Lecture / Ecriture
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Le rêve d'un homme ridicule de Fedor Michaïlovich Dostoievski

Fedor Michaïlovich Dostoievski
  Un cœur faible
  Monsieur Prokhartchine
  Crime et Châtiment
  Le joueur
  Les nuits blanches
  Le petit héros
  Le rêve d'un homme ridicule
  Le Double
  L'idiot
  Les Pauvres Gens
  Le sous-sol ou Les Carnets du sous-sol
  Souvenirs de la maison des morts
  Le Moujik Mareï - Le Garçon à la menotte
  Le Crocodile

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) est un écrivain russe, né à Moscou en 1821 et mort à Saint-Pétersbourg en 1881.


Ils ont écrit sur lui:

Joseph Frank
George Steiner

Le rêve d'un homme ridicule - Fedor Michaïlovich Dostoievski

Imprécatoire
Note :

   Ridicule parce qu'objet des moqueries de ses semblables, le narrateur de ce rêve n'a rien d'un clown mais tout d'un héros dostoïevskien typique: pauvre et seul, menant chichement sa petite vie grise dans son meublé miteux. Lassé de sa triste existence, il s'était résolu à mettre fin à ses jours mais une rencontre fortuite l'a détourné de ce projet. Et le rêve qu'il fit ensuite – un rêve prenant l'allure d'une véritable expérience mystique, ou du moins notre héros y croit-il dur comme fer – changea sa vie pour de bon, le jetant sur les routes pour y prêcher sa Vérité et l'Amour et la Charité...
   
   Sans doute peut-on trouver une pointe de drôlerie à la prédication enfiévrée de notre homme ridicule, et à l'aplomb invraisemblable avec lequel il nous assène comme vrais et réels des événements de toute évidence impossibles. Mais je soupçonne pourtant que les visées de Dostoïevski avec ce récit publié en 1877 – soit trois ans à peine avant la parution des "Frères Karamazov" et donc de la Légende du Grand Inquisiteur – étaient tout ce qu'il y a de plus sérieuses: dresser un triste constat de l'état d'une société excessivement rationnelle et privée d'âme, et lancer un vibrant plaidoyer à faire passer l'Esprit au-dessus des lois. Et, à tort ou à raison, cette intuition me semble confirmée par la force imprécatoire de la traduction d'André Markowicz, aux longues périodes scandées de nombreuses répétitions, ressuscitant ainsi tout le formidable bouillonnement, toute l'incandescence, des plus grandes pages de l'écrivain russe.
   
   Extrait:
   
   «Tout à coup, mes yeux virent: c'était une nuit profonde, jamais, jamais il n'y avait eu pareille obscurité! Nous volions dans l'espace déjà loin de la terre. Je ne posais aucune question à celui qui me portait, j'attendais, dans mon orgueil. Je m'assurais que je n'avais pas peur, et je me figeais d'extase à cette idée que je n'avais pas peur. Je ne me rappelle plus combien de temps nous volâmes, et je n'arrive pas à me représenter: tout se passait comme toujours dans les rêves quand on saute par-dessus l'espace et le temps et par-dessus les lois de l'existence et de la raison, qu'on ne s'arrête que sur les points qui nourrissent les rêveries du coeur. Je me souviens que, tout à coup, je vis une petite étoile dans les ténèbres. "C'est Sirius?" demandai-je tout à coup incapable de me retenir, parce que je ne voulais rien demander. "Non, c'est l'étoile que tu as vue entre les nuages quand tu rentrais chez toi", me répondit l'être qui m'emportait.» (pp. 31-32)

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critique par Fée Carabine




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Marqué par le christianisme
Note :

   "Le rêve d’un homme ridicule" est une toute petite nouvelle, écrite tardivement, que les inconditionnels de Dostoievsky adorent parce qu’elle contient tous les thèmes chers à l’écrivain développés dans ces grands romans. J’ai lu et étudié Dostoievsky quand j’étais à l’université et je me souviens de mon admiration pour ses œuvres et pour "l’Idiot" en particulier. Lointains souvenirs que j’ai ranimés dernièrement par la lecture de "Le double", "Les nuits blanches" et "Souvenirs de la maison des morts", dernier lu que j’ai beaucoup apprécié. Et pourtant je n’ai pas aimé "Le Rêve de l’homme ridicule".
   
