Lecture / Ecriture
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L'homme barbelé de Béatrice Fontanel

Béatrice Fontanel
  L'homme barbelé
  Dès 10 ans: Bogueugueu entre en sixième
  Dès 06 ans: La chose
  Dès 07 ans: Bogueugueu, les copains, l'école et moi
  Le train d'Alger

L'homme barbelé - Béatrice Fontanel

Les invisibles blessures
Note :

   Ferdinand Bouvier est un drôle d'homme: il a été un soldat exemplaire sur le front lors de la Grande Guerre, sauvant au péril de sa vie maints hommes des entonnoirs monstrueux où ils auraient agonisé sous la mitraille infernale des tranchées, un résistant hors pair lors de l'Occupation, mais est un mari et un père odieux, sans tendresse ni ombre d'affection. Pourquoi, comment un homme qui est capable d'immense altruisme peut-il devenir un personnage violent, teigneux, pingre avec les siens?
   
   La narratrice enquête, bien après la disparition de Ferdinand dans les limbes sombres d'un camp de concentration, sur la vie peu commune de cet homme qui au fil des pages s'avère être un étonnant baroudeur, un baroudeur de la guerre et un excellent officier sorti du rang. Elle interview les enfants de Ferdinand qui ne peuvent s'empêcher d'avouer que l'annonce de son arrestation fut un grand soulagement... enfin ils allaient pouvoir respirer et vivre sans crainte de voir une claque ou une volée de coups s'abattre sur eux. Un carcan invisible s'envole dans la mémoire familiale, chiche en bons souvenirs, riche en peurs au ventre et grande solitude.
   
   Lentement, la narratrice amasse témoignages et impressions, passe du temps au coeur des archives militaires où elle glane les hauts faits de son anti-héros: Ferdinand est un anti-héros qui exhale un goût amer et ne peut qu'inspirer l'antipathie du lecteur. Ferdinand, monstre envers les siens et ange protecteur envers les autres, un homme qui s'est construit une cage, qui a élevé autour de son coeur des barbelés, ceux des tranchées, ceux des camps d'extermination, ceux d'un monde qui ne veut plus rien avoir à faire avec l'extérieur... sauf pour partager des petits verres de blanc, le soir, avant de rejoindre l'enfer familial qu'il s'est aménagé avec la constance d'un fou.
   
   Derrière la vie de Ferdinand s’écoulent les images d'une guerre meurtrière, démente, faite de feux, de boue, de pluie, de corps désarticulés, de gnôle, de baïonnettes fouillant les chairs, d'ordres mortifères, de gaz délétères, d'agonies et de pleurs. Des tranchées de Verdun aux Dardanelles en passant par le Chemin des Dames, la vision apocalyptique d'un conflit à la violence inouïe déroule les pièces de l'âme de Ferdinand qui ont lâché, les unes après les autres, en un rictus invisible et d'autant plus irréversible. Ferdinand....une gueule cassée de l'intime?
   
   Derrière la résistance de Ferdinand, coule la longue colonne des damnés en costume rayé, ceux qu'un autre rouleau compresseur dépouille et dépèce sans relâche, jusque dans les profondeurs de leur moelle, sous le regard aveugle des villageois, au coeur d'une campagne où très vite les blés remplaceront un devoir de mémoire impossible à exercer.
   Sans doute Ferdinand a-t-il perdu une grande partie de lui-même entre Verdun et Sébastopol, sans doute n'a-t-il pu panser les plaies trop profondes de son âme, peut-être n'a-t-il pas voulu retourner dans le monde des hommes qui oublient le pire pour tenter de mieux recommencer, certainement s'est-il égaré pour toujours dans un brouillard où les émotions réveillent trop les démons.
   
   "L'homme barbelé" est un roman saisissant, remuant nombre d'émotions et de sentiments aussi divers qu'encombrants: Ferdinand ne laisse pas indifférent, on le déteste, pour sa dureté, ses violences et son manque de tendresse conjugale, paternelle, et on éprouve de la tendresse pour lui, être maltraité par une vie qu'il n'a en rien souhaitée. L'ambivalence des sentiments fait, malgré les longues descriptions des faits militaires, des faits de guerre, la force de ce roman qui mêle à l'horreur quotidienne des moments d'apaisement lorsque l'oeil de la narratrice s'arrête sur le jardin de Ferdinand, sur une scène pastorale, sur un paysage d'une infinie douceur... autant de baumes qui ne font que cacher une misère humaine. Un beau premier roman qui à travers l'Histoire contemporaine, ses conflits et ses périodes après-guerre, porte aussi un fort message de paix.
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critique par Chatperlipopette




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Barbelé, barbant, on s'y perd
Note :

   Une femme décide d'écrire un roman sur Ferdinand Bouvier. Sous-officier pendant la Grande Guerre, décoré plusieurs fois, il a été arrêté par la Gestapo en 1944 et déporté à Mathausen où il est mort. Cet homme qui ne vivait que pour "les camarades", était un tyran domestique qui faisait régner la terreur dans sa famille et que nul ne semble avoir jamais regretté...
   
