Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La Petite chartreuse de Pierre Péju

Pierre Péju
  Le rire de l'ogre
  Cœur de pierre
  La Petite chartreuse

Pierre Péju est un romancier, essayiste et professeur de philosophie français né en 1946 à Lyon.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La Petite chartreuse - Pierre Péju

Sagesse ou nihilisme?
Note :

   Etienne Vollard est libraire dans une petite ville des Alpes, située au pied du massif de "La Grande Chartreuse". Il tient cette boutique, à l'enseigne du "Verbe Etre", de façon indépendante, sans souci de confrères ni de concurrents éventuels, pas davantage des lois du Marché. Il a une connaissance infaillible de ses livres et se les récite volontiers. Il vit par les livres pour les livres et dans les livres. C'est un homme grand et corpulent, massif, semblable à la montagne qui surplombe la ville, et qui mène une vie ascétique comme les moines Chartreux. La nuit, pour pallier quelque effrayant souvenir, il se remémore des fragments d'œuvres .Une trentaine de citations en italique relayent le texte, s'y insérant parfaitement.
   
   Un soir de pluie, conduisant sa camionnette chargée de livres sur une voie à grande circulation, Vollard écrase une fillette venue littéralement se jeter sous ses roues. («3 tonnes de ferraille, 200 kilos de livres et 100 kilos de Vollard."…). Thérèse Blanchot était très en retard pour chercher sa fille à l'école: Eva s'est affolée, est partie en courant sans savoir où elle allait.
   
   Profondément choqué, le libraire s'enfuit dans la montagne enneigée, y passe la nuit, se rend à l'hôpital. Il rencontre Thérèse Blanchot, une femme "étrange, transparente", qui lui confie rouler toute la journée en voiture ou en train, sans but, s'interrompt pour noter des phrases dans un carnet, peine à se souvenir de sa fille une fois perdue de vue, sa fille née par accident, non désirée.
   Encouragé par une infirmière qui l'accueille comme le père, Vollard reste plusieurs semaines au chevet d'Eva, comateuse, s'adressant à elle par le biais de la littérature, lui contant des textes classiques qui conviennent aux enfants.
   
   Le narrateur se fait connaître, à dessein d'évoquer Etienne Vollard, ancien camarade d'école qu'il jalousait et persécuta un temps avec ses amis. Il nous relate aussi les apparitions de Vollard en mai 68, au milieu des foules estudiantines, toujours debout, toujours lisant, dans les circonstances les moins appropriées à cet exercice, son intervention pour sauver un jeune mal en point. Devenu professeur, ce narrateur a été nommé dans la ville où habite Vollard, se rend régulièrement au "Verbe Etre", sans se faire connaître de Vollard, qui ne l'a pas remis. Il l'admire, mais que lui dirait-il?
   
   Eva s'éveille peu avant Noël. Valide mais muette et anorexique. Dans le centre spécialisé où elle est placée, Vollard continue à s'occuper d'elle, lui conte toujours des histoires, l'emmène en promenade dans la montagne, tente de la faire jouer, lui propose des friandises. Il la baptise " La petite Chartreuse", s'attache à elle, retrouve en elle quelque chose de sa propre enfance, éprouve des satisfactions jusqu'ici ignorées au contact de l'enfance. Vains efforts en ce qui concerne Eva. Bientôt, il doit partir à la recherche de Thérèse Blanchot, la persuader d'assister son enfant dans ses derniers moments.
   Vollard a changé: il ne surveille plus assez ses livres, perd sa librairie dans un incendie "sans feu", déambule dans la montagne trop près des ravins, attiré maintenant par des jeunes gens qui se livrent avec plaisir au saut de l'élastique (108 mètres de vide! tentez l'aventure du vertige!), veut les imiter... Se rendent-ils seulement compte, ceux qui ont vraiment des enfants, de ce banal miracle du renouvellement du monde? Se rendent-ils compte de cette étape de l'enfance? Eprouvent-ils la force de ce "oui" discret, étonné, joueur, qui permet qu'une suite ait lieu, de ce "oui" qui flotte sur le pire comme la brindille d'une chance nouvelle
   
   
   -Questions du livre:
   1-La solitude et l'isolement: comment jouir de l'une sans avoir à souffrir de l'autre?
   "La privation de contact, je le savais, était finalement une catastrophe, tout comme autrefois elle avait été nécessité et bonheur".
   En effet, cette solitude était pour Vollard, comme sans doute pour Thérèse, un choix, une expérience, mais l'isolement qui les habite, et les coupe du monde, est un piège qui les mène à leur perte. Thérèse n'a jamais pu s'adresser à sa fille: " Nos solitudes ne communiquent pas." L'infirmière veut qu'elle lui parle: mais il n'y a pas de vrais souvenirs à évoquer. Le narrateur qui comprend si bien Vollard ne peut entrer en contact avec lui. Il n'aurait rien à lui dire. Vollard s'adresse à Eva surtout par l'intermédiaire des textes. Lorsque il devient, on le devine, plus familier, émerveillé par l'enfance, c'est déjà trop tard, et il ne peut que constater chez la fillette"cette effarante capacité de ne rien attendre".
   Alors, il remarque des jeunes gens qui s'exercent au saut de l'élastique, "des jeunes gens amoureux de l'instant, des amis du réel. Leurs corps étaient immédiatement à leur place dans le monde, immédiatement accordés aux autres corps." Pendant ces escapades, Le "Verbe Etre" est détruit par un faux contact, un court-circuit dans une installation électrique défaillante que le libraire ne pouvait faire réparer.
   
