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Taxi de Khaled Al Khamissi

Khaled Al Khamissi
  Taxi

Ecrivain, journaliste et producteur Egyptien né en Novembre 1962.

Diplômé de sciences politiques à la Sorbonne

Taxi - Khaled Al Khamissi

A travers Le Caire
Note :

   L'originalité de ce tableau de la société cairote en 2005 tient à sa construction: le narrateur, diplômé de l'université, musulman père de trois enfants, – peut-être journaliste –, préfère se déplacer en taxi plutôt qu'en métro car il peut bavarder avec les chauffeurs. Au hasard d'une soixantaine de courses et de chapitres, il prend ainsi le pouls de l'opinion populaire du Caire. Al Khamissi sait varier les situations, alterner dialogues, histoires rapportées, souvenirs en une langue vive, sans apprêt, souvent humoristique: le lecteur ne se lasse pas.
   
   L'intérieur d'un taxi constitue un espace de liberté où chacun peut exprimer son point de vue sans crainte d'être écouté; les chauffeurs engagent volontiers la conversation avec le narrateur, respectueusement nommé "pacha" ou "bey". D'âges et de caractères très variés, la plupart restent anonymes, excepté ceux dont la personnalité a marqué l'interlocuteur, tels Shérif Chenouda ou Fouad... Tous disent leur métier difficile, les clients moins nombreux, leurs enfants affamés et les angoissantes fins de mois; alors l'un trafique en contrebande, l'autre boursicote. Très solidaires, les chauffeurs aiment échanger des blagues, entre eux «sinon c'est la prison pour insulte»: déclencher des fous rires «qui sortent du ventre, hélas, mais pas du cœur» les aide à résister et à distancer la peur: celle de tous. Ces chauffeurs sont les porte-parole de la colère, des rumeurs et des fantasmes de la population… S'expriment alors les ressentis, les jugements sans recul, divers et contradictoires, sur la situation de l'Egypte actuelle.
   
   Les courses dans la capitale confèrent son réalisme topographique au récit: on découvre une ville moderne – embouteillages, pollution, portables – et dangereuse: souvent victimes d'agressions et de vols, les chauffeurs arnaquent aussi le client à l'occasion. La pauvreté génère cette insécurité. «Nous sommes devenus un peuple de mendiants» déplore un chauffeur. Beaucoup regrettent Sadate, protecteur de son peuple, et accusent la faiblesse et la corruption du gouvernement Moubarak, sourd à l'opinion. Cette illusoire démocratie reste une société policière «où le droit est aussi flexible qu'un élastique». Depuis 1980, l'Egypte connaît une forte régression économique et sociale; tout s'achète avec des bakchichs, les certificats médicaux comme les faux papiers. Pour l'opinion populaire voter ne sert à rien. «Où on est? –en Enfer». Alors si certains dénoncent la complicité du pouvoir avec les islamistes, d'autres envient les terroristes: plutôt la mort que leur vie de misère, d'injustice et d'oppression.
   
   Khaled Al Khamissi plonge le lecteur au cœur des problématiques de la société égyptienne; le narrateur-auteur n'ignore pas qu'il encourt des poursuites judiciaires s'il cite des noms d'hommes politiques, comme il le précise en note infrapaginale: pourtant ce n'est pas un récit noir et désespéré car l'humour et les blagues installent une tonalité plaisante. Et même si «l'être humain en Egypte vaut autant que la poussière dans un verre fendu», chacun demeure «dans la main de Dieu».
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critique par Kate




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Par le petit bout de la lorgnette
Note :

   Avec ses 17 millions d’habitants, l’agglomération du Caire est la huitième ville la plus peuplée au monde. Ses rues et ses quartiers sont parcourus par plus de 80 000 taxis.
   
   Comme nombre de Cairotes, Khaled Al Khamissi, universitaire et journaliste, utilise quasi-quotidiennement ce moyen de transport. Ses déplacements, à l’arrière des voitures ou aux côtés du chauffeur, lui ont donné l’idée de retranscrire sur le papier les multiples conversations qu’il a entretenues avec les conducteurs. Ceux-ci se montrant souvent fort volubiles, l’auteur a ainsi recueilli de leurs bouches nombre d’anecdotes et d’impressions qui, mises ensemble, offrent un étonnant patchwork révélateur de l’état de la société égyptienne. Ce recueil, basé sur des conversations glanées entre 2005 et 2006, au moment où le président Moubarak est réélu pour la cinquième fois, nous offre en effet un panorama circonstancié sur la vie quotidienne des habitants de cette mégapole.
   
