Lecture / Ecriture
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La Nuit sexuelle de Pascal Quignard

Pascal Quignard
  Les Ombres errantes - Dernier Royaume tome 1
  Sur le jadis - Dernier Royaume tome 2
  Carus
  La haine de la musique
  Tous les matins du monde
  Abîmes - Dernier Royaume tome 3
  Terrasse à Rome
  Villa Amalia
  La frontière
  Le nom sur le bout de la langue
  La Nuit sexuelle
  Les paradisiaques -Dernier Royaume tome 4
  Le Salon du Wurtemberg
  La leçon de musique
  Sordidissimes - Dernier Royaume, tome 5
  Leçons de solfège et de piano
  La barque silencieuse - Dernier Royaume, tome 6
  Sur l’idée d’une communauté de solitaires
  Georges de La Tour

Pascal Quignard est né en 1948 dans l’Eure. Il a reçu le prix Goncourt en 2002 pour « Les ombres errantes » (tome 1 de sa série « Dernier royaume »).

Il a écrit de nombreux romans, des essais et de la poésie.

Il est musicien et joue du violoncelle. Plusieurs de ses livres traitent de cet amour de la musique.

Après avoir longtemps travaillé pour les éditions Gallimard, enseigné (Université de Vincennes et l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales) et organisé des concerts et des festivals, il démissionne et ne se consacre plus qu’à l’écriture.

Voilà ce qu'il dit lui-même de sa série fascinante des Derniers Royaumes:
"Il y a vingt ans j'ai composé les huit tomes des Petits Traités. Ils sont parus aux éditions Maeght. Dernier royaume est un ensemble de volumes beaucoup plus étendu et étrange. Ni argumentation philosophique, ni petits essais érudits et épars, ni narration romanesque, en moi, peu à peu, tous les genres sont tombés. Enfant, durant toute mon enfance, chaque nuit, je tournais la tête du crépuscule jusqu'à l'aube. Cela me paraissait beaucoup plus intéressant que dormir. C'était peut-être un signe de carence mais cela m'excitait. C'est vraiment une tête qui tourne à toute allure que ces volumes. Un éclair de tête. Ce n'est pas un jugement sur le temps ou le monde ou la société ou l'évolution humaine : c'est le petit effort d'une pensée de tout. Une petite vision toute moderne du monde. Une vision toute laïque du monde. Une vision toute anormale du monde."


Dominique Rabaté a rédigé une excellente étude de l’œuvre de Pascal Quignard.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La Nuit sexuelle - Pascal Quignard

Voir dans la nuit
Note :

   Paru chez Flammarion en septembre 2007. 350 pages, 200 reproductions en noir et couleur.
   
   Ce livre consiste en présentations et commentaires d’un choix remarquable d’œuvres d’art (peintures, gravures, dessins…) en deux dimensions, qui toutes ont une relation directe avec la sexualité, en particulier avec le fantasme dit de «la scène primitive» soit le moment de la conception de l’être humain.
   «Notre vue ne porte jamais vraiment jusqu’à la scène qui nous fit et que nous répétons sans cesse néanmoins au cours des étreintes où les corps s’additionnent et se redissocient».

   
   Le problème de l’homme est que la conception d’un être humain ne se limite pas, comme pour l’animal, à une simple copulation mais procède d’un acte sexuel, c'est-à-dire que l’homme imagine et symbolise.
   
    Beaucoup de gens objecteront qu’ils se moquent de savoir quand ils ont été conçus et comment; ou encore, que la mère (voire les parents) leur ont relaté la circonstance.
   Or il ne s’agit pas de cela, pas de renseignements objectifs, ni d’orientation dans le temps, mais du mystère de l’origine, mystère qui reste entier pour l’homme et ne se peut dater (« la scène primitive précède le passé. C’est le jadis, hors mémoire, hors temps»).
   «Sans doute l’expression utilisée de nos jours de scène primitive est-elle excessive pour désigner le fait que les hommes et les femmes dérivent d’une étreinte entre un homme et une femme autre qu’eux-mêmes, puisque cette étreinte est invisible à leur regard faute d’être déjà conçus. Peut-être faut-il lui préférer l’expression de nuit sexuelle puisqu’à n’en pas douter, il n’est plus question dans l’âme inquiète d’une nuit intérieure que d’une figuration originaire».
   
   Quel sens donne-t-il au mot «Nuit» ? Quignard oppose la nuit étoilée féconde à la nuit noire démoniaque.
   «Une fois nés au terme de chaque jour, c’est la nuit terrestre. Et si c’est par la nuit qui est en nous interne que nous parlons, c’est dans la nuit externe, quotidienne, que nous nous touchons. Avant la naissance, ce fut la nuit utérine. Après la mort, l’âme se décompose cette troisième sorte de nuit n’a plus aucun sens pour s’aborder nuit infernale.

   C’est l’expression d’un auteur qui entend ne pas faire oublier qu’il est poète autant qu’essayiste et véhicule sa pensée à l’aide de métaphores chargées de sens. Autant de «nuits» que d’événements fondateurs pour la personnalité.
   
