stendhal pour cette raison: les personnages y sont toujours en mouvement.
   
   Cet auteur a pour principal attrait d’avoir su donner un caractère d’imprévisibilité à la narration, à l’action: on est toujours surpris par la phrase suivante.
   
   
   2) la sensation de contentement qu’il éprouve à être transporté sur un lieu élevé, sur une hauteur, de regarder une vaste étendue de paysage, et avec vue panoramique sur les environs.
   
   
   3) La chambre vide: le fait d’entrer dans une pièce habitée familièrement par quelqu’un qui s’est absenté. Cette opération est source de plaisir car, fortement marqué d’interdiction.
    «L’Etre absent surgit du rassemblement des objets familiers autour de lui ».
   
   
   Ces fantasmes si bien délimités, Gracq ne cesse de les exploiter dans tous ses livres, les approfondir les développer, les illustrer.
   
   Et je crois que chacun de nous devrait chercher aussi à isoler ses impressions fondamentales pour mettre de l’ordre dans son paysage mental.
   
    Le 2 et le 3 induisent le goût de l’ouvert, puis celui du lieu clos, ce qui peut paraître antinomique: c’est bien pour cela que l’auteur nous donnera l’impression de se contredire. Mais ces contradictions sont sources d’enrichissement
   
   En tout cas, le troisième fantasme, la «chambre vide», invite au geste de la lecture: la joie qu’il éprouve de pénétrer dans une œuvre, c’est bien celle de découvrir le lieu habité d’où l’auteur s’est absenté, laissant son livre.
   
   
   Il débute par une étude comparée de l’art pictural et de la littérature. «La parole est éveil appel au dépassement; la figure figement, fascination. Le livre ouvre un lointain à la vie, que l’image envoûte et immobilise.»
   
   «Ce qui en littérature se rapproche le plus d’un tableau, la description, ne ressemble en rien à une série de prises de vues qui constamment se ressourcent à leur foyer. En littérature toute description est chemin».

   
   En montrant la différence entre un tableau et une description, JG veut prouver que la littérature est plus vivante. Du moins celle qu’il apprécie…
   
   
   Continue en développant sa conception de l’œuvre romanesque: la hantise de ce qui est figé, mort, revient sans cesse, en opposition à ce qui est la vie même.
   
   Le roman repose sur une contradiction: il est en même temps parfaitement construit rien n’y est mis au hasard (aspect figé, clos sur lui-même) et pourtant l’inspiration existe, l’œuvre est un miracle en soi, un moment de grâce qui se renouvelle à chaque lecture; JG ne cesse d’insister sur l’ «inconscience merveilleuse du romancier» en particulier à propos de Stendhal et de la Chartreuse…
   
   Le romancier est un véritable créateur qui impose arbitrairement son œuvre là où rien ne l’attend. Il passe outre au mystère qui consiste pour lui… à susciter à fabriquer sans aucun secours de ses mains, quelque chose, qui puisse ensuite devenir opaque à son propre esprit.
   
   Le roman est un réseau de relations multiples mais aussi une entité indivise.
   
   
   IL affirme son goût pour les romanciers du 19eme siècle: Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, surtout Stendhal qui, pour lui représente l’apogée de l’art romanesque.
   
   Flaubert et Zola sont appréciés mais critiqués.
   
   Pour Gracq, le romancier cesse d’être inspiré avec Flaubert. «L’Education sentimentale» qu’il n’aime plus, alors que Madame Bovary lui plaisait encore, serait l’un des premiers symptômes de ce déclin. Ensuite vient Proust, qui achève en quelque sorte le roman. Ce déclin c’est la constatation que l’œuvre romanesque se complexifie se dote de moyens nouveaux, mais que ceux-ci l’entraînent vers la mort.
   «Ce lâchez tout de ballon libre, dont la sensation nous est donnée seulement de loin en loin dans nos lectures romanesques préférées et qui est peut-être le couronnement de la fiction, parce qu’il est comme la matérialisation même de la liberté, Proust se l’interdit… toute la Recherche est résurrection, mais résurrection temporaire, scène rejouée dans les caveaux du temps, avant de s’y recoucher, par des momies qui retrouvent non seulement la parole et le geste, mais jusqu ‘au rose des joues et à la carnation de fleur qu’elles avaient’ en leur vivant.»

    Ce qui produit cette fâcheuse impression, c’est que Proust en dit trop: il ignore les pouvoirs de la suggestion. L’œuvre de Proust est comparée tantôt à une masse inerte, tantôt «à la jungle étouffante et compacte d’une prose surnourrie dont on n’arrive jamais à s’élancer hors d’elle pour jouer librement… on ne rêve guère à partir de Proust, on s’en repaît».
   
   
    "Les Eaux étroites" (1976) "La Forme d'une ville" (1985) combinent l’autobiographie (non intime) et les notes de lecture, les souvenirs se groupant autour des lieux favoris de l’auteur.
   
    Dans "En lisant, en écrivant" c’est l’écrivain parisien qui évoque des lieux (les architectures modernes telle que la tour Montparnasse, qui lui plaisent) et son appartement parisien. La modernité architecturale le revigore curieusement «cet après-midi, revenant de la tour Montparnasse et gravissant, le long même de la tour, l’escalier qui mène au terre-plein, le même charme agit sur moi, puissant: ces beaux et vastes volumes aux angles tranchants, aux arêtes nettes, faisaient ma respiration plus ample et plus légère…» il ne me serait pas venu à l’idée, avant de lire ces lignes que ces paysages urbains pouvaient paraître esthétiques et surtout pas insuffler une force de vie.
   
   
   Gracq multiplie les métaphores originales qui prennent appui sur des champs lexicaux concrets (la cuisine, l’artisanat, diverses techniques, les processus physiologiques). Sa littérature est souvent assimilée à un repas où Stendhal serait l’apéritif et Proust le plat de résistance - à bien des égards indigeste.
   
   Le mot «apéritif» revient souvent: la littérature, c’est ce qui doit mettre en appétit- mais sans rassasier- sinon c’est l’ennui qui guette.
   
   Zola c’est la fiche et le catalogue, Balzac le magasin d’antiquités, c’est pourquoi Balzac vieillit bien et Zola moins.
   «Ce combat contre l’angoisse du figement donne au livre son harmonie profonde, et alimente les exposés consacrés à la description et au paysage, ou, à travers un débat avec Valéry et Breton, à un éloge de l’arbitraire du roman (Pourquoi pas «La marquise sortit à cinq heures»).

   
   
   Pour reprendre ses termes, on va considérer ce livre comme une promenade, un cheminement à travers les formes esthétiques et les auteurs qu’il lit et relit.

critique par Jehanne




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