Lecture / Ecriture
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Salammbô de Gustave Flaubert

Gustave Flaubert
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Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen en 1821 et décédé en 1880.


* On peut voir les fiches "Du roman considéré comme un des beaux-arts" de Henry James ou "Gustave Flaubert Une manière de vivre" de Pierre-Marc de Biasi et "Flaubert à 20 ans" de Louis-Paul Astraud.

O. Frébourg lui aussi a fait un roman de la vie de Gustave, si vous aussi vous vous demandez où est passé Loulou (le perroquet d'Un coeur simple), c'est et si c'est Berthe (la fille d'Emma) que vous cherchez, c'est ici.

Et pire encore, si vous vous interrogez sur la mort d'Emma, vous pouvez mener une "Contre enquête sur la mort d'Emma Bovary" ou explorer la BD "Gemma Bovery"

Salammbô - Gustave Flaubert

C'était à Mégara...
Note :

   La première guerre punique, opposant Carthage à Rome touche à sa fin: les mercenaires achetés par Carthage pour faire face à la puissance romaine attendent leur solde promise dans les jardins d'Hamilcar. La luxuriance des mets, des vins, de la vaisselle, des meubles et des jardins exacerbent l'impatience des soldats, rendus oisifs par l'inactivité et sujets aux sautes d'humeurs... le drame lentement s'annonce, la sauvagerie des instincts primaires inexorablement chemine vers son paroxysme, chemine vers le dénouement qui voit un festin s'achever en massacre des jardins, des lions et des éléphants d'Hamilcar.
   
   C'est alors qu'apparaît, au milieu du déchaînement des passions, la sublime, la merveilleuse, la belle et sensuelle Salammbô, fille d'Hamilcar. Mâtho, un jeune mercenaire barbare, en tombe immédiatement amoureux et ne souhaite qu'une chose: la posséder! mais comment accéder aux doux délices de l'amour? Spendius, un esclave grec d'Hamilcar Barca, qui a choisi de s'affranchir seul du joug de la servitude, vouant une haine farouche aux richesses, à la culture, à la puissance carthaginoise, lui susurre de dérober le voile de Tanit, déesse lunaire protectrice de Carthage, afin d'affaiblir et vaincre la ville abhorrée.
   
   Les soldats barbares, lassés d'attendre le bon vouloir des Riches et des Suffètes de Carthage, décident d'assiéger la ville afin d'obtenir compensation.
   
   Comment résister à la première phrase du roman: "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar". Flaubert a durement planché sur cette phrase d'ouverture pour atteindre une perfection de style et d'accroche: quelques mots et déjà tout un monde de couleurs, de saveurs, d'exotisme promis... Rien que pour cette phrase, "Salammbô" vaut le détour. Elle n'a l'air de rien comme ça mais lorsqu'on se la met bien en bouche, qu'on la lit et relit l'essence même du romanesque transpire des mots. Le premier chapitre est d'un baroque extraordinaire et l'apparition de Salammbô un chef d'oeuvre! La belle, la cultivée, la sublime au-dessus d'une mêlée avinée, avide d'or, de chair et de sang, la sauvagerie d'une soldatesque errante est palpable, la barbarie d'une tour de Babel militaire donne des frissons et attise l'envie de tourner les pages! On remarque d'emblée que l'altérité culturelle est pointée: autant de caractères et de coutumes mêlés par le grand hasard des conflits portés aux confins du monde. La mosaïque de peuples, de traditions, de modes de vie, du monde antique vue par le prisme d'un écrivain européen d'une grande culture, est un véritable tableau foisonnant et d'une sauvage beauté.
   
    Flaubert peint avec justesse la richesse espérée et les espoirs déçus: Carthage, la belle, est certes riche mais pas à l'envi; la détresse des habitants ne sachant comment agir sans provoquer la colère des troupes étrangères, ces Barbares que l'on ne comprend et qui ne comprennent pas Carthage. En peu de mots, Flaubert met en scène un spectacle étourdissant où les couleurs, les odeurs, les zones de lumières et d'ombre, les cris, la poussière, la chaleur étouffante, le bruit métallique des armes qui s'entrechoquent, ne peuvent que saisir le lecteur du XIXè comme celui du XXIè! On s'y croirait, on y est, on est au coeur des batailles, on entend les gémissements, les ahanements, les râles et les soupirs. Parfois d'ailleurs, le lecteur en a la tête qui tourne, proche de la nausée mais toujours fasciné par la beauté baroque et violente d'une Carthage violentée par les mercenaires.
   
