Lecture / Ecriture
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Un roman français de Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder
  Nouvelles sous ecstasy
  14,99 € (ex 99 Francs)
  Au secours pardon
  Un roman français
  Premier bilan avant l'apocalypse
  Oona et Salinger
  L'amour dure trois ans

Frédéric Beigbeder est un auteur, critique et réalisateur français, né en 1965.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Un roman français - Frédéric Beigbeder

Le kamikaze trouillard
Note :

   Prix Renaudot 2009
   
   
   Eh bien voilà, il va falloir que j’écrive sur ce livre dont on a tant parlé dès sa sortie pour cette rentrée 2009, en partie à cause/grâce à l’évènement juridico-people qui lui avait donné naissance et à nouveau lorsqu’il s’est vu attribuer le Renaudot au grand dam des uns et à la grande jubilation des autres. Nul ouvrage ne pouvait souhaiter plus puissant lancement et il a dû se vendre des dizaines de milliers d’exemplaires du petit livre jaune qui est là devant moi.
   Je crois que Beigbeder n’a jamais à se plaindre de ses ventes mais il a sans doute tapé particulièrement fort cette fois et je remarque que si une multitude de gens l’ont acheté, si une assez grande part l’a lu, ils sont nettement moins nombreux à en avoir ensuite parlé, surtout si l’on ne tient pas compte des simples envolées subjectives «j’adore/je déteste». C’est que si nette que soit l’impression laissée, il est moins aisé d’énoncer ensuite une opinion un peu argumentée. Pas sûr que j’y arrive.
   
   Tout d’abord, je fais partie de ceux qui ont passé un vraiment excellent moment à lire ce livre et qui trouvent qu’il méritait parfaitement un Prix Renaudot. Mon problème avec Beigbeder, c’est que je le trouve sympathique. Maintenant il va falloir argumenter un peu, alors reprenons.
   
   Je rappelle les faits: interpellé pour avoir pris de la cocaïne dans la rue et plus précisément sur le capot d’une voiture, Frédéric Beigbeder se retrouve au dépôt où les conditions de «vie» diffèrent notablement de ce à quoi il est habitué. Peut être parce qu’il a le malheur de pouvoir faire un exemple digne de frapper la jeunesse (les voyous??) et une excellente couverture de magazine, notre auteur voit sa détention quelque peu prolongée, ce qu’il supportera très mal. Ces heures pénibles, enfermé totalement inoccupé, l’amènent à songer à ce que fut sa vie depuis sa naissance (ça a toujours cet effet-là, demandez à Verlaine) et pourtant, il a un handicap dès le départ: il n’a pas de souvenirs d’enfance. Il soutient qu’il ne lui reste rien de ce qui fut sa vie de 0 à 15 ans. Assertion qu’il corrigera bientôt en «presque plus rien» et il embraye sur les rares souvenirs qu’il peut trouver comme la leçon de ricochets avec son grand père. (Cela commençait bien car je suis exactement comme lui en ce qui concerne les souvenirs d’enfance). Mais il n’y a pas que la pierre qui va rebondir, la mémoire aussi va se réveiller un peu de rebonds en rebonds et nous allons découvrir dans son sillage une famille assez haut placée et l’enfance aisée du petit Frédéric.
   
   Si ce livre m’a autant plu, c’est parce qu’il m’a semblé d’une grande honnêteté. Je ne veux pas chercher si Beigbeder a tort ou raison, «s’il devrait s’estimer heureux par rapport à tant de démunis» etc. C’est un débat qui m’échappe totalement. Je ne saurais pas quoi répondre. Ce que je pense, c’est qu’il est sincère (ou presque*) dans ce qu’il dit; ce que je vois, c’est que le monde qu’il anime sous mes yeux m’intéresse et que ses réflexions sur la vie, la mémoire, l’héritage, la parentalité, la littérature et nombre d’autres sujets me paraissent intelligentes et que j’ai plaisir à les connaître. C’est tout. Frédéric Beigbeder m’apparaît comme un homme cultivé qui veut bien me raconter sa vie et me faire partager ses réflexions, comment pourrais-je ne pas apprécier? Bien sûr que j’écoute, bien sûr que je sors de cette lecture enrichie d’une expérience supplémentaire. Et pourquoi est-ce que je ne dirais pas merci?
   
