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Des Hommes de Laurent Mauvignier

Laurent Mauvignier
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Diplômé en arts plastiques, Laurent Mauvignier est un romancier français né en 1967.

Des Hommes - Laurent Mauvignier

D’un bled à l’autre
Note :

   Prix des Libraires 2010
   
   
   Contrairement à la guerre du Vietnam très présente dans la littérature américaine, la guerre d'Algérie n'a que bien rarement trouvé sa place dans les lettres hexagonales. Laurent Mauvignier vient de faire basculer l'ordre ancien.
   
   En quatre parties, l'histoire de Bernard — alias Feu-de-Bois, son cousin Rabut et leur ami Février, commence par un anniversaire qui tourne mal, quarante ans après les accords d'Evian. Bernard, devenu une sorte de clochard bourru, offre un bijou à sa sœur Solange, un cadeau bien au-dessus de ses moyens. Ceci déclenche des réactions entre proches, Bernard allant jusqu'à agresser chez elle la femme de Chefraoui, parce que l'Arabe participait à la fête. A partir de ces esclandres, le passé aux cendres qui couvent se rallume bruyamment dans les mémoires des hommes et à partir du milieu du roman, l'action se passe essentiellement dans l'Algérie de 1960-61. Pour se terminer où elle a commencé, dans ce village déshérité, enneigé l'hiver, où l'on vit replié comme dans un temps immobile, et pour les anciens dans le ressassement de Verdun.
   
   L'intérêt du roman est bien sûr double. D'une part il y a ces anciens d'Algérie, et particulièrement Bernard, déçu et déchu, revenu au village, après avoir plaqué femme et enfants, le seul à qui l'écriture de Mauvignier ne donne pas la parole par le biais du monologue intérieur, plus riche que les propos réservés, les phrases incomplètes de ces personnages, ruraux qui n'ont fait que des études limitées et s'expriment avec peu d'adjectifs et une maladresse dont le style rend compte. D'autre part il y a l'Algérie en guerre sous le soleil: les garnisons attaquées par les fellagas, les soldats attaquant les villages — violences, viols, incendies, etc — le tout progressant comme des engrenages. Les appelés du contingent, vingt-sept mois pour cette bande des trois, les harkis suspects dans chaque camp, les filles des pieds-noirs qu'on drague au bal, les fellagas qui égorgent ou qui sont torturés: l'auteur a su rendre compte de l'état d'esprit des acteurs dans leur diversité, sans s'égarer dans la chronique historique.
   
   Il en résulte une œuvre forte, qu'il faut aborder avec patience dans les premières dizaines de pages, mais qui devrait éviter les querelles politiques. Car son vrai sujet c'est "les hommes", comment les horreurs de la guerre et leur conduite les affectent, d'autant plus qu'ils n'ont guère eu à en parler, sauf entre eux, vu que les familles et les proches n'ont pas voulu savoir exactement ce qui se passait au sud de Marseille, et que leurs photos n'ont rien gardé des malheurs. Ces criminelles violences n'étaient pas dues à des monstres, seulement à "des hommes."
   
   Extrait :

   
   « Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. (…) Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim. Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne...» (Pages 201-202).

   
   
   PS: Prix des Libraires 2010
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critique par Mapero




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Des pleurs dans la nuit
Note :

   Lors de l'anniversaire de Solange, sa soeur, Feu de Bois, presque clochard, qui vit aux crochets de tous, lui offre une broche magnifique. Mais la somptuosité du cadeau soulève de l'incompréhension de la part des convives, incompréhension qui se mue rapidement en colère et en mots irréparables. Feu de Bois, sous l'emprise de sentiments dans lesquels se mêlent la fureur, l'humiliation mais aussi des relents de ce qu'il a vécu durant la guerre d'Algérie, se rend alors coupable d'une agression. Son cousin, Rabut, se souvient alors de l'histoire de Feu de Bois et notamment de ce qui s'est passé en Algérie.
   
