Lecture / Ecriture
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Amours en marge de Yôko Ogawa

Yôko Ogawa
  La piscine
  La grossesse
  La formule préférée du professeur
  Les abeilles
  Les paupières
  Tristes revanches
  La Bénédiction inattendue
  Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie + un thé qui ne refroidit pas
  La marche de Mina
  L'annulaire
  Une parfaite chambre de malade
  La mer
  Cristallisation secrète
  Amours en marge
  Les tendres plaintes
  La Petite Pièce Hexagonale
  Le musée du silence
  L'hôtel Iris
  Parfum de glace
  Manuscrit zéro
  Les lectures des otages
  Petits oiseaux
  La Jeune fille à l'ouvrage

Yōko Ogawa (小川洋子°) est une écrivaine japonaise née en 1962.
Elle a obtenu:
Le Prix Akutagawa pour "La Grossesse" en 1991
Le Prix Tanizaki
Le Prix Izumi
Le Prix Yomiuri
Le Prix Kaien pour son premier court roman, "La désagrégation du papillon"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Amours en marge - Yôko Ogawa

Troubles auditifs
Note :

   Si l'histoire d' "Amours en marge" est énigmatique, c'est surtout grâce au style très singulier de Yoko Ogawa.
   
   Une jeune femme accepte de répondre à une interview au sujet de ses problèmes aux oreilles, survenus suite à une rupture avec son mari. Lors de la rencontre avec le journaliste du magazine, son attention se porte tout particulièrement sur le sténographe qui retranscrit la conversation. Intriguée par les doigts de cet homme qui semble capter les mots en leur conférant une trace d'éternité, elle ne peut s'en détourner.
   
   "Amours en marge" est un des romans qui illustre par excellence la richesse de la littérature japonaise contemporaine. C'est avec une grande simplicité que le lecteur entre dans la vie de cette femme, puis progressivement, les mots vont prendre une teneur poétique et sensuelle. Si il fallait résumer ce roman, je parlerais d'une poétique des corps en mouvements. La femme est intriguée par les mains du sténographe et toute une chorégraphie des regards se crée. Ce livre est le livre des sens. Il met en scène une dialectique des gestes, empreinte de volupté et de sensualité. Intimement lié au corps, à la perception des sens, "Amours en marge" s'inscrit dans un espace rêvé, les actions sont décrites avec délicatesse, et les gestes semblent être suspendus.
   
   Cette écriture sereine dégage une force d'évocation palpable, à travers la thématique de la fascination et de l'attirance spécifique pour cette partie du corps. Ces doigts qui retranscrivent une mémoire troublée restent mystérieux et sont empreints d'un instant rare comme infini dévoilant ainsi une bribe de personnalité de l'homme mais aussi de celle qui l'observe. La jeune femme ressent un vrai désir pour ce corps étranger, l'autre est perçu par son geste. Yoko Ogawa a un talent certain pour capturer les gestes en train de se faire, le mouvement est en complète résonance avec le temps. Mais "Amours en marge" bascule aussi dans une errance onirique. Il y a un flou entre la réalité et l'illusion des sens, une confusion qui sème le trouble car toute cette synesthésie n'est pas ancrée dans un espace défini. Le registre fantastique est décelable. La fin est tout à fait surprenante et nous pousse à interpréter l'intrigue en termes de résilience. Car la jeune femme fait le deuil de sa rupture, peut-être d'ailleurs est-ce à cause de ce choc que ses troubles auditifs sont survenus? Le sténographe survient alors comme un fantasme, et cela dans les deux sens du terme: en tant que désir de l'autre et fantôme. "Amours en marge", c'est ce désir inconscient pour surmonter un traumatisme, une mémoire troublée du deuil, une écriture de l'incertitude car l'espace où les gestes dansent, où les sens deviennent éternels , ne semble pas exister. "Amours en marge" fait place à une texture fantasmatique, proche de l'onirisme, où la réalité est tellement en osmose avec les sens, qu'il est difficile de ne pas se perdre. La fin nous amène dans ce sens, elle laisse le lecteur libre de son interprétation. Le sténographe est-il bien réel?
   
   Superbe roman des fragments de souvenirs, de rêves, de fantasmes, qui mène son lecteur sur les sentiers des sensations, dans un espace à peine conscient, arrêté et comme suspendu dans le temps; "Amours en marge" est un roman complexe, nous offrant par là même un délicieux instant de lecture.
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critique par Laël




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Bienvenue dans l’univers japonais!
Note :

   La narratrice se retrouve hospitalisée dans un service ORL pour des problèmes d’audition. Elle participe dans l’hôtel qui est face à l’hôpital à une table ronde, dans le cadre d’un numéro spécial de «Pages santé». Autour du journaliste qui anime la réunion, différentes personnes décrivent tour à tour les soucis qu’ils rencontrent. Ainsi une femme raconte qu’elle s’est réveillée un matin, en n’entendant plus aucun bruit.
   