   Le récit

   Le héros de ce livre a toujours été ridicule. Dès l’enfance, il a suscité les moqueries de ses semblables, à tel point que le voilà, adulte, dégoûté de la vie car "tout lui est égal". Il décide de se suicider et achète un pistolet qu’il tient en réserve pour le jour J. Enfin, celui-ci arrive. L’homme ridicule rentre chez lui pour mettre son projet en exécution. En chemin, il rencontre une petite fille pauvre et désespérée, qui lui demande de l’aide pour sa mère malade. Notre héros la chasse et rentre chez lui. Mais au moment de se tuer, le souvenir de la fillette revient l’obséder, le remplit de honte et de pitié. Le jeune homme s’endort et fait un rêve. Il arrive sur une planète semblable à la Terre qui semble être le paradis, dans une société ou tout le monde s’aime et connaît le bonheur. Hélas! le héros va introduire le mal dans cet Eden et le corrompre. Quand il le quitte, le malheur, la jalousie, la violence règnent dans ce paradis perdu. Mais l’homme ridicule a découvert la Vérité et va se mettre à prêcher et la révéler à ses semblables pour que notre monde devienne meilleur.
   
   Une belle écriture
    D’abord, notons-le, Fiodor Dostoievsky, c’est toujours une belle écriture à laquelle il est difficile de résister. Les quelques pages, par exemple, qui racontent la rencontre de l’homme ridicule avec la petite fille, dans cette nuit "lugubre" où tout ce qui l’entoure paraît animé d’une grande hostilité à l’encontre du personnage, sont celles d’un grand écrivain et elles fascinent.
   "Il avait plu toute la journée, et c'était une pluie froide, et la plus lugubre, une pluie, même, qui était comme féroce, je me souviens de ça, pleine d'une hostilité flagrante envers les gens, et là, d'un coup, vers onze heures du soir, la pluie s'est arrêtée, et une humidité terrible a commencé, c'était encore plus humide et plus froid que pendant la pluie, et une espèce de vapeur remontait de tout ça, de chaque pierre dans la rue et de chaque ruelle, si l'on plongeait ses yeux dedans, au plus profond, le plus loin possible, depuis la rue. D'un coup, j'ai eu l'idée que si le gaz s'était éteint partout ç'aurait été plus gai, que le gaz rendait le coeur plus triste, parce qu'il éclairait tout. (…)
   Quand j'ai eu cette idée sur le gaz, dans la rue, j'ai regardé le ciel. Le ciel était terriblement obscur, mais on pouvait nettement distinguer les nuages, avec, entre eux, des taches noires insondables. Tout à coup, dans une de ces taches noires, j'ai remarqué une toute petite étoile, et je me suis mis à la regarder fixement. C'était parce que cette toute petite étoile m'avait donné une idée : j'ai décidé de me tuer cette nuit-là."
   

   
   Une réflexion Philosophique

   Ce récit nous entraîne avec Dostoievsky vers une réflexion philosophique qui s’empare du personnage au moment où il sort son revolver pour mettre fin à ses jours.
   
   La détestation de soi attisée par les moqueries de son entourage l’a conduit à considérer que tout était égal. Alors pourquoi la pitié et la honte qu’il a ressenties en refusant d’aider la fillette le détournent-il du suicide? Tout ne lui serait donc pas égal! C’est une première constatation.
   
   D’autre part, le monde existe-t-il en dehors de la conscience?
   S’il se tue "le monde entier, à peine ma conscience sera éteinte, s’éteindra tout de suite comme un spectre, un attribut de ma seule conscience…". Le monde n’existe pas en dehors de lui. Ce sentiment de honte et de pitié disparaîtra donc avec lui. Alors pourquoi s’en soucier? Mais le fait est qu’il s’en soucie. C’est la seconde constatation.
   