   
   "Des hommes" est le deuxième roman que j'ai décidé de lire dans le cadre du Prix Goncourt des Lycéens chers happy few, et le moins que l'on puisse dire est que je sors de cette lecture totalement partagée. La première partie de ce roman (en gros les cent premières pages) m'a agacée au plus haut point: le style est volontairement haché, avec des effets de style pénibles au niveau des dialogues notamment (je cite un passage pour que tout le monde comprenne car c'est finalement assez difficile à décrire: "Attendez, si je confirme. Si je. Que je. Vous voulez que je. Moi, que je dise. Et que je confirme oui, ici, ce qui s'est passé ici." , le tout sans jamais de tirets ni de propositions incises. Bref. Je ne sais pas vous chers happy few mais tous ces auteurs contemporains qui croient réinventer le dialogue en en supprimant les caractéristiques formelles me hérissent au plus haut point, j'ai l'impression qu'ils croient encore que la forme prime à tout prix sur le fond, au secours.) Cette première partie, racontée à la première personne par Rabut, le cousin, m'a paru artificielle, creuse et répétitive, et je ne vous cache pas que j'ai failli abandonner là ma lecture.
   
   Comme je suis une lectrice consciencieuse je me suis entêtée et heureusement pour moi, la deuxième partie, qui raconte à la troisième personne la guerre telle que l'a vécue Feu de Bois s'est révélée bien meilleure: le style devient fluide et l'histoire décolle enfin, mettant en scène les horreurs de la guerre et l'impact qu'elle a eu sur ces jeunes gens de manière terrible. A la fois victimes d'une guerre qu'ils n'ont pas choisi de faire et bourreaux se livrant aux pires exactions sous prétexte que ce sont les ordres, ces jeunes soldats seront bien évidemment incapables, une fois revenus à la vie civile, d'oublier les atrocités commises de part et d'autre, ce qui pèsera de manière inexorable sur leur vie.
   
   C'est un roman qui s'interroge de manière personnelle sur la façon dont la guerre ne s'arrête jamais pour ceux qui l'ont faite mais qui a peiné à me convaincre en raison d'un style qui, quand il n'est pas complètement maîtrisé, entrave la lecture.
   
   Pas mal, sans plus.
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critique par Fashion Victim




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Feu-de-bois
Note :

   Un samedi après-midi du mois de décembre. 
   C'est aujourd'hui l'anniversaire de Solange qui, pour l'occasion, a loué la salle des fêtes afin de partager ce moment avec sa famille et ses amis. C'est l'heure de l'apéritif et tout le monde est réuni devant le buffet. On ouvre les bouteilles de mousseux, on présente les cadeaux destinés à Solange. On rit. Cette petite fête s'annonce déjà comme une réussite.
   Mais voici qu'arrive Bernard, le frère de Solange, que l'on surnomme Feu-de-bois à cause de l'odeur qui l'enveloppe perpétuellement. Bernard. Le frère indigne. Marginal et alcoolique. Le frère dont on a honte, celui qui boit plus que de raison et qui peut en un instant faire chavirer par ses excès un paisible repas de famille.
   C'est en effet ce qui arrive ce jour-là. Bernard, ulcéré par l'accueil méfiant qui lui est fait, va déraper et s'en prendre à Chefraoui, un ami et ancien collègue de Solange. Parce qu'il est arabe, Chefraoui va se faire copieusement insulter par Bernard qui va cristalliser sur lui tous les affronts, toutes les moqueries, toutes les critiques qu'il endure depuis tant d'années.
   Expulsé de la fête, Bernard n'a pas dit son dernier mot et, enfourchant sa vieille mobylette,va commettre un acte irréparable.
   
   Entre ce début d'après-midi et le lendemain matin, le lecteur va ainsi découvrir, narré par Rabut, le cousin de Bernard, le passé de celui que tout le monde surnomme Feu-de-bois, sa lente descente aux Enfers suite à ses vingt-huis mois de service militaire lors de la guerre d'Algérie.
   C'est en effet de cette sale guerre – que l'on a pudiquement et honteusement, pendant des années, qualifiée d' «évènements d'Algérie» – dont il va être question au cours de cette longue nuit qui suivra la découverte de l'acte insensé commis par Feu-de-bois.
   Cette guerre, comme celle de 14-18 ou celle du Vietnam, a laissé derrière elle de nombreux traumatismes chez ces jeunes hommes que l'on a envoyés au front pour devenir les acteurs d'un conflit qui le plus souvent les dépassait: «On avait renoncé à croire que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'étaient des hommes, c'est tout...»
   