   Au cours de ces échanges, son attention est attirée par un homme qui recopie tous les dialogues en sténographie sur un carnet. Quand on l’interroge, elle tente donc de parler moins vite pour lui faciliter la tâche. Elle finit par se rendre compte qu’elle est plus préoccupée des doigts de cet homme que de la la discussion qui s’est engagée entre les participants. Cela est d’autant plus étrange qu’elle semble la seule à accorder de l’attention à celui qu’elle nomme Y.
   
   Après cette table ronde, elle est à nouveau hospitalisée. Son mari, qu’elle n’a pas vu depuis 4 mois et pour cause, il vient de la quitter, lui rend visite. C’est depuis son départ qu’elle a des problèmes auditifs. Pour la ménager, il lui parle en écrivant sur un cahier, afin de ne pas fatiguer ses oreilles. Bien qu’attentionné et souhaitant la protéger, il lui annonce tout de même qu’il souhaite divorcer.
   
   Peu de temps après, Y lui rend également visite. Intrigué par cet homme, elle engage la conversation avec lui…
   
   Bienvenue dans l’univers japonais que j’affectionne particulièrement. Des événements tous plus étranges les uns que les autres, des personnages mystérieux, une ambiance feutrée et particulière. J’ai beaucoup aimé ce court roman, servi par une écriture magnifique, où l’écrivaine met en scène un des thèmes majeurs de son œuvre: le rôle de la mémoire dans la préservation du passé et nous offre aussi une parabole sur l’incommunicabilité entre les êtres. Un petit bijou lu en une soirée.
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critique par Éléonore W.




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Direction le Japon !
Note :

   Lorsqu'on me demande quel est mon auteur préféré, je ne pense plus à citer Yoko Ogawa, pourtant elle fait définitivement partie des écrivains que j'admire le plus. Je l'ai découverte à la sortie du "Musée du Silence" puis me suis régalée avec "La Formule préférée du professeur". J'ai chroniqué plusieurs de ses textes mais je ne la lis plus qu'occasionnellement alors que j'ai encore plusieurs de ses romans en attente. Il y a quelques semaines j'ai profité d'un week-end au chaud pour ouvrir enfin "Amours en marge", son premier roman.
   
   Ogawa m'a séduite dès la première rencontre par son univers bien particulier, sa façon bien à elle de mettre en avant des fractions de vie ou des rencontres intenses et sans lendemain, plongeant le lecteur dans une réalité fragile, précaire et souvent en décalage avec nos repères occidentaux.
   
   Dans ce roman, la narratrice est atteinte d'une maladie qui lui fait percevoir des bourdonnements et amplifie les sons au point de la faire hospitaliser. Les symptômes se sont déclenchés juste après le départ de son mari, qui l'a quittée pour une autre. Le récit débute avec la participation de la narratrice à une réunion pour un journal médical. D'autres personnes ayant souffert de ce type de troubles sont réunies pour faire part de leur expérience, des premières manifestations de la maladie à la guérison. L'héroïne y fait la connaissance de Y, sténographe, et est de suite fascinée par ses mains et le pouvoir que leur confère la sténographie. Le roman nous fait suivre ces deux personnages pendant quelques mois, à travers les rechutes et guérisons de la narratrice et leurs rencontres régulières.
   
   Plutôt qu'une nouvelle qui aurait pu bien se prêter à cette histoire, Ogawa a préféré s'étendre en écrivant ce roman apaisé où plusieurs sujets et thèmes sont exploités de manière récurrente, avec d'infimes variations. L'héroïne semble ne pas beaucoup évoluer du début à la fin, alors que, symboliquement, sa vie a changé grâce à Y qui a sténographié ses propos le temps d'utiliser un bloc entier de papier épais, couleur crème (le tas diminuant inquiétant la narratrice, qui sent qu'ensuite sa relation avec Y lui échappera). Y semble réel mais, lorsqu'on connaît Ogawa, on se doute bien qu'il est vain d'espérer l'accomplissement d'une histoire d'amour (d'ailleurs, ce sont davantage les mains de Y que le personnage, dont on ne sait pas grand-chose, qui intéressent la jeune femme)... les dernières pages sèment le doute dans l'esprit du lecteur. Y, si disponible, parfois là quand on ne l'attend pas, disparaissant à la fin du roman en laissant une fausse adresse, le lieu en question étant malgré tout lié au personnage par un détail troublant. Peut-être peut-on considérer qu'il s'agit d'un roman contemplatif. On le lit dans le calme, en se délectant de scènes banales qui, à travers le regard d'Ogawa et sa plume fluide, prennent un sens, une profondeur insoupçonnés. Sans être mon texte favori de l'auteur, c'est indéniablement un beau récit dont j'ai beaucoup apprécié la lecture.

critique par Lou




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