   Hasard ou bien volonté délibérée de la part des libraires qui ont sélectionné les romans en lice, celui-ci est le troisième en rapport direct avec la guerre. Si lire des atrocités ne me dérange pas vraiment si leur description est justifiée par l'intrigue ou par l'évolution des personnages, je n'en vois guère l'intérêt quand la guerre semble, comme ici, totalement déconnectée de l'intrigue. En effet, si la première partie de ce roman, intitulée "Le père", est plutôt réussie, dans sa tentative de recomposer un portrait de Ferdinand à partir des informations glanées auprès de ses enfants et des survivants de Mathausen qui l'ont côtoyé, les deux suivantes (respectivement nommées "La guerre" et "Le fleuve") sont totalement sans intérêt.
   
   Alors que la première partie propose des pages infiniment humaines sur cet homme qui demeure une énigme aux yeux de la narratrice (dont on ne sait pas vraiment qui elle est, à mon avis une parente éloignée), le roman s'englue dès la page 117 dans de longues et très ennuyeuses descriptions de la vie au front, des batailles, et du périple que la narratrice accomplit en Allemagne et ailleurs sur les traces de cet homme. Il y a une volonté documentaire manifeste mais le résultat est très brouillon: en mêlant extraits d'archives, passages des lettres de Ferdinand (qui n'est censé en n'avoir écrit que quatre, elles sont pourtant bien longues) et réflexions personnelles, la narratrice rend son roman très confus, sans compter que je n'ai pas vraiment compris ce qu'elle cherchait à démontrer, le personnage de Ferdinand ne devenant pas plus clair au fur et à mesure que les longues pages s'égrènent. A lire jusqu'à la page 116 donc.
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critique par Fashion




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Pas doué pour le bonheur
Note :

   Ferdinand Bouvier est un drôle de bonhomme. Enfin, pas si drôle que ça. Ancien héros de la première guerre mondiale, où il a sauvé au péril de sa vie des camarades tombés dans la boue des tranchées de Verdun, Douaumont, Les Eparges… il mène une vie d’enfer à sa femme Thérèse et à ses quatre enfants.
   
   Ferdinand est un tyran domestique. Lorsqu’il rentre du travail, sa famille peut s’attendre à des cris, des sarcasmes, des remarques désobligeantes. Et chacun de tendre le dos quand, le soir venu, s’ouvre la porte d’entrée.
   
   Aussi, c’est avec un certain soulagement qu’en ce jour d’avril 1944, les enfants de Ferdinand voient celui-ci se faire arrêter par la Gestapo. Qui aurait pu soupçonner que Ferdinand faisait du trafic de faux papiers d’identité? Qui aurait pu soupçonner qu’au lendemain de cette arrestation, le plus jeune des fils de Ferdinand allait exprimer à haute voix ce que tous pensaient secrètement: «Enfin une journée tranquille.»?
   
   Ferdinand va être déporté à Mauthausen où il mourra quelques mois plus tard, en janvier 1945. De quoi au juste? Personne ne le sait. De maladie? D’épuisement? D’une exécution sommaire?
   
   Bien des années plus tard, alors que Thérèse est morte depuis longtemps et que ses enfants sont devenus de vieilles personnes, la narratrice, qui a décidé d’écrire un roman sur Ferdinand, va rencontrer chacun d’eux pour tenter de percer le mystère qui plane sur la mort de ce pater familias tyrannique et aussi de retracer ses années de jeunesse afin de comprendre, peut-être, la personnalité de cet homme qui savait si bien se rendre insupportable envers ses proches.
   
   Ferdinand était-il un personnage foncièrement méchant ou seulement un homme qui n’a pu trouver un sens à sa vie que lors des combats de la grande guerre? D’ailleurs, quand a sonné l’armistice, le 11 novembre 1918, n’a-t-il pas décidé de continuer sa guerre en rempilant pour les Dardanelles, la Crimée, la Serbie, l’Albanie, puis la Syrie? «Tout plutôt que de retrouver la vie civile et sa saveur écoeurante. D’ailleurs, il ne l’imagine même plus, tant elle s’est réduite dans sa mémoire à une peau de chagrin.»
   
   Comment comprendre le comportement de cet homme qui fait régner la terreur chez lui mais qui, une fois à l’extérieur, au bistro avec ses amis, peut se révéler amusant, agréable et prêt à aider n’importe qui?
   
   C’est donc le portrait tout en contrastes de cet «homme barbelé» que nous brosse la narratrice, sous la plume de Béatrice Fontanel, dans ce roman en forme de puzzle qui éclaire par petites touches les zones d’ombre qui entourent le passé de Ferdinand, des tranchées de Verdun en 1916 jusqu’à sa disparition mystérieuse et brutale dans l’enfer de la déportation. Qui était vraiment Ferdinand? Un héros? Un fou de guerre? Un salaud? Ou tout simplement un homme comme tant d’autres, pétri de contradictions, confronté à des circonstances qu’il n’a pas choisies et qui le dépassent?
   
   Béatrice Fontanel nous laisse, à nous, lecteurs, le choix de juger. Le choix de décider si Ferdinand est réellement un monstre ou un homme qui n’a pas su, une fois retourné à la vie civile, s’adapter à autre chose qu’aux fracas des champs de bataille.

critique par Le Bibliomane




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