   Avec un sens évident du sensationnel, du grand spectacle, Flaubert décrit, avec un plaisir et une volupté évidents, les peuples composant les cohortes de barbares: c'est Babel qui vient à Carthage, c'est la multitude de l'altérité qui se déverse sur les peurs primaires d'une civilisation construite sur les ruines fumantes des peuples soumis. Entre réalisme et grotesque, le lecteur voit défiler sous ses yeux un monde antique venu des limites du connu et apportant les promesses d'un inconnu fascinant qui suscitera moult convoitises.
   
   "Salammbô" est une oeuvre magistrale, fascinante tant par la beauté de l'écriture flaubertienne que par la violence qui s'en dégage à chaque mot: la guerre et son cortège d'horreurs et de souffrances sont décrits minutieusement, paysages déments d'une folie rougeoyante. C'est une débauche de couleurs raffinées, d'odeurs et de bruits. La scène de crucifixion des lions, symboles de la force militaire et du rayonnement culturel de Carthage, est un morceau d'anthologie, parmi beaucoup d'autres!
   
   Flaubert gorge son lecteur d'une myriade de sensations, de couleurs, de raffinements dans la cruauté jusqu'au plongeon écoeurant dans la noirceur de l'âme humaine qu'il souhaitait montrer: la bassesse, l'avidité inextinguible des richesses de l'autre, la méchanceté, la vilenie, l'orgueil (le terrible orgueil d'Hannon qui faillit perdre Carthage) ou la lâcheté. Tout l'éventail des pulsions humaines est exposé sous le soleil écrasant des plaines carthaginoises... un spectacle technicolor réalisé grâce au pouvoir évocateur des mots justement choisis et assemblés avec grand art!
   
   
   PS: Sainte-Beuve aussi a commenté "Salammbo" et, même si c’était en 1862 et qu’il n’avait pas de blog, on le trouve, libre de droits, sur internet.
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critique par Chatperlipopette




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Horrible et admirable
Note :

   "Je fais du style cannibale. On marche dans les tripes."
   
   Lire "Salammbô", se retrouver complètement ailleurs (une Carthage mythique, celle des sacrifices d’enfants à des dieux cruels, dépeinte dans une langue brillante comme des enluminures d’or sur un parchemin taché de sang, comme elle a été rêvée par des esprits fiévreux du 19e siècle) et se rendre compte que la réalité n’est pas si éloignée de cette pure rêverie littéraire, à mesure que la Tunisie et ses voisins occupent les colonnes des journaux de leurs révoltes et de leurs soubresauts au fil du mois
   (car il faut un bon mois pour lire "Salammbô", c’est une lecture qu’on peut interrompre – pas arrêter mais entrecouper de lectures moins hiératiques)
   
   "Salammbô" est la fresque de la guerre opposant à l’issue de la première guerre punique l’armée carthaginoise aux troupes bigarrées de mercenaires levées pour combattre les Romains; les Carthaginois ne veulent pas leur payer la solde promise et les mercenaires finissent par se rebeller et mettre les cités alliées à feu et à sang; il faudra le génie stratégique d’Hamilcar pour rétablir péniblement la situation – et faire triompher finalement la cruauté la plus sacrilège – comme quoi heureusement l’histoire n’est pas toujours amenée à se répéter)
   
   
   -Se préparer à faire l’expérience d’une forme d’ennui hypnotique; la chair du texte, c’est la description des réserves d’Hamilcar, énumération de ses richesses, visite du maître jusqu’au fond d’une sorte de caveau plein de "myrobalon", de "bdyllium", de safran et de violettes, de gommes, de poudres, de fioles de verre, de branches de filipendule, de pétales de roses, où sur une cuillère d’électrum, on fait goûter un peu de malobathre, avant de percer des besoars avec une alène. C’est le récit des manœuvres militaires lors des batailles rangées, fantassins ou cavalerie qui viennent enrouler une aile, renfort d’éléphants hérissés d’armes qui tranchent les membres, que d’audacieux soldats transpercent avant d’être écrasés sous les bêtes qui choient, description des machines de guerre lors des sièges, projectiles lancés sur les assaillants, meules de moulin, pilons, cuves, plomb liquide, manteaux trempés de sang. C’est la description des troupes barbares, qui brandissant des queues de vaches au bout d’un bâton en manière d’étendards, qui équipée de carquois en poils de chats, menant des chiens hauts comme des ânes, qui portant des boucliers en cuir d’hippopotame, des mangeurs de sauterelles, de poux, de singes, venant sur des chevaux peints, des zèbres, des buffles. C’est surtout la description de supplices inouïs, de corps découpés, crucifiés, déchirés, déshumanisés au point de n’être plus qu’une forme complètement rouge, quand la maladie, comme celle du suffète Hannon, n’a pas commencé le travail de la guerre en couvrant la chair d’ulcères, d’appendices verdâtres, de tubercules de graisse.
   
