Lecture / Ecriture
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Expiation de Ian McEwan

Ian McEwan
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Ian McEwan est un romancier et scénariste britannique né en 1948.

Expiation - Ian McEwan

L'art de la fiction ou comment faire tourner son lecteur en bourrique
Note :

   L’été 1935. Alors que la canicule écrase l’Angleterre, Briony Tallis, 13 ans, vit la fin de son enfance et tente de déchiffrer comme l’écrivain qu’elle sait être, le monde qui l’entoure et les relations étranges qui se nouent entre les adultes. Mais son immaturité va provoquer une tragédie.
   
   "Expiation" est un roman phénoménal, un de ceux dont on sait au bout de quelques pages, voire de quelques lignes qu’il va vous emporter. Superbement écrit, superbement construit, il est tour à tour glaçant, terrifiant, déconcertant, inconfortable. Pourtant tout commence dans une certaine sérénité: un été anglais caniculaire, la campagne anglaise écrasée sous la chaleur, une réunion de famille qui se prépare. Ian McEwan excelle dans la description de cette propriété de famille avec son lac, son petit temple, la maison si laide. Par petites touches, il dresse le décor, le donne même à sentir. Puis, au fur et à mesure que l’on découvre la famille Tallis et ceux qui les entourent, la tension croît.
   
   McEwan est un naturaliste, en tout cas un peintre habile des caractères humains. Emily, Cécilia et Leon Tallis, Briony Tallis les cousins Quincey, Paul Marshall, Robbie Turner et sa mère Grace, tous sont décrits de manière magistrale et surtout, neutre. Quelques touches, quelques traits et c’est un être humain dans toute la complexité de ses réactions qui se dresse devant le lecteur. Aucun jugement chez McEwan, juste les ressorts des caractères et des comportements humains. De là sans doute ce sentiment de malaise qui croît au fil des pages. Le récit est à la fois intense et étrangement détaché, sensuel et glacé.
   
   C’est Briony Tallis qui est au centre des quatre parties du roman. Dans la première, c’est une enfant encore, détestable dans son arrogance et ses certitudes. Si certaine de comprendre les adultes qui l’entourent, si certaine de son talent d’écrivain et de sa découverte d’une maturité nouvelle. Briony a le sentiment d’être devenue adulte en ce jour. Et pourtant… Mc Ewan décortique les mécanismes qui vont la mener au mensonge et au crime qui va la poursuivre sa vie durant: avoir détruit la vie de sa sœur et de Robbie Tyler. Mais peut-on expier un tel crime?
   
   L'art de McEwan se révèle avec brio dans la suite de son récit. Partagé entre le point de vue de Robbie, et celui de Briony devenue élève infirmière, c'est une réflexion sur la culpabilité et le remord, et une description percutante de la guerre. Nous sommes en 1940, l'armée britannique fait retraite vers Dunkerque. Robbie entame une longue marche dans la campagne française, allant d'horreur en horreur, de bombardement en mitraillage. A Londres, Briony entame un apprentissage sévère et presque violent dans l'atmosphère d'attente et d'angoisse engendrée par cette guerre qui s'annonce et qui va faire irruption avec brutalité dans le quotidien hospitalier. Le lecteur se retrouve immergé dans l'apocalypse de la guerre au point de ne presque pas noter les petits détails discordants, les décalages presque imperceptibles qui seront soudainement mis en lumière dans un dénouement estomaquant qui interroge l'art de la fiction.
   