   Alors je le fais.Merci pour, entre autres:
   
   
   - Il aurait pu au moins avoir l’honnêteté d’être antipathique puisque ce qu’il me faisait subir était désagréable. (p. 101)
   
   - A force de faire comme s’il n’y avait pas de problème, il n’y a plus de souvenirs. (p. 232)
   
   - Depuis je n’ai cessé d’utiliser la lecture comme un moyen de faire disparaître le temps et l’écriture comme un moyen de le retenir. (p. 147)

   
   Le meilleur Beigbeder depuis longtemps.
   
   
   * sans aborder la question de fond, celle qui fait mal, de l’addiction. Est-il accro? Peut-il ne pas l'être? La révolte finale est-elle liberté ou n’est-elle que soumission à autre chose, la dope en l’occurrence. Ce sujet, Beigbeder l’esquive. Nous le dissimule-t-il? C’est son droit. Se le cache-t-il à lui-même? C’est le genre d’erreur qui ne pardonne pas.
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Une sorte… d’honnêteté?
Note :

   On m’a dit: regardez, rien que le prologue donne envie de poursuivre.
    Le prologue ne fait que deux pages. Il évoque l’arrière-grand-père de Frédéric Beigbeder, l’écrivain remarque que ce militaire père de quatre enfants est mort à 36 ans, un âge qu’il a déjà dépassé, sans pour autant avoir le sentiment d’avoir réussi quelque chose. Bon point, ce genre de constat est familier à la lectrice, elle aussi de nature mélancolique. Mais Frédéric B. évoque ensuite le sort de cet aïeul, envoyé combattre dans une opération suicidaire sur l’un des fronts de l’est lors de la première grande boucherie, et s’empresse de comparer cet arrêt de mort à un snuff movie. Mauvais point, c’est le genre de comparaison à l’emporte-pièce qui hérisse la lectrice. Celle-ci aime cependant les prologues un peu plus longs, les vrais chapitres, quoi. Elle continue.
   
   Elle constate que ce prologue est bien fait. Dans tout le «roman», on retrouve les formules à deux balles, la chasse aux souvenirs comparée au boulot des «ghostbusters», le creusement de méninges à celui du héros de Prison Break. Tout cela mêlé à des citations de Proust pour faire bonne mesure (c’est quand même lui le grand maître du Temps retrouvé), de Sagan et d’autres classiques, petite anthologie qui évoque un peu une honnête dissertation mettant en avant les références apprises par cœur au cours de l’année. De toute façon, la lectrice se doutait bien que Beigbeder était un auteur énervant. Alors il ne pouvait pas échapper à ce travers dans cette confession-fanfaronnade censée naître au cœur de la nuit et du désarroi d’une garde à vue, après une arrestation pour tracé de lignes de coke sur le capot d’une voiture. Tous les passages bravaches où Beigbeder conspue les malheureux policiers qui l’arrêtent par conformisme sont assez ridicules, et plus encore ceux où il joue à l’auteur «mondialement traduit», reconnu par tous les repris de justice échoués dans la même cellule, et injustement bafoué. En même temps, on sent qu’il oscille entre la posture orgueilleuse de l’artiste incompris (mais pâle doublure de Bret Easton Ellis) et une sorte… d’honnêteté? lorsqu’il doit admettre que le policier en face de lui n’est pas si bête que ça, et que ses geôliers sont même particulièrement humains (ils le trouvent même sympa), par rapport à leurs supérieurs, ces autorités invisibles et kafkaïennes. Difficile de savoir à quel point il est grandiloquent et à quel point il assume le ridicule.
   
