Lecture / Ecriture
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La clé de l’abîme de José Carlos Somoza

José Carlos Somoza
  La théorie des cordes
  Daphné disparue
  La clé de l’abîme
  Tétraméron

José Carlos Somoza est un écrivain espagnol, né en 1959 à La Havane. Il vit à Madrid.

Après des études de médecine et de psychiatrie, il décida de se consacrer à la littérature. Il a écrit plus d’une douzaine de romans dont environ la moitié est traduite en français pour le moment.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La clé de l’abîme - José Carlos Somoza

«La réalité est de l’argile pour l’esprit humain»
Note :

   Lorsqu’il y a quelques mois je vous parlais de ma lecture de "Daphné disparue", la première chose que je fis fut de vous recopier une citation:
   "Nous savons que «La Bible» prétend être la parole de dieu, tandis que «Les Mille et une nuits» sont un recueil de contes fantastiques. Le rabat, c’est ça: ce que nous savons, ou croyons savoir, sur ces livres. Maintenant, imaginons que «La Bible» et «Les Mille et une nuits» aient échangé leurs rabats il y a des millénaires: à ce stade, les aventures de Yahvé constitueraient un délice pour les petits enfants, pendant que de nombreux dévots seraient morts pour Aladin ou auraient été torturés pour avoir nié Schéhérazade… et ne croyez pas que j’exagère: le rabat est comme le cours d’une rivière, et notre lecture coule toujours soumise à ses limites." (p. 78)

   
   Si j’avais relevé cet extrait, c’est que j’avais senti que cette idée avait été très importante pour l’auteur, même si elle n’était pas vraiment développée dans le roman. J’avais vu juste car je retrouve aujourd’hui exactement cette citation en exergue du roman suivant. C’est que J. C. Somoza avait résumé là une idée qui lui avait semblée si prometteuse qu’il en a tiré cette fois tout un livre. Ainsi est né " La clé de l’abîme".
   
   Nous avons ici un vrai roman d’anticipation (ou de sciences-fiction, on dit comme on veut) qui se passe sur notre bonne vieille terre qui a beaucoup beaucoup changé, à une époque jamais précisée, mais clairement très lointaine dans le futur. (On nous dit «à des éons», mais comme, sauf toujours possible lacune lexicale de ma part, les éons ne sont pas plus précis que «des éternités»...)
    Dans ce monde, qui a été totalement dévasté par un cataclysme (la Chute de la Couleur), les hommes sont bien différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Pour commencer, ils ne se reproduisent plus du tout par eux-mêmes et les plus naturels d’entres eux, les «biologiques» ont été obtenus dans des éprouvettes, en laissant les choses se faire sans trop intervenir. Mais, on vous le dit au cas où vous seriez intéressés, ils sont plus fragiles que les autres et cela est hors de prix. Aussi les parents se contentent-ils le plus souvent d’un enfant «conçu» entendez fait sur plan, c'est-à-dire sur projet technique, ce qui est déjà très onéreux. De la même façon, faune et flore sont «de conception» et les rares contrées naturelles suscitent l’effroi le plus absolu.
    La vie de nos nouveaux hommes est différente selon qu’ils sont croyants ou non. S’ils ne le sont pas, ils se contentent de vivre au mieux de leurs possibilités, s’ils le sont, ils se sont consacrés à l’un ou l’autre des quatorze chapitres du livre saint: «La Bible de l’amour artisanat» (oui, on sait, ça sonne bizarre, mais c’est comme cela, n’en doutez pas) et sont parvenus à développer des pouvoirs remarquables grâce à cette étude mystique. Les plus forts d’entre eux sont même experts de deux chapitres! et alors là…
   
   Suite à un début d’histoire assez tonique que je vous laisse découvrir, toute une petite équipe d’hommes et femmes, conçus ou biologiques, croyants ou non va se lancer à la recherche très aventureuse et dangereuse de la Clé de l’Abîme, qui permet de tuer dieu* et de délivrer définitivement l’humanité de la peur. Beau projet! Et qui mérite bien quelques risques, que nos héros n’hésiteront pas à prendre, même s’il se révèle bientôt qu’un traître est proche, peut-être même parmi eux…
   Je n’ai pas l’intention de vous en dire plus sur l’histoire mais sachez que le suspens est remarquablement tenu, sans aucune faiblesse ni relâchement jusqu’aux plus ultimes pages. Et je tiens aussi à souligner la superbe écriture et la puissance évocatrice d’un monde auquel on repense et qu’on a hâte de retrouver à chaque interruption.
   
   Sachez aussi, comme nous le laissait espérer ce fameux exergue, que toute une pensée critique sous-tend cette fiction, lui donnant un sens qui dépasse les frontières du roman de distraction.
   Alors lancez-vous, pour un roman qui commence comme ça:
    «Daniel comprit qu’ils étaient résignés par l’habitude. C’était le monde, pas eux. Il était logique que des fous commettent des actes tels que tuer d’autres personnes sans explication, songeait-il. Qui pouvait en être surpris? Ce genre de chose arrivait aujourd’hui ou demain, aux uns ou aux autres et cette sorte de mort n’était sans doute pas le pire des destins. Le véritable, unique sens de la vie était la peur. La peur constituait le monde: peur de mourir, de devenir fou, d’être attaqué ou d’être poussé à attaquer, ou à des agissements encore bien pires. Le gouvernement était un gouvernement car il protégeait les citoyens autant que possible, mais cet "autant que possible" incluait quelques variables et en excluait d’autres. C’était la vie normale, alors, pourquoi ne pas l’accepter?»
   (Cela ne vous rappelle rien? Peut-être pas besoin d’attendre des milliers d’éons.)
   