   C’est donc un sentiment de pitié ressenti sous la forme d’une douleur qui peut le ramener à la conscience de sa propre existence - tout ne m’est pas égal- c’est la honte éprouvée pour un acte méprisable qui fait que le monde redevient signifiant - je ne peux mourir sans avoir résolu ce dilemme-.
   
   Ainsi l’on peut déjà entrevoir ce que sera la conclusion de la nouvelle. Ne serait-ce pas l’amour d’autrui qui donnerait du sens à la vie? C’est ce que son rêve va lui permettre de comprendre : seul l’amour peut sauver l’humanité. Ce message, il est vrai qu’il se retrouve dans toute l’œuvre de Dostoïevski. L’homme ridicule deviendra donc prêcheur pour porter la parole du Christ : "aimez-vous les uns, les autres" "Aime ton prochain comme toi même". S’il est toujours ridicule, c’est que l’humanité n’est pas prête à recevoir ce message.
   
   
    Une réflexion métaphysique

   Mais c’est avec l’utopie que cela s’est gâché pour moi. Avant d’en arriver au message "aime ton prochain comme toi-même" l’écrivain fait revivre dans son Utopie, le mythe de l’Eden, celui de la bonté originelle de l’homme liée à son ignorance primitive qui le détourne du mal.
   " Oh! tout de suite, dès que je vis leur visage, je compris tout, oui tout! C’était une terre qui n’était pas encore souillée par le péché originel, n’y vivaient que des hommes qui n’avaient pas encore péché, ils vivaient dans un paradis semblable à celui dans lesquels avaient vécu, d’après toutes les légendes de l’humanité, nos ancêtres pécheurs, avec cette différence qu’ici, la terre était partout un seul et même paradis! "

   Dans cette utopie, effectivement les hommes ne connaissent pas "cette sensualité cruelle qui touche presque tout le monde sur notre terre" mais "il y avait de l’amour et des enfants naissaient". Voilà qui est vite expédié! On se demande bien si les femmes y sont pour quelque chose.
   
   Comme dans la Bible, c’est la découverte de la sensualité qui met fin au bonheur des humains. Il est à noter que cette fois-ci ce n’est pas une femme qui en responsable mais un homme. De plus, l’accès à la connaissance et à la science, entraîne le malheur. Si l’on ne peut qu'être d’accord avec le message d’amour délivré par la nouvelle, par contre cette seconde partie qui reprend le thème de la chute liée au péché, souillure que l’homme doit effacer pour atteindre la rédemption ne me touche pas du tout. Et pourtant elle est au centre de l’œuvre de l’écrivain marqué par le christianisme. Je ne peux adhérer à l'idée de la bonté originelle de l'homme, je ne peux penser que la connaissance lui est néfaste. Je vois la science comme un progrès, et non comme un obstacle au bonheur. Et dans tous les cas, je pense que l'être humain a le droit d'accéder à la connaissance même si celle-ci introduit doute et tourment. Je suis donc à des années lumière des croyances métaphysiques de Dostoievsky.
   
   L'Idiot
    Alors pourquoi ai-je tant aimé "L'Idiot"? C'est que dans les grands romans de Dostoievsky, les personnages sont des êtres de chair et d'os. Le personnage de l'idiot, le prince Muichkine, incapable de faire le mal, à l'égal du Christ, est le frère de l'homme ridicule. Il représente la bonté originelle mais que peut-il, face à la société corrompue, sinon chercher à rendre ceux qui l'entourent meilleurs? C'est un personnage complexe, attachant avec ses souffrances, ses peurs et ses doutes, c'est un être vivant et non une idée abstraite. Tout le contraire du personnage de la nouvelle. S'il est le Christ, il est plus Homme que Dieu. On se sent proche de lui et c'est ce que j'aime. De plus, le roman est abordable par tous ses aspects, métaphysique, réaliste, politique et social, et l'écrivain ne s'en tient pas qu'à un seul thème. Il foisonne d'idées. Et c’est pourquoi, pour en revenir à la nouvelle "Le rêve de l'homme ridicule", je n’ai pas aimé cette seconde partie trop démonstrative malgré les qualités littéraires évidentes.

critique par Claudialucia




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