   2-Que peut-on faire pour la littérature? Le livre nous montre les livres très menacés (le support "papier"), et la littérature moribonde que Vollard (nom d'un critique d'art au début du vingtième siècle, Ambroise Vollard, qui fit connaître de nombreux peintres, Cézanne en particulier.) représente, et garde en mémoire pour la faire revivre. Le renouveau incarné par la frêle Eva ne peut survivre: sa rencontre avec Vollard a été trop violente.
   Thérèse, la mère, ne s'appelle pas "Blanchot "par hasard. Il y a comme une métaphore de " la mort du dernier écrivain." Si Vollard lit, et retient l'intégralité des textes, cette hypermnésie lui permettant de vivre dans un monde qui ne l'exclut pas, Thérèse, qui paraît en deçà, ou au-delà des livres, écrit "des phrases sur un carnet à spirales".
   
   Grande sagesse ou pur nihilisme?
   ↓

critique par Jehanne




* * *



Je conteste
Note :

   Après avoir lu certains romans récompensés de prix littéraires, vous vous demandez en quoi et pourquoi le livre en question a pu faire l’objet d’une telle gratitude…
   
   Récompensé par le prix Inter en 2003, "La petite chartreuse" fait, pour moi, partie de cette catégorie d’ouvrages retenus à tort. Je n’y vais pas par quatre chemins.
   
   Le récit commence bien, comme pour "Le rire de l’ogre", qui lui est postérieur. On apprécie l’ambiance lugubre de cette petite ville de province, aux pieds des montagnes et pour laquelle la vie va basculer pour deux êtres.
   
   Pour Vollard, gigantesque libraire, espèce d’ogre solitaire dévorant tous les livres sur son passage, hypermnésique et donc capable de réciter par cœur n’importe quel passage de n’importe quel livre, une fois lu.
   
   Pour Eva, petite écolière de moins de dix ans, qui parce que sa mère, femme superficielle et en galère permanente, va arriver en retard à l’école, partira en courant dans les rues d’une ville dont elle ignore tout ou presque et se fera renverser par Vollard.
   
   Cette courte première partie fait l’objet d’une écriture minutieuse, précise et de qualité. Le désespoir sourd lourdement de chaque ligne. La vie de ces deux formes de solitaires que sont Eva, trimballée et abandonnée par sa mère, et Vollard, dont l’hypermnésie et la carrure le condamnent à la marginalité est admirablement rendue.
   
   Puis le livre va finir par s’enliser, comme pour "Le rire de l’ogre" à vouloir partir de de multiples directions sans aller au bout de la moindre d’entre elles.
   
   Pourquoi avoir voulu donner à voir Vollard par les yeux d’un tiers, narrateur d’un temps, et qui va soudainement disparaître au bas d’une page, sans explication?
   
   Pourquoi ne pas approfondir la misère affective et psychologique de la mère qui aurait fait un personnage romanesque fort?
   
   Pourquoi osciller entre passé et présent sans que ceci ne fasse progresser un récit dont on finit par se lasser?
   
   La seule bonne nouvelle, au fond, est que le roman est court. On le refermera donc sans regret en se grattant la tête à force de chercher l’improbable raison qui a voulu à ce roman insuffisant un prix immérité...
    ↓

critique par Cetalir




* * *



Le réciteur de mots
Note :

   Ça commence comme un coup de poing. Ecriture hachée, saccadée, syncopée. Des mots jetés dans l’urgence. Phrases tronquées, mitraillées. Un banal accident de la circulation. Un libraire massif. Une imposante carcasse qui l’encombre. Et le drame. Une fillette apeurée. Perdue dans une ville cernée par les montagnes toutes proches. Une femme qui fuit. Sa mère. Toujours en retard à la sortie de l’école. Désir d’ailleurs. Besoin de s’éloigner. Une route de montagne. Un cri. Une tempête de neige.
   
   Puis on s’immisce dans la vie de ce libraire (celui qui trouve les mots pour parler des mots) à la mémoire phénoménale. Ceux qui ont vu le film se souviennent de l’empâtement d’Olivier Gourmet. Ce n’est pas assez. Il aurait fallu la carrure d’un Depardieu. Pierre Péju joue avec les mots. Ces mots qui peuvent tout. Plus forts que des dictatures inébranlables. Plus durs que des cellules de prison. Plus coupant que des couteaux bien aiguisés. Mais aussi plus doux qu’une délicieuse caresse. Plus réconfortants que certaines étreintes. Ils peuvent sortir des cerveaux plongés dans un coma profond. Vollard le libraire lit. Plus spécialement par goût, ni davantage par conscience professionnelle. Par besoin. Et il récite des pans entiers de ces livres lus. Des mots qui accompagnent ses insomnies. Lui, le lourdaud, victime incessante de camarades de collège qui voient en lui un jouet.
   
   Thérèse, la mère, jette des phrases sur un cahier à spirale. Rapport aux mots. Rapport aux gens. Entre eux, cette fillette abimée. Et puis une montagne. Le massif de la Chartreuse, personnage à part entière. Réplique grandeur nature de Vollard. Une tendresse sous des dehors rugueux, considérables. Plus mystérieuse que les Bauges, sa voisine du Nord, juste séparée par Chambéry. Plus âpre que le Vercors calcaire au sud de Grenoble. Au détour d’une phrase, une allusion à la Montagne Magique de Thomas Mann comme rôle thérapeutique des espaces en trois dimensions.
   Passé les premiers chapitres, forcément vécus dans l’urgence, le style devient plus fluide. Après avoir suffoqué, on respire enfin. Mais quelque chose oppresse encore la poitrine. On ne se libère jamais vraiment de ce roman.
   
   "a Petite Chartreuse"se lit comme on savoure un cognac ou on tire sur une cigarette dans le calme de la nuit venue : par petites gorgées, par petites bouffées. Une dégustation de mots.

critique par Walter Hartright




* * *