   Et se termine ainsi :
   "Les historiens affirment qu’en des temps très lointains il y avait des poètes qui écrivaient des mensonges pour le plaisir des lecteurs…"
   
   Tentant, non?
   
   Et pour vous mettre en appétit :
   
   - Oui, je suppose qu’il n’avait rien de particulier, ce pauvre type, sauf que, comme toujours, il croyait connaître la vérité et désirait tuer ceux qui ne la connaissaient pas. (p. 31)
   
   - Il fut tenté de discuter, mais il changea d’avis en se rappelant que discuter avec un croyant revenait à perdre d’emblée. (p. 270)
   
   - L’insistance de Yilane à vouloir voir ce qu’il ne voyait pas (comme tout croyant) irritait Daniel, mais il ne souhaitait pas le perturber davantage. (p. 274)

   
   
   * Ils n’avaient pas Nietzsche, disparu des tablettes depuis des éons sans laisser de souvenir
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critique par Sibylline




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L'origine est dans l'abîme
Note :

   Europe de l'Ouest, Allemagne, dans un futur proche, des banlieues sombres et étranges, des familles dispersées dans différents pays, des travails peu rémunérateurs et pas vraiment exaltants, un train interminable, le Grand Train, malgré sa grande vitesse, une vision de fillette qui fait frissonner et un héros qui part vaillamment gagner sa croûte dans ce train interminable et sombre. C'est au cours du voyage que Daniel Kean se trouve confronté à une situation extrême: un voyageur a une bombe greffée sur son corps, l'horreur semble inévitable, aussi Daniel est-il encouragé à faire la conversation au jeune terroriste. Commence alors, une course poursuite pour mettre la main sur un secret jalousement gardé, un secret qui pourrait changer la manière de vivre et de penser du monde. Un secret jouant avec la frontière fragile de l'hérésie religieuse ne peut qu'attiser convoitises et folies, secret dont le fil conducteur est une Bible, "La Sainte Bible de l'Amour et de l'Art" aux quatorze chapitres, aux quatorze paraboles. Dans ce monde futuriste, les groupes religieux s'identifient à un ou plusieurs chapitres de cette Sainte Bible et les explorent au cours de rites gestuels, de danses étranges permettant d'entrer en osmose avec l'enseignement du chapitre. Le corps et l'esprit se mêlent pour parvenir à approcher une Vérité, une quintessence de la parole sacrée.
   
   Daniel Kean n'est pas un esprit puissant, il fait plutôt partie des sceptiques, des non-croyants, aussi, lorsqu'il s'embarque, contre son gré, dans cette quête religieuse et scientifique, c'est plus avec une envie d'en découdre pour récupérer sa fille et tenter de venger la disparition de son épouse, l'esprit de vengeance est son moteur, sa raison de vivre, que par foi de croyant... ce qui est loin d'être le cas de ses compagnons d'aventure aussi disparates que complémentaires.
   
   A la suite de Daniel et de ses compagnons, le lecteur entre dans l'univers très particulier développé, comme une dentelle alambiquée et donc mystérieuse, par Somoza qui semble prendre un malin plaisir à le perdre à l'infini. Il s'amuse à dérouler une toile gigantesque de questionnements, de routes possibles à emprunter ou non, de dédales spirituels, de labyrinthes de la pensée ou de foisonnements philosophiques. Le lecteur déambule, comme Daniel, incrédule puis perplexe jusqu'à ne plus rien y comprendre avant de renouer le fil de la quête, frissonnant dans les espaces sous-marins sous cloche, les maisons piégées d'invisibles armes... une richesse d'actions qui parfois amène à l'overdose. On oscille entre Science-Fiction et Bande Dessinée, les scènes donnent l'impression de ridicule mais c'est pour mieux happer la proie qu'est devenue le pauvre lecteur, saucissonné dans son envie d'aller toujours plus loin dans le frisson et l'incroyable. Un incroyable objet du discours: la présence pesante d'une religion d'une grande complexité régissant le moindre recoin de la vie sociale, culturelle, politique et économique de ce monde futuriste; tout est religion, tout est croyance. Aussi, lorsque la quête parviendra à son terme, la surprise n'en sera que plus grande: non seulement, le lecteur comprend alors le pourquoi des signaux inconscients qui lui titillaient les neurones depuis un bon moment, mais encore, il a la joie d'être entré à pieds joints dans la ronde endiablée de l'auteur, une ronde dans laquelle sont venus les mythes et les déités des temps immémoriaux.
   
   "La clé de l'abîme" est construit comme un thriller et évolue dans la sphère du fantastique avec tout le cortège d'interrogations inhérent au genre: le devenir de l'humanité, la place de Dieu dans la société, les croyances doivent-elles régir le quotidien, doit-on et/ou peut-on tuer, psychologiquement, Dieu comme on tuerait son père afin de s'affranchir enfin de ses carcans? Est-Il né et comment? L'humanité a-t-elle toujours un sens lorsqu'elle devient un objet sans cesse contrôlé et réglé, dans tous les domaines d'activité et ce jusqu'au plus intime qu'est la procréation, par des machines? Comment les générations futures parviennent-elles à se reconstruire après un cataclysme bouleversant les modes de vie? Ces questions existentielles sont servies par une force romanesque de l'écriture qui sait susciter les arcanes de l'imaginaire avec en prime, à la fin de l'épilogue, une excellente raison d'aimer se replonger dans l'univers fascinant de la littérature classique... je me disais bien que certaines phrases me rappelaient certaines oeuvres classiques!
   
   Même si, parfois, j'ai été déçue dans mon attente de pistes complètement tordues dans la construction de l'intrigue, j'avoue avoir apprécié la nouvelle trame de Somoza qui a le don de dérouter et de surprendre.

critique par Chatperlipopette




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