   Il y aurait encore bien des choses à dire sur le style bien sage du repris de justice cocaïnomane, sur la construction «proustienne» du roman (l’incarcération qui rend la mémoire de l’enfance) assez peu crédible, sur la fin sucrée comme un roudoudou.
   Mais tous ces défauts n’enlèvent pas le premier bon point du livre: sa mélancolie. Beigbeder n’est pas Annie Ernaux, à laquelle il se réfère d’ailleurs, mais lui aussi parvient à faire revivre "Les années" de son enfance, et même les années d’avant, celles de la rencontre de ses parents, le bourgeois intello et ambitieux et l’aristocrate romantique. Il analyse de façon plutôt fine ce malaise vague des enfants choyés, pas vraiment malheureux mais pas épanouis non plus. Il y a de très belles pages sur ses lectures adolescentes et les réponses qu’ont pu apporter les romans de SF à l’enfant coupé en deux par le divorce de ses parents, avec les humeurs fluctuantes et toujours inversées des deux parties… Justement on a pu lire qu’"Un roman français" était la première autobiographie de cette génération d’enfants de divorcés (mais on pourra préférer les bribes d’enfance de Nathalie Sarraute, plus stylées et moins tape-à-l’œil).
   ↓

critique par Rose




* * *



Itinéraire d’un enfant gâté
Note :

   Beigbeder, au cours d’une soirée où il veut imiter Mc Inerney en sniffant un rail de coke sur le capot d’une voiture, se retrouve en garde à vue puis mis au dépôt pendant 36 heures au cours desquelles il compose le présent ouvrage, se remémorant son enfance par bribes puis reconstituant sa vie au fur et à mesure des heures qu’il passe au fond de sa geôle, dieu merci, provisoire.
   
   Il raconte donc la vie d’un petit bourgeois parisien des années 70 et comme il le dit lui-même à la fin de son roman: «le reste du monde n’en a probablement rien à foutre mais c’est notre conte de fées à nous.» parlant justement de l’autobiographie comme un large domaine des possibles dans l’écriture romanesque. Il raconte le divorce de ses parents, ses vacances sur les plages du sud-ouest, la richesse de son père, sa fréquentation du «gratin» mais aussi de la difficulté de sa mère célibataire, ses rapports violents avec son frère, montre comment il reproduit le schéma parental par ses propres divorces et réfléchit à l’impact que sa vie peut avoir sur sa propre fille. On sent la gamberge rapide, la composition in extenso d’un homme perdu au fond de sa cellule, d’un enfant gâté qui a été sévèrement puni tant il est vrai qu’il n’a fait de mal à personne.
   
   Il en profite donc pour dénoncer l’humiliation de la garde à vue où les procureurs semblent avoir les pleins pouvoirs où les conditions de détention sont plus qu’exécrables au pays des droits de l’homme, pays qui fait la morale à l’extérieur sans balayer devant sa porte. Et il assène ses chapitres à coups de souvenirs, de résurgence de la pensée, l’homme est cultivé, il cite Schopenhauer et consorts et balance une phrase qui tue à la fin de chaque chapitre, comme La Fontaine sortait sa morale à la fin de ses fables, genre:
   « Ce que je prenais pour de l’amnésie était peut-être de la liberté.»

   Ou encore :
   « Depuis je n’ai cessé d’utiliser la lecture comme un moyen de faire disparaître le temps, et l’écriture comme un moyen de le retenir.»

   
   On sent bien que l’auteur voudrait sortir des vérités universelles, des sapiences, des phrases proverbiales tant il distingue ses petits paragraphes du reste du roman. Ne nions pas qu’il ait souffert dans les geôles policières mais n’y a-t-il pas un côté grandiloquent dans ses maximes, et derrière ses réflexions?
   
   On peut le préférer dans ses énumérations pérecquiennes de «choses» qui ont existé comme les berlingots de lait Nestlé ou les feuilletons télévisés de l’époque, des modes aussi comme les cravates à gros nœuds (excusez mon cher mais j’étais ado dans les années 70 et je trouvais déjà cela ridicule !) et les fauteuils à bulles etc. Quand l’homme de la pub et de l’image reprend le dessus, l’homme de son époque, Beigbeder, me semble-t-il redevient doué, sait écrire et camper les ambiances. Qu’il ait fait part à tout le monde de «son conte de fées», pourquoi pas . Aussi a-t-il le mérite de montrer la bonne fortune qu’il a eue de pouvoir raconter tout cela.
   