   Drôles, absurdes, confinant parfois au surréalisme, ces anecdotes sont cependant teintées d’une certaine amertume face aux problèmes rencontrés par la majorité des cairotes. A la cherté de la vie qui oblige certains à travailler jusqu’à l’épuisement s’ajoutent d’autres problèmes d’ordre social, politique ou religieux: le port du Niqab et la montée de l’intégrisme, le conflit israëlo-palestinien et l’invasion de l’Irak par les forces américaines, les ravages du libéralisme économique, la pollution, la santé, la grippe aviaire, une bureaucratie kafkaïenne, et pour chapeauter le tout, un système de corruption installé à tous les étages de la société…
   
   Tous les sujets sont ici abordés, du football à la politique internationale, dans ces conversations à bâtons rompus qui donnent à ces véhicules un faux air de cabinet de psychiatre ou de confessionnal où le client, mais plus souvent le chauffeur, s’épanchent sur les difficultés de la vie.
   
   On s’aperçoit, au fil de la lecture de ces 58 saynètes, que ces égyptiens, si éloignés de notre culture occidentale, nous ressemblent beaucoup et qu’ils partagent avec nous les mêmes appréhensions face à leur avenir et à celui du monde dans sa globalité. Les problèmes, ici comme ailleurs, tournent autour de l’emploi, des inégalités sociales, de la vie chère, de l’avenir réservé aux jeunes générations ou encore de la dictature de la consommation tel qu’elle est exprimée dans l’extrait ci-dessous:
   
   "- On se demande pourquoi l’économie est foutue! s’est exclamé le taxi. Ce sont les gens qui la foutent en l’air. Vous y croyez, vous? En Égypte, les gens paient plus de vingt milliards de livres chaque année en factures de téléphone. Vingt milliards de livres, ça veut dire que si on ne parlait pas pendant deux ou trois ans, l’Égypte serait transformée. Les Egyptiens sont tarés, je vous jure. Ils n’ont pas de quoi manger mais chacun se balade avec son téléphone portable et une cigarette à la bouche.
   Les hommes sont censés être raisonnables mais ils dilapident tout leur argent dans le téléphone et les cigarettes. Quels fléaux! Et après, ils vont se plaindre que le pays ne va pas bien.
   L’argent de tous les Egyptiens atterrit dans les poches de quatre sociétés: Egypt Telecom, Mobinil, Vodafone et Eastern Tobacco Company.
   Et les pubs, malheur à elles, elles abrutissent les gens: «Abonnez-vous à Mobinil…Non…Abonnez-vous à Vodafone.» Le monde est fou. Il faut absolument interdire ces pubs. Nous vivons dans un univers de mensonges, ouvert jour et nuit. Tu marches dans la rue, tu vois des pubs, tu allumes la radio…des pubs…tu rentres à la maison, la télé est allumée… des pubs. Et elles sont toutes vulgaires et mensongères.
   Les gens sont comme des animaux, à gober les pubs et à jeter leur argent par les fenêtres. Ensuite ils nous disent qu’il n’y a pas d’argent dans ce pays. Comment ça, pas d’argent? Et les milliards dépensés en paroles, ils viennent d’où?
   Vous pensez pas qu’il vaudrait mieux que cet argent serve d’abord à la nourriture, au logement, à l’éducation et à la santé? Mais à qui on peut dire ça?! Si notre Premier ministre est le patron des téléphones, c’est lui qui est à la tête des bavardages.
   Mais sincèrement, le problème ne vient pas du gouvernement, le problème vient de la bêtise des gens, qui gaspillent leur argent en tabac et en bavardages.
   Moi, si on me donnait les rênes de ce pays un seul jour, non, une seule minute, la seule décision que je prendrais serait d’interdire les pubs.
   Avant, de mon temps, les pubs étaient au service de la société. Et il n’y en avait quasiment pas. Alors qu’aujourd’hui, les pubs sont faites pour détruire la société. Et elles vont effectivement la détruire et s’asseoir sur ses ruines. Vous pourrez dire qu’ Abou Ismaïl vous avait prévenu. "

   
   