   «Brusque éclair comme le coup de foudre qui tombe longtemps avant que le chant s’élève, longtemps avant que la langue humaine se comprenne. Cette scène précède les corps encore sans existence qu’elle fabrique, qu’elle fige, qu’elle portraiture. Tel est le véritable sens du clair-obscur»
.
   Aussi le livre se présente-t-il sur fond noir, comme au cinéma, même si le cinéma n’est pas convoqué pour l’occasion. On peut d’ailleurs remarquer que certains peintres (tel Caravage) avaient déjà un grand sens de la mise en scène.
   Mais le choix de pascal Quignard est varié (deux cents œuvres sont reproduites avec soin) et d’un goût très sûr. Elles sont présentées selon un certain ordre, et groupées par thèmes. En fait, l’auteur, à partir de la scène primitive, aborde commente et illustre d’autres fantasmes fondamentaux communs à tous les êtres humains et qui se rattachent à celui là (la scène primitive) qui pour lui les rassemble tous.
   
   On trouvera donc des images commentées sur la dévoration («Saturne»), le (dé)voilement (Loth et ses filles, Noé et ses fils); l’interdit de toucher (Noli me tangere), la dénudation (l’apocalypse qui révèle «ôte le velum»).
   
   Pascal Quignard aborde aussi les différentes façons de penser ou de représenter les fantasmes suivant les différentes cultures et religions (Grecque, romaine, chrétienne, orientales, musulmanes…) mais de toutes les époques ainsi les peintres actuels sont-ils de la partie ( Rustin, Bacon, Hopper…)
    Parmi tant de belles pages, on peut noter «le Jugement dernier» de Lucas Signorelli qui, raconte Quignard, inspira Freud qui le contempla à Florence, pour ses théories sur la sexualité.
   Ainsi qu’un hommage à Goya pour ses peintures noires de «la quinta del sordo».
   
   Voilà une nuit qui se propose de nous éclairer ou plutôt, comme dit Quignard «de désobscurer la situation».
   Je ne sais si c’est le cas. Mais nous partons pour un voyage émerveillé dans ces œuvres remarquables, et le commentaire de Quignard est toujours intéressant, lettré,pensé, ses propos nous apprennent toujours quelque chose ne serait-ce que sur la mythologie, l’art… bien sûr on peut trouver son expression un peu péremptoire et emphatique. En dépit de ces défauts, le livre est passionnant.
   
   Il a aussi été écrit comme protestation, pour défendre l’art contre les diverses formes du puritanisme religieux et dans ce sens, c’est une œuvre politique:
   "C’est vraiment une raison politique qui m’a plongé soudain dans l’excitation, dans l’effervescence. Il y a deux ans je me retrouvé aux USA, d’abord à l’université d’Atlanta puis, après, à l’université de Sewanee, quand la loi américaine contre les images indécentes a été votée. Tout le monde sur les campus, toute la gauche américaine, même le petit-fils d’Edgar Poe, George Poe, ne parlait que de cela. La loi a été votée à l’unanimité par le Sénat américain puis plébiscitée avec 95 pour cent des voix par la Chambre des Représentants. Le résultat s’appelle exactement The Brodcoast Decency Enforcement Act. Les images sexuelles ne sont pas interdites, mais dès qu’elles rencontreront le regard d’un enfant ou d’un puritain ou d’une minorité religieuse une amende suffocante tombera comme un couperet. Sachant la rapidité avec laquelle le puritanisme traverse l’océan Atlantique j’ai alors été pris d’une espèce de fièvre. Je me suis dit: «Nous avons mangé notre pain blanc de liberté.»"
   (Extrait de l’interview accordée à la revue Art Press, octobre 2007).

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critique par Jehanne




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Quelques mythes essentiels revisités
Note :

   Illustrés de tableaux et de documents iconographiques choisis allant de la préhistoire jusqu’à nos jours, en passant par le moyen-âge et les estampes japonaises, ces petits essais de Pascal Quignard revisitent les mythes littéraires et picturaux concernant le désir et le fantasme, la lumière et la nuit, l’homme et la femme, la vie avant et après la naissance. On se réfère surtout à la mythologie grecque et latine à travers Ovide notamment mais aussi au théâtre d’Eschyle , à la Bible, bref aux textes fondateurs à chaque fois illustrés par une peinture, une gravure, un dessin ancien ou moderne alludant directement ou indirectement au sexe, au coït et tout ce qui entoure ce mystère de la naissance au moment de l’acte, de la vie intra-utérine et des désirs fantasmés plus ou moins conscients. Il est aussi fait référence à la psychanalyse mais aussi donc, à la fameuse nuit, cette ombre, obsession et quête quasi-mystique de l’auteur.
   
   Une narration arrêtée, tel était le propre de la peinture paléolithique.
   Le récit menace la paroi nocturne de la même façon que l’orage menace dans le ciel noir.
   
   Le Jour du Jugement a tous les traits de la haine sans fin. C’est le Jour de Colère Le journal télévisé est lui-même un Dies irae qui tourne en rond sur lui-même comme un rapace sempiternel au sein de chaque jour.
   
   Le puritanisme définit ceux qui ne supportent pas la scène inmontrable et incessante. La plupart des sociétés sont puritaines, détestant que leur soit rappelée aussi bien l’origine sexuelle du lien social que le fondement primaire de toutes les valeurs. Le puritanisme est l’immaculée conception du social, la femme voilée, le Cantique des cantiques, l’enfant mort sur les genoux d’une mère qui pleure plutôt que les amants qui se dénudent et qui s’approchent dans la joie.
   

   Des essais à déguster comme quelques gouttes de nectar.

critique par Mouton Noir




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