Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Murmures à Beyoğlu de David Boratav

David Boratav
  Murmures à Beyoğlu

Murmures à Beyoğlu - David Boratav

Fort comme un Turc
Note :

   Beyoğlu est un quartier d'Istanbul. Le narrateur est un scientifique d'origine turque, intégré dans la société française et anglaise, dont il parle les langues peut-être mieux que le turc partiellement oublié. Il retourne brièvement à Istanbul où il est né. Ce séjour provoque un roman où se croisent, d'un chapitre l'autre, l'évocation du passé et de l'actualité, les deux temps se refermant sur le départ pour l'Occident.
   
   Le temps retrouvé, celui de l'enfance, permet d'exposer la vie de la famille dans différents quartiers d'Istanbul, déchue de son rang en 1923 Ataturk, père de la Turquie républicaine en laïque, choisit Ankara pour ériger sa nouvelle capitale. Le narrateur se remémore la vie heureuse avec la tante Belma, ou avec l'oncle Adnan, puisque le père et la mère allaient vivre en deux endroits différents. Le père, inspiré par le personnage du turcologue Pertav Neili Boratav, avait pris la route de l'exil en France, car il était inquiété en tant que communiste par un pouvoir qui allait aussi arrêter l'oncle Adnan. La mère travaillait comme institutrice à Smyrne. C'est l'époque des pogroms au nom de la « turquitude » contre les Grecs et les Arméniens du quartier de Beyoglu, scènes dramatiques qui marquent le jeune garçon et provoquent le déménagement de sa famille d'accueil près du parc Fatih, puis son départ pour rejoindre le père à Paris.
   
   L'expédition d'Istanbul fait suite à la mort du père. La mère, malade, part la première, soignée dans un service de l'hôpital de Cihangir. Muni d'un passeport turc, le narrateur laisse Londres, son psychanalyste, son ex-femme, sa maîtresse, son travail qui le stresse et lui ôte le sommeil. Il est aussi à la recherche d'un hypothétique manuscrit — ou mieux: tapuscrit ? — œuvre du père et maladroitement traduit par un ami. L'acheteur est un homme d'affaires et riche collectionneur. Au lieu de retrouver ce manuscrit qui n'a peut-être jamais existé, le narrateur retrouve miraculeusement le sommeil en buvant du raki, et rencontre un certain Mustapha qui l'entraîne dramatiquement dans les ruines de Sisli après le séisme du 17 août 1998. Ceci l'amène à visiter, dans une mosquée squattée, un ermite alevi qui le remet sur la bonne voie en réparant sa chaussure en daim. Le narrateur est alors prêt à revenir auprès d'Esther qui est enceinte.
   
   Avec le père et le fils, la troisième figure de cette trinité est Istanbul. Passant de 2 à 10 millions d'habitants entre les deux temps du roman, elle croît plus vite que la Turquie, attirant les habitants des campagnes lointaines, tel ce pauvre Pikaso qui vit dans une cabane près de la villa de la tante. Les bidonvilles se multiplient loin des quartiers touristiques, sur les deux rives du Bosphore. La circulation est intense sur terre et sur mer grâce au «vapur» également dit «feribot». La Ville se contemple dans les couchers de soleil sur la Corne d'Or, dans les pérégrinations dans les quartiers riches des souvenirs personnels ou des errances finales, sur les quais, les rendez-vous dans les bars et restaurants. Rien d'un guide touristique: on ne visite pas Topkapi; on ne visite pas la Mosquée bleue. Il serait intéressant de comparer avec l'Istanbul d'Orhan Pamuk…
   
   Avec ces descriptions de rues, de quais, de boutiques, de matches de football retransmis à la radio, le récit pousse quelquefois le lecteur à la limite de la saturation. Ceci réussit pourtant à nous donner le sentiment de malaise qui guette le narrateur de retour dans sa patrie où personne ne le connaît plus. En somme, c'est une réussite remarquable que ce premier "roman", personnel, urbain et familial, jamais superficiel et dont on espère qu'il sera couronné d'un prix cette saison.

critique par Mapero




* * *