   
   Cela ravive les souvenirs antiques de sacrifices à des dieux obscurs… les citernes de Carthage que les archéologues ont retrouvées… les armées enfermées dans des carrières ou des défilés rocheux qu’on laisse mourir de faim, de soif et d’infection à mesure que les lieux deviennent insalubres… les processions d’éléphants… le serment du farouche Hannibal, un serment de haine que son père lui fait prêter…
   
   Ne pas espérer se raccrocher aux personnages principaux, aussi beaux et froids que des statues. Certes il y a une histoire d’amour. Mais le fantasme du chef libyen Mâtho pour la fille (imaginaire) d’Hamilcar tient de la pulsion de mort, tandis que la princesse, tout occupée par d’obscurs tourments mystiques (ou sacrilèges) à l’égard de la déesse Tanit, entretient pour le mercenaire une attirance mêlée de haine (il a volé le voile de la déesse). C’est une vierge guerrière qui vient dans la tente de Mâtho (point culminant de l’intrigue) jouer les Judith pour sauver la ville et sans doute se perdre dans cette relation sadique.
   De même, on découvre un Hamilcar torturé par l’amour paternel, qui le pousse à sacrifier un autre enfant qu’il s’abaisse à laver et parer lui-même, avant de l’envoyer au bûcher.
   
   Ecrit après "Madame Bovary", "Salammbô" surprend par son absence d’ironie et son orientalisme furieux qui en fait une œuvre follement romantique. Mais on ne doit pas s’y tromper: si Flaubert se laisse aller à son goût pour le beau bizarre et l’horreur, il y a la même passion du détail, du vrai, et surtout la même distance avec les héros, observés comme des cobayes, décrits avec une sensualité mêlée d’effroi. On comprend que le siècle de Flaubert ait été fasciné par le corps révélé de "Salammbô", lové près d’un serpent malade, pris dans l’étreinte furieuse du Barbare au milieu des spasmes d’agonie des captifs ennemis. C’est sans doute dans cette hypocrisie que se situe l’ironie de Flaubert, dans cet érotisme maladif permis parce que mis à distance par les siècles et les mers.
   
   
   En bref, c’est horrible et admirable. C’est à lire absolument.
    ↓

critique par Rose




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C'est un genre
Note :

   "Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu'il avait souffert pour elle. Bien qu'il agonisât, elle le renvoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre; elle ne voulait pas qu'il mourût! À ce moment-là, Mâtho eut un grand tressaillement; elle allait crier. Il s'abattit à la renverse et ne bougea plus."
   
   
   
   "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar."

   De Salammbô, c'est à peu près tout ce que je connaissais. Et à toutes les fois que je voyais le mot "Mégara", je commençais à chanter la chanson thème de "Capitaine Flam". Vous savez, la fin? Pour sauver de ton braaaas, les gens de Mégaraaaaa... Je sais, on a les références qu'on peut.
   
   Mais revenons à nos moutons. Ou, dans ce cas, à nos Barbares. Parce que Salammbô, ce n'est pas Madame Bovary hein. Rassurez-vous, je ne suis pas retombée dans mon désamour adolescent de Flaubert. Mais c'est parce que je suis une grande amatrice de récits de batailles épiques et anciennes, avec moult descriptions de manœuvres et d'atmosphères. Parce que Salammbô, c'est ça. C'est une Carthage exotique qui sort de ces pages. C'est un monde de légendes, de batailles, de guerriers et de trahisons où nous sommes assaillis d'odeurs, de couleurs et de rythmes inconnus.
   
   Pourtant, Flaubert s'est inspiré d'une époque réelle, celle de la révolte des mercenaires employés pendant la première guerre punique (si comme moi tout ce qui s'est passé avant le 20e siècle est classé dans la catégorie "ben ben vieux", je vais vous aider un peu et préciser que c'est au 3e avant JC). C'est un monde parfois barbare, mystique, où les enfants peuvent être sacrifiés et où une vierge est offerte en récompense. Malgré ses dehors flamboyants, le rythme est lent et l'atmosphère mystérieuse et remplie de symboles. Beaucoup de descriptions et une langue magnifique. Vraiment.
   
   J'ai eu l'impression tout au long de ma lecture, d'assister à un spectacle à grand déploiement avec, à l'occasion, un gros plan sur certaine personnages, que nous observons toujours de l'extérieur. Leurs pensées, l'évolution de leurs sentiments, leurs passions et leurs désirs ressortent dans ce tableau de fer et de sang. Quand je vous dis qu'il y a un côté très mystique dans ce roman.
   
   Une lecture que j'ai beaucoup aimée mais que je ne conseillerais pas à tout le monde. Faut aimer le genre. Ou aimer Flaubert. Voire même les deux.

critique par Karine




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