    D’autres devront être plus doués pour raconter le quotidien et l’inexistant, qui n’auront pas eu la chance de passer des soirées à New York à 16 ans!
    ↓

critique par Mouton Noir




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Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ?
Note :

   En refermant "Un roman français", plus autobiographie que roman du reste, j’ai pensé au poème d’Apollinaire, intitulé « A la Santé » :
   
   "Avant d’entrer dans ma cellule
   Il a fallu me mettre nu
   Et quelle voix sinistre ulule
   Guillaume qu’es-tu devenu
   
   Le Lazare entrant dans la tombe
   Au lieu d’en sortir comme il fit
   Adieu adieu chantante ronde
   Ô mes années ô jeunes filles"

   
   
   Certes, loin de moi l’idée de comparer Beigbeder à l’incomparable poète « à la tête étoilée », d’autant plus que les pages de son livre consacrées à son emprisonnement ne sont pas les meilleures, il s’en faut de beaucoup.
   
   Cependant, il y a dans cet ouvrage, imaginé à la faveur d’une garde à vue, un ton auquel le bo-bo des beaux-quartiers n’avait guère habitué son public.
   
   Dans ce roman des origines, sorte de passage obligé pour les écrivains, il fait la part belle à ses grands-parents paternels et maternels avec de beaux portraits nostalgiques et sensibles. Il dit la fracture originelle familiale dont il ne s’est pas remis et l’admiration inconditionnelle, mais pétrie de sentiments mêlés, pour son frère. Alors que l’entrepreneur va recevoir la Légion d’Honneur, l’écrivain ne croupit-il pas en cellule pour une provocation d’adolescent favorisé?
   
   A son tour, il pose la question : « Frédéric, qu’es-tu devenu? » Et après de nombreux allers et retours dans un passé d’ «enfant gavé», devenu un «homme en ballottage», il sait seulement que son nez ne saigne plus. Désormais, l’important pour lui semble être de philosopher avec sa fille et de lui apprendre à faire des ricochets sur la plage de Guéthary.
   
   Alors, Frédéric Beigbeder, un nouveau Lazare ? On le souhaite.
    ↓

critique par Catheau




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Indécentes considérations
Note :

   Qu’il est dommage de voir parfois un art – celui de l’écriture par exemple – se mettre au service d’une pensée minuscule, de considérations mesquines! Voilà que Frédéric Beigbeder se fait interpeller au sortir d’une boîte de nuit en train de sniffer une ligne de coke sur le capot d’une voiture en stationnement, et c’est la police française, l’institution judiciaire, qui font l’objet de la vindicte de Frédéric Beigbeder. La vindicte imbécile d’un petit garçon trop gâté qui trépignerait en tapant du pied parce qu’on le rappelle aux obligations du "vulgum pecum".
   
   Ce n’est pas que je sois thuriféraire des institutions policière ou judiciaire mais il faut bien reconnaître que sans elles, ce serait compliqué. Pour Frédéric Beigbeder, manifestement les lois ne sont pas écrites pour tous, en tout cas pas pour lui. Et il nous l’explique, indignation en bandoulière. On a envie de le plonger de force dans la réalité du bas monde tel qu’il va!
   La manière dont il s’élève contre le traitement dont il fit l’objet et les justifications qu’il se donne sont tout bonnement indécentes. Et il saisit l’occasion pour, dans un long flash-back, nous gratifier d’une espèce d’autobiographie de jeunesse, jeunesse dorée en l’occurrence.
   On est un peu dans la situation où un animal politique se ferait élire Président de la République avec pour seul propos de se servir, lui et ses copains. On n’est pas obligé d’applaudir!
   En l’occurrence aucune envie d’applaudir. Mais qu’en a-t-on à faire des états d’âme d’un grand bourgeois même pas capable de discerner qu’il franchit la ligne jaune, qu’il devient d’un ridicule accompli et d’un pathétique qui force l’entendement?
   Et constater que ceci fut l’occasion du prix Renaudot 2009 est particulièrement désespérant. Le parisianisme le plus vain au pouvoir.
   Vanitas, vanitas … c’est vraiment ce qui me reste au sortir de cette lecture.

critique par Tistou




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