Lecture / Ecriture
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Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier

Nicolas Bouvier
  Entre errance et éternité
  Le poisson-scorpion
  Le hibou et la baleine
  La guerre à huit ans
  Journal d'Aran et d'autres lieux
  La Chambre rouge et autre texte
  L'usage du monde
  Chronique japonaise
  L'œil du voyageur

AUTEUR DU MOIS DE FEVRIER 2006

Nicolas Bouvier est né à Genève en mars 1929, et c'est également à Genève qu'il mourut en février 1998. Cette unité de lieu ne trahit cependant pas son sédentaire, car il fut tout au contraire un grand voyageur. C'est autour de son amour des voyages, qui le fit partir sur les routes dès son plus jeune âge, et de son besoin d'écrire qu'il bâtit sa vie et mérita le nom d'écrivain-voyageur.

De ses voyages, il éprouva toujours le besoin de témoigner, et pas seulement par des textes. On lui doit également une documentation passionnante sous forme de photos.


Nicolas Bouvier a égalemenent écrit de la poésie.

La valeur de l'oeuvre de cet auteur a été appréciée et reconnue dans le monde entier. Ce dut être une grande satisfaction pour cet homme sans frontière de voir son oeuvre traduite et diffusée dans de si nombreux pays.

Par ailleurs, tant dans sa vie privée, ses voyages que dans son oeuvre, il manifesta toujours intérêt et bienveillance pour les autres humains qu'il lui était donné de croiser, et en particulier pour les artistes.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le poisson-scorpion - Nicolas Bouvier

L'aventure d'un "pauvre petit lettreux baisé par les tropiques"
Note :

   1956. Après un long périple à travers l'Iran, l'Afghanistan et l'Inde, dont il nous a offert le récit dans "L'usage du monde", Nicolas Bouvier s'est séparé de son compagnon d'aventure Thierry Vernet et a poursuivi sa route seul vers Ceylan.
   
   Ceylan, l'île des démons du Ramayana. Ceylan, l'île maudite. Ceylan, sa chaleur d'étuve et son humidité où la volonté ne peut que se dissoudre, inéluctablement. Au moment de quitter l'Inde, Nicolas Bouvier, et le lecteur avec lui, est pris d'un mauvais pressentiment. C'est que ces îles des tropiques ont mauvaise réputation: climat malsain et sorcellerie y règnent en maîtres. Je ne me suis jamais risquée dans cette région du monde, je ne peux donc pas juger dans quelle mesure les descriptions de Nicolas Bouvier sont justes et vraies, même si elles "sonnent" terriblement justes et vraies, mais je ne peux qu'être frappée par l'unanimité qui se dégage des livres que j'ai lus et qui parlent de Ceylan, ou bien de l'Indonésie, que ce soit avec fascination, dégoût, une ironie caustique ou encore un émerveillement quelque peu morbide. Hermann von Keyserling (évoquant Ceylan dans son "Journal de voyage d'un philosophe"), Louis Couperus (un des grands classiques néerlandais du XIXème siècle, dans son roman "De stille kracht" qui se déroule en Indonésie) ou encore Muriel Cerf, dans son récit fantasmagorique d'un voyage en Indonésie "Le diable vert" (déjà présenté ici). Tous sont d'accord. Sous ces tropiques, la rationalité occidentale n'a plus cours et notre intelligence par trop carrée, notre volonté par trop rigide, se heurtent à une force silencieuse, une érosion souterraine, discrète mais implacable. Certains voyageurs se hâtent de repartir (Hermann von Keyserling). D'autres, dont Nicolas Bouvier, restent comme pris au piège, phalènes éblouies et hypnotisées par la flamme.
   
   "Le poisson-scorpion", récit d'un séjour dans l'île des démons, est donc aussi le récit d'une descente aux enfers. Nicolas Bouvier est arrivé à ce moment du voyage où, après avoir usé trop de ses forces en chemin, il voit toutes ses certitudes s'effriter et ne peut plus que s'effondrer. Et pourtant, j'ai rarement lu un livre à ce point débordant d'humour, d'espoir et d'amour de la vie, de cet amour de la vie qui est trop souvent enterré sous les épaisseurs des habitudes, de la vie quotidienne, des petits et des grands soucis, des joies et des plaisirs conventionnels, tous ces bagages inutiles qui nous font oublier l'essentiel. Un amour de la vie que l'on retrouve au fond du puits, au moment de donner le coup de talon qui permettra de remonter à la surface, dépouillé, tellement plus libre et plus léger, et le sourire aux lèvres.
   
   Ma première rencontre avec les livres de Nicolas Bouvier remonte à une dizaine d'année. J'avais lu alors "Chronique japonaise" (que je relis en ce moment) et "L'usage du monde", deux livres que j'avais beaucoup aimés et dont je gardais un excellent souvenir. Et pourtant, je n'étais pas du tout préparée à ma découverte du "poisson-scorpion". Je n'étais pas préparée à la qualité d'une écriture dont la beauté ne doit certainement rien au hasard, sans le moindre effet de manche, sans un mot inutile. Nicolas Bouvier capture ici avec une économie de moyen et une légéreté de touche que ne désavoueraient pas les maîtres du haïku bien plus qu'une île et ses paysages: l'essence d'une expérience humaine.
   