   Nous suivrons ainsi le parcours de Bernard, de son cousin Rabut, de Février, de Châtel et de bien d'autres, envoyés dans un pays qu'ils ne connaissent pas et qui, comme ceux qu'ils auront à combattre, ne seront ni des héros ni des salauds, mais seulement des hommes capables, lorsque la peur les étreint, de devenir des bourreaux et de commettre les pires exactions. Il n'y a en effet pas de héros dans le roman de Mauvignier, seulement de jeunes hommes morts de trouille qui deviendront tour à tour témoins et acteurs d'actes barbares qui s'imprimeront à jamais dans leurs mémoires et reviendront les hanter tout le restant de leur vie.
   
   De ce conflit qui, malgré le couvercle de honte et de silence dont on l'a recouvert pendant de longues années, appartient désormais à l'Histoire du peuple français, Laurent Mauvignier fait ressortir toute l'universalité du traumatisme ressenti par les combattants pendant, et surtout, après l'arrêt des hostilités. Combien d'entre eux ont été, sont, et seront en proie à ces images cauchemardesques et rémanentes surgies d'un passé plus ou moins lointain? Combien d'entre eux, après Verdun, Dien-Bien-Phu, le Kosovo, le Rwanda, la Tchétchénie, ont vu et verront leur vie hantée par ces souvenirs insoutenables qui les réveilleront nuit après nuit? Combien d'entre-eux, tel Feu-de-bois, verront leur vie anéantie en retournant dans la vie civile, accrochés à l'alcool ou aux drogues pour tenter d'oublier, ne serait-ce qu'un bref instant, les horreurs du passé?
   C'est de cela dont il est question dans ce magnifique roman de Laurent Mauvignier, un récit au souffle puissant scandé par une prose proche de l'oralité qui immerge le lecteur dans un quotidien où la banalité touche à l'universel, où la tragédie naît de l'insignifiant et de l'ordinaire.
    ↓

critique par Le Bibliomane




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On ne s'en débarrasse pas comme ça!
Note :

   Il est des sujets, des périodes, des histoires, qui sont souvent tus. Des moments qu'ils ne faut pas raconter et qu'on se remémore seul et en silence. La guerre d'Algérie fait indéniablement partie, pour une génération de Français, de ces périodes troubles qui affectent les individus, et que le collectif ne souhaite pas surmonter. Laurent Mauvignier montre, dans ce roman, comment un passé dont on ne parle pas peut, 30 ou 40 ans après, avoir des conséquences inattendues et destructrices.
    
   Car Bernard, aussi appelé Feu-de-Bois, a fait cette sale guerre. A son retour d'Algérie, il n'est pas revenu dans le village familial et a construit sa vie, loin de ses frères et sœurs. Avant de revenir, sans donner d'explications. Considéré par tous comme un être pauvre et taciturne, personne ne comprend comment il réussit à offrir à sa sœur Solange une broche de grande valeur lors de son départ en retraite. Suspicions et remarques désobligeantes fusent, et Bernard, touché, se rendra plus tard dans la soirée chez l'arabe du village, menaçant sa famille. Chacun est alors plongé dans les restes de cette guerre dont personne ne parle jamais.
    
   En construisant son récit en deux temps, Laurent Mauvignier réussit un vrai tour de force. Car la première partie est centrée autour de cette réception banale, un départ en retraite auquel tout le monde est invité, où tout devrait se dérouler comme d'habitude, sans accroc. Mais il y a une miette qui vient mettre la sérénité et la bonne ambiance à terre, et qui est le début d'un traumatisme plus profond. Car Rabut, qui suit son frère Bernard et tente de savoir ce qu'il fait de sa soirée, est renvoyé lui aussi aux affres de la guerre et de cette histoire commune qu'ils n'ont jamais évoquée.
    