   Il serait tentant de railler ces propos teintés de lucidité et de naïveté, de crier à la philosophie de comptoir et de décrier cette vision somme toute assez simpliste de la société de consommation. Kaled Al Khamissi, lui, ne juge pas et retranscrit, sans les enjoliver ni les déparer, les paroles de ces hommes qui refont le monde derrière leur pare-brise. Contrairement à nombre de nos «intellectuels» occidentaux, trop souvent déconnectés de la réalité, l’auteur a su recueillir, sans les juger ni les analyser, avec une grande tendresse et avec un profond respect, les paroles de tous ces anonymes qui, qu’ils soient du Caire, mais aussi de Rio, de Shangaï ou de New-York, nous ressemblent tellement dans l’expression de leurs espoirs et de leurs angoisses.
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critique par Le Bibliomane




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Brèves de taxi
Note :

   Le Caire, son vacarme, ses rues surchauffées, sa pollution, ses taxis, et un narrateur à la grande capacité d'écoute, déposent le lecteur au cœur du petit peuple des taxis. Un monde où récriminations, rencontres et confidences étonnantes s'entremêlent joyeusement sans que la tendresse soit absente: tendresse du regard du narrateur, passager volontaire pour une course dont la durée n'est jamais certaine.
   
   Au fil des courses, la vie quotidienne des cairotes s'égrène sous un soleil de plomb. Les situations sociales et économiques défilent et offrent un tableau doux-amer d'une ville qui fourmille d'ingéniosité et d'abus: entre les petits boulots pour survivre, les cours particuliers des enfants afin qu'ils puissent réussir à l'école, la cherté des denrées de base et la sempiternelle corruption, gangrène d'un mode de vie, émoussant, sous les rires résignés, les énergies (le chapitre réservé au renouvellement de la licence de taxi est un pur moment de vaudeville grinçant). Quant au système politique, c'est le serpent qui se mord la queue, la ronde infernale d'un immobilisme ancrant, chaque jour davantage, le menu peuple des taxis dans la récrimination et les lamentations: chaque taxi donne sa vision du monde et surtout explique ce qu'il faudrait faire pour sortir l'Égypte du marasme dans lequel sa population végète... les plus grands stratèges d'économie et les plus grands politologues sont les chauffeurs de taxi! Leurs ronchonneries sont autant de perles à la saveur âcre de la sueur, celle de l'ambiance surchauffée du taxi dépourvu de climatisation, cracheur de gaz d'échappements grignoteurs de poumons; mais aussi ont la saveur salée des larmes versées devant le montant des dettes, la frustration de ne pouvoir être vraiment libre de choisir sa vie. Les kilomètres avalés par les taxis au cœur du Caire sont autant de traces d'une humiliation subie au quotidien par les Cairotes qui baissent la tête, en silence, devant les ravages d'un capitalisme triomphant de sauvagerie.
   
   Le Caire d'aujourd'hui offre encore des images du Caire si bien raconté par Mahfouz, fantômes d'un passé glorieux qui semblait éternel, espaces fugaces d'une échoppe où le temps peut s'arrêter voire revenir sur ses pas. Les affres de l'Histoire ont changé le paysage d'un Moyen-Orient qui n'en finit plus de se chercher dans le dédale des frustrations générées par un conflit israëlo-palestinien et les douloureuses blessures d'une guerre syro-libanaise... l'époque de l'insouciance est loin, digne d'une légende que l'on aime raconter pour mieux se lamenter et se plaindre. Cependant, derrière les aigreurs, les rancœurs et les larmes, le rire et surtout l'amour de l'Égypte sautent aux yeux du lecteur: certes, Khaled Al Khamissi égratigne, sur le mode de l'ironie, un mode de gouvernance ( terme et concept dans l'air du temps) qui enferme dans une relative misère une population qui n'aspire qu'à l'épanouissement sans peur du lendemain, mais entre les lignes c'est l'attachement à une culture, à un pays qui s'entend et s'écoute au rythme des courses bruissant entre comédie et tragédie... la tendresse n'est jamais bien loin, atténuant la satire sociale qui est la toile de fond de la plupart des saynètes.
   
   "Taxi" est la voix des laissés pour compte, des nécessiteux qui crapahutent à longueur de journée, dans le silence de ceux qui n'attendent plus rien hormis l'aide de Dieu. Un roman qui se lit doucement, qui se sirote comme un thé brûlant ou un café capiteux de marc noir; une oasis au cœur d'une ville grise des vapeurs automobiles et un regard digne de celui du grand Naguib Mahfouz.

critique par Chatperlipopette




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