   Extrait:
   
   "On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archi-bondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer, c'est son propre cercueil. Sans ce détachement, comment espére faire voir ce qu'on a vu? Devenir reflet, écho, courant d'air invité muet au petit bout de la table avant de piper mot." (pp. 53-54)
   
   

critique par Fée Carabine




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Par petites touches.
Note :

   Certains auteurs n'écrivent que de la fiction. Nicolas Bouvier s'appuie sur ses expériences de voyages pour nous faire partager les émotions qu'il peut ressentir. Que les choses soient claires ; il ne raconte pas ses voyages. Comme un peintre impressioniste, il met de petites touches de ci de là sur la feuille blanche pour composer un tableau plus sûrement qu'un récit linéaire et circonstancié. Il s'appuie sur des épisodes particuliers pour en exposer simplement sa philosophie, son ressenti d'écrivain-voyageur.
   Le poisson-scorpion est conçu comme un recueil de petites nouvelles, en fait de petits chapitres qui émaillent un voyage à Ceylan (le Sri Lanka maintenant). Le premier chapitre le voit quitter le Sud de l'Inde, le second est une rencontre avec un douanier, ?
   « En une heure je n'avais croisé qu'un paysan efflanqué qui trottait sur le bas-côté, les orteils en éventail, portant sur la tête un fruit vert d'une odeur si offensante et d'une taille si incongrue qu'on se demandait s'il s'agissait d'une grossière imposture ou d'un accessoire de comédie. Je pensais m'être fourvoyé et m'apprêtais à faire demi-tour quand j'aperçus à travers la sueur qui me piquait les yeux un long éclair d'argent porté par une silhouette avantageuse campée au milieu du chemin. C'était un gros gaillard hors d'haleine, le poil jaillissant des oreilles, dans un uniforme de la douane impeccablement repassé. Il me demanda en roulant les prunelles si j'allais sur Negombo. Il tenait sous le bras un espadon à l'oeil encore frais, assez lourd pour lui faire fléchir les genoux, qu'il déposa à l'arrière de la voiture sans même attendre ma réponse. Je gardais là un grand coutelas népalais qu'il se mit à tripoter avec sans-gêne.
   Strict-ly-for-bid-den-to-have-this-kind-of-weapon-on-the-Island, fit-il avec cet accent du Sud où l'anglais est carrément passé à la friture. »
   Après le douanier, il va arriver à la petite ville où il devait retrouver ses amis, partis, et il va résider dans ce coin du bout du monde. Le dernier chapitre nous présente son brusque départ. Il va laisser dans son bocal le poisson-scorpion qu'on lui avait donné :
   « J'ai laissé sur la table l'argent que je devais à l'aubergiste et j'ai regardé une dernière fois cette soupente bleue où j'avais été si longtemps prisonnier. Elle vibrait d'une musique indicible. »
   La musique de Nicolas Bouvier. Indicible ? Peut être pas, mais poétique et humaniste, sûrement.
   
   
   
   

critique par Tistou




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Fermentation
Note :

   « La descente de l'Inde avait été une merveille » nous dit Bouvier, tout encore baigné des bons souvenirs de la partie précédente de son voyage. Mais ici, c'est Ceylan ( enfin, c'était, parce que Ceylan, maintenant, s'appelle Sri Lanka). Et là, l'ambiance change. Ce n'est plus de bonheur d'être et de plaisir de goûter que notre voyageur va nous parler, mais de naufrage et de délitement.
   « Tout ce qu'on introduit dans ce décor s'y dégrade à une allure alarmante. Une fermentation continuelle décompose les formes pour en fabriquer d'autres encore plus fugaces et compliquées, et les idées connaissent forcément le même sort. »
   Il est déjà fatigué, en arrivant ici, mais c'est pour constater que les deux amis qu'il comptait y retrouver et auprès desquels il pensait trouver soutien et repos, n'ont pas pu tenir assez longtemps pour l'attendre et ont quitté les lieux. A bout de forces, morales tant que physiques, et réellement malade d'ailleurs, après un séjour au sommaire hôpital local, il prend pension dans une sorte d'auberge plus courue par les coléoptères que par les humains.
   Heureusement pour lui, Nicolas Bouvier ne hait point ces bêtes là. Il peut même être sensible à leur beauté ou à leur opiniâtreté, et tolère d'assez bonne grâce la cohabitation.
   Mais nous trouvons ici un voyageur épuisé, confronté à un climat auquel, semble-t-il rien ne résiste et qui conduit tout et chacun au minimum de ses capacités. Une chaleur atroce, lourde et humide réduit la totale capacité des êtres aux simples gestes de survie minimum. C'est la réduction implacable au plus petit dénominateur. Cette déliquescence, Bouvier l'observe autour de lui, chez les autres d'abord, il la frôle puis y cède et y coule, tentant parfois quelques brasses, un article, un autre, une lettre, une rencontre, mais l'enlisement et la désintégration se poursuivent et le sol se dérobe toujours plus sous ses pieds et soudain? pour un incident de rencontre semble-t-il, parce que peut-être, ses talons ont heurté le fond où ils ont pu prendre élan pour remonter, mais peut-être en fait parce qu'on vient (et qu'il vient ) encore de le/se reconnaître comme écrivain, il s'échappe et se sauve.

critique par Sibylline




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