   Mais de cette chronique provinciale, on est ensuite plongé dans la vie de caserne en Algérie, avec ses permissions et ses bals, ses amourettes. Mais également avec les exactions, la crainte des adversaires et les attaques aveugles et meurtrières. Ce saut dans la violence quotidienne, dans cette politique de la peur dans les villages que les deux camps pratiquent est saisissante. Mauvignier parvient, tout en restant dans une certaine distance et une non accentuation de description des violences, à rendre toute la barbarie de cette époque. Et à relier, de manière subtile et intelligente, le fait divers du début avec le traumatisme engendré par la guerre.
    
   "Des hommes" est un livre poignant, haletant, qui fait naviguer entre violence psychologique et actes de guerre, sans édulcorer ni la puissance de l'un, ni la barbarie de l'autre. Et qui, surtout, tente de décrire les effets dévastateurs du silence face à ce type d'expériences traumatisantes.
    ↓

critique par Yohan




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Oratorio funèbre pour des soldats perdus
Note :

   Il se pourrait bien qu’avec son septième roman, Des hommes, Laurent Mauvignier ait écrit l’oratorio funèbre aux soldats perdus de la Guerre d’Algérie que l’on attendait depuis longtemps.
   En effet, le livre est construit en quatre parties comme une tragédie en quatre actes (Exposition, coup de théâtre, catastrophe, dénouement), Après-midi, Soir, Nuit, Matin, une sorte d’unité de temps, «entre deux révolutions du soleil», qui, par le biais du flash-back du chapitre IV, nous ramène de 2000 à 1961 aux «événements» d’Algérie, comme fut appelée cette guerre qui ne disait pas son nom. «Oui, bon, c’est pas Verdun. C’est long vingt-huit mois mais c’est pas Verdun.»
   
   L’auteur y livre l’histoire poignante de Feu-de-Bois mais «dont certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans». La blessure intime (évoquée par la citation en exergue de Jean Genet) de celui dont le prénom est en réalité Bernard est racontée par son cousin Rabut, «le bachelier». Il fut enrôlé en 1961 en Algérie, au «Club Bled», pour vingt-huit mois en même temps que lui, et tient le rôle d’un narrateur peu indulgent dans les deux premières parties, la dernière permettant au lecteur d’avoir un autre regard sur Bernard : ce Bernard alcoolique, ce Bernard qui a abandonné femme et enfants, ce Bernard qui se curait les ongles devant sa sœur à l’agonie en la traitant de «salope», ce Bernard qui avait volé sa mère…
   
   La souffrance ensevelie de Feu-de-Bois surgit avec violence à l’occasion de l’anniversaire et du départ à la retraite de sa sœur Solange, à qui il offre une broche dont tous se demandent comment il a pu la payer, lui qui n’a pas un sou. Quand Chefraoui l’Arabe va surgir dans le champ de vision de Bernard, il «pète littéralement les plombs» en le traitant de «bougnoule» et en se livrant à une sorte d’expédition menaçante et punitive au sein de sa famille. Rabut le narrateur pose par ailleurs une question qui revient comme un leitmotiv : «Monsieur le Maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe?»
   
   C’est tout l’art de Mauvignier d’ «exposer» ainsi la situation en deux chapitres d’égale longueur (56 et 58 pages) pour en venir au «cœur secret et douloureux» de la blessure de Bernard, ses vingt-huit mois dans l’Oranais, où il a connu l’horreur d’une guerre sans nom et la fin des illusions. Alors que Bernard au moment du départ du bateau éprouve la peur, alors que la sirène mugit, le chapitre II se conclut ainsi, laissant présager la tragédie : «[…] il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu’au fond de son être, jusqu’à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d’un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ.» Oui, la guerre a perforé Bernard.
   
   Acmé du roman, l’acte III, Nuit, qui comporte 129 pages, invite le lecteur à découvrir les raisons pour lesquelles Bernard est devenu ce marginal, que tout le monde évite, pourquoi il a quitté femme et enfants dont il ne possède aucun souvenir et pourquoi il expose les photos de Fatiha, une petite fille arabe. C’est en lisant ce chapitre que l’on comprend pourquoi le fils de paysans de La Bassée n’est plus que Feu-de-Bois, double possible du père de Laurent Mauvignier, lui aussi «appelé» en Algérie, qui ne disait rien, et qui se suicida alors que son fils était adolescent.
   