   "Expiation" est certes l'histoire d'un drame familial, l'histoire d'une passion amoureuse, l'histoire d'une quête de pardon, l'histoire d'une guerre, mais c'est aussi, et surtout, à travers le personnage de Briony, une réflexion magistrale sur la fiction, le pouvoir de l'écrivain et ses limites. C'est vertigineux aussi de suivre Briony dans l'éveil de son talent et de sa vocation d'écrivain. Quand encore enfant elle provoque l'emprisonnement de Robbie, c'est aussi pour avoir voulu écrire le monde qui l'entoure et le plier aux règles romanesques qu'elle ressent comme réelles. Quand elle écrit son journal à Londres, elle fait de son quotidien une matière romanesque. Quand âgée elle vient de terminer son dernier roman, elle révèle comment l'écrivain peut réécrire le monde et des destins, les rendre autres et cela pour aussi longtemps que son récit ne tombera pas dans l'oubli. Sans jamais pouvoir, pourtant, changer ce qui est advenu et qui a été provoqué autant par le caractère fantasque d'une enfant que par une société prompte à condamner et à garder sous une chape de silence ses aspects les moins reluisants. Sous-jaçante au récit, la critique sociale est bel et bien présente: vie familiale, prégnance des hiérarchies sociales, bonnes manières et conventions cachant mal les pulsions et les crimes, ...
   
   C'est donc, vous l'aurez compris, un coup de coeur et la découverte d'une plume absolument magnifique qui excelle dans la description psychologique, dans la manipulation du lecteur.
   
   
   Ps: ne surtout pas visionner le film avant de lire le roman!! Encore que ce soit le film qui m'ait poussée à acheter le roman! (mais dieu que le cinéma n'a pas rendu justice à ce petit bijou!)
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critique par Chiffonnette




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Un merveilleux moment de lecture
Note :

   Titre original : Atonement
   
   
   Nous sommes donc en 1935. Il fait chaud, l'air est humide et la famille Tallis étouffe sous ses habitudes. Sauf que ce soir, Léon, l'aîné, revient à la maison et que les cousins des Tallis sont présents pour une période indéterminée, en raison du divorce de leurs parents. C'est lors de cette journée fatidique que la jeune Briony, 13 ans, commettra son crime, ce crime qu'elle tentera sa vie durant de racheter.
   
   J'ai tout aimé dans ce roman. Les personnages, la construction, la narration, la plume... tout. Il est séparé en trois parties distinctes. Le fameux jour, où nous visitons les pensées vagabondes de quelques personnages, fait presque la moitié du livre. Des scènes décrites, le tourbillon des réflexions qui s'envolent, se perdent (les références à Mrs Dalloway ne sont pas là pour rien, même si c'est quand même autre chose), divers points de vue. L'atmosphère est à la fois étouffante et charmante mais tout au long, nous sentons une ombre planer. La jeune Briony, c'est presque moi à 13 ans, avec mes histoires plein la tête, aussi réelles que la vraie vie, ma tendance à tout interpréter de travers, mes grandes exaltations. Que ce soit à travers Cecilia, qui veut s'enfuir, aller ailleurs, n'importe où, Robbie, qui voit son avenir s'ouvrir grand devant lui, ou même Emily, migraineuse et absente, chacun d'entre eux a réussi à me toucher. Bien entendu, on a le goût de crier, de leur dire de s'ouvrir les yeux. J'aurais voulu parfois secouer Briony et Lola mais d'un autre côté, les portraits de ces jeunes filles qui ne savent plus trop comment se positionner dans ce monde est criant de vérité.
   
   Puis, on nous transporte au nord de la France, puis en Angleterre, en 1940, alors que la guerre fait rage. Briony a maintenant 18 ans et elle a grandi. Tout n'est plus noir et blanc et elle réalise toutes les conséquences de son geste. À sa manière, elle tente d'expier, de se punir de ce qu'elle a fait, hantise qui la poursuivra toute sa vie durant. Ces trois parties sont bien distinctes mais tout se tient parfaitement, tout nous mène à cet épilogue final, triste, doux amer et déchirant à la fois.
   
   J'ai été touchée par la colère de Cecilia, le désespoir de Robbie, la culpabilité de Briony. On parle de grandir, du temps qui passe, des yeux des enfants sur le monde des adultes, mais aussi de l'imagination, de ses conséquences dans le réel, et de ces décisions qui, il nous semble, changent réellement le cours des choses. Le rythme est lent, l'atmosphère troublante, les mots se dispersent... et j'ai été enchantée.
   
   Un merveilleux moment de lecture donc. Je me demande vraiment pourquoi je ne l'ai pas sorti de la pile avant!

critique par Karine




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