   La voix du narrateur Rabut est ici relayée par les voix multiples de Châtel le pacifiste, de Février qui montre le soir la photo de sa fiancée Eliane dans son portefeuille, de Nivelle qui, dans un village, «sans regarder, sans réfléchir droit devant s’approche d’[un] garçon et lui tire une balle dans la tête», d’Abdelmalik, le harki traître, d’Idir, le harki abandonné par l’Armée française, de Bernard bien sûr qui lit les psaumes dans son missel et ne pense qu’à retrouver Mireille, la fille de colons, rencontrée là-bas.
   
   Fellaghas et soldats français, sous la plume de Laurent Mauvignier, sont tout à la fois victimes et bourreaux. Quant à l’interrogation de Rabut devant la torture infligée au médecin, devant le massacre de leur compagnie et celui de la petite Fatiha, qui jouait avec leur tortue mascotte, et de sa famille, elle est sans réponse : «[…] comment on peut faire ça. Parce que, c’est, de faire ce qu’ils ont fait, je crois pas qu’on peut le dire, qu’on puisse imaginer le dire, c’est tellement loin de tout, faire ça, et pourtant ils ont fait ça, des hommes ont fait ça, sans pitié, sans rien d’humain […]»
   Et cette incompréhension stupéfaite de Bernard et de Rabut qui ne peuvent réaliser pourquoi on les accuse, "non pas peut-être que [leur] retard avait sauvé la vie de tous ceux du convoi et les [leurs] aussi, mais comment c'était à cause d'[eux] que les fells avaient pu opérer". Et leur vie après avec les questions et la culpabilité d'être vivants.
   
   Mauvignier, né cinq ans après les Accords d’Evian, a su dire avec réalisme et pudeur cette réalité-là. Dans une interview accordée à Nelly Kaprièlian pour Les Inrockuptibles, il explique que ce qui l’a intéressé, ce n’était pas de faire «un roman sur les bons et les mauvais mais de mettre les hommes en situation.» Grand admirateur de Dostoïevski, inspiré par les cinéastes américains qui ont su «mettre en scène un rapport frontal à la violence plus que l’histoire de la guerre», après avoir lu les avants-gardes littéraires et avoir eu quelques hésitations, l’auteur s’est résolu à «revenir au roman» et «à quelque chose qui cogne». Cette «sensation d’être du mauvais côté, cette guerre perdue, cette guerre de trop», il a voulu en révéler les non-dits, «pour [les] dire, pas pour [les] réparer […] le roman peut montrer les manques mais il ne s’agit jamais pour lui de donner des réponses.»
   
   Par le biais d’une langue étonnamment inventive, à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, qui questionne, répète, ressasse, hésite, reprend, grâce à l’emploi du style indirect libre, par le moyen du «et» indéfiniment relancé, Mauvignier cherche à donner la parole à tous ceux qui, comme Bernard, en furent privés à cause de la souffrance, de la honte et de l’humiliation. Les relais de narration, la multiplicité des points de vue confèrent au récit une ampleur magistrale d’une grande émotion. Commencé à Toulouse, poursuivi à Berlin, achevé à Rome, ce roman a exigé beaucoup de son auteur : «Je pense n’avoir jamais retravaillé un livre comme je l’ai fait pour celui-ci, parce qu’il fallait un rythme, une densité très particulière et forte, il fallait qu’on ne lâche pas le livre dès qu’on l’a en mains, et j’ai travaillé dans ce sens.»
   
   Et effectivement, c’est un roman qui vous «prend aux tripes» et la fin en est magnifique. C'est la partie IV, intitulée Matin. On y retrouve Rabut, qui ne "voi[t] plus un mètre d'avenir" devant lui, qui pleure la nuit et ne cesse de penser à Bernard, devenu leur "histoire à tous les deux", "cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une maison dans laquelle on s'enferme tout seul [...]."

critique par Catheau




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