Lecture / Ecriture
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La grande Beune de Pierre Michon

Pierre Michon
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Pierre Michon est un écrivain français né dans la Creuse en 1945. Il a été élevé par sa mère, institutrice.
Il a fait des études de Lettres à Clermont-Ferrand jusqu’à un mémoire de maîtrise sur Antonin Artaud.



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La grande Beune - Pierre Michon

Je ne l’aime pas son instituteur
Note :

   Cette "grande Beune", c’est la rivière qui irrigue le village où atterrit le jeune instituteur qui sera l’objet de ce portrait, et qui le nourrit de ses carpes triviales ou mythiques. Nous sommes près de Lascaux et la roche est marquée depuis si longtemps par la main des hommes que ces premiers peintres ont autant d’importance que les habitants encore vivants. L’art pariétal habite toutes les âmes, et c’est lui que Michon a choisi de lier à ce roman-ci.
   
   Dans ce village où il semble occuper son premier poste, l’instituteur rencontre deux femmes qui l’impressionnent. L’une, Hélène, son aubergiste, est trop âgée pour qu’il l’envisage sexuellement (lui, trop jeune) mais elle a été fort belle et il ne peut l’ignorer. L’âge lui a apporté une liberté du corps qu’il remarque également. La seconde, la buraliste, enflamme littéralement ses sens au plus haut degré, le réduisant en jouet de sa libido. Toutes deux sont qualifiées de "royales", c’est ce genre de femme qui compte pour lui car il n’est pas totalement solitaire. Il y en a une troisième. Il reçoit régulièrement la visite de son amante, une étudiante qu’il appelle «la petite» et qui semble compter bien peu pour lui. L’instituteur est-il de ces hommes qui fantasment sur des femmes qu’ils ne font rien pour approcher, tandis qu’il méprisent la femme qu’ils ont prise auprès d’eux?
   
   Les fantasmes sans réalisation qu’il entretient sur la «royale» buraliste le rendent mauvais. Il révèle une nature injuste et cruelle, brutale (tout à fait déplaisante à mes yeux pour tout dire) et une totale absence d’autocritique. C’est si terriblement, brutalement et totalement sexiste que cela fait mal au cœur de lire cela, du moins quand on est femme. Cela a un côté désespérant. Ce récit m’a mis en mémoire de façon permanente la chanson d’Alain Souchon appelée «Sous les jupes des filles». Souvenez-vous:
   " Si parfois, ça les gène et qu'elles veulent pas
   Qu'on regarde leurs guiboles, les garçons s'affolent de ça.
   
   Alors faut qu'ça tombe :
   Les hommes ou bien les palombes,
   Les bleres, les khmers rouges,
   Le moindre chevreuil qui bouge.
   Fanfare bleu blanc rage,
   Verres de rouge et vert de rage,
   L'honneur des milices,
   Tu seras un homme, mon fils."

   (Avec Souchon, si l’on prend la peine de soulever les jupes de la musique, on n’est pas que dans la chansonnette. Mais ce n’est pas mon sujet aujourd’hui.)
   C’est la même idée que Pierre Michon développe.
   
   Les portraits de Michon sont comme ceux des peintres, tous les personnages ne nous semblent pas beaux. Ils nous semblent juste bien peints, c’est autre chose. Et il est bien peint, vraiment, mais je ne l’aime pas son instituteur.
   
   L’écriture de pierre Michon, on le sait, est entre la prose et la poésie. Elle nourrit son lecteur de ses images floues et évocatrices et lui imprime en même temps sur la rétine ou le cœur des vues hyperréalistes comme un tableau peut l’être, c'est-à-dire deux fois interprétées. Nous retrouvons encore ici ce miracle.
   
   Et pourtant cette fois, parfois, également, son écriture m’a moins plu que d’habitude. Je n’ai pas aimé que, surtout vers la fin, il ne puisse pas évoquer l’enfant sans placer "chair surnuméraire" –expression déjà pénible-, ni la lune sans dire " le couteau de la lune". Termes dont la cruauté et la «méchanceté» intrinsèque conviennent au portrait mais quand il reprend ainsi plusieurs fois ses expressions remarquées cela devient conventionnel et outrancier et cela me déplait, m’agace, me contrarie. C’est de sa faute, c’est lui qui nous rend exigeants.
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critique par Sibylline




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Trois contes plus un
Note :

    Depuis longtemps je pense que si j'avais à désigner un auteur contemporain destiné à devenir un classique des siècles à venir, c'est le nom de Pierre Michon qui me viendrait le premier à l'esprit. La lecture de La Grande Beune ne m'a pas fait changer d'avis : il n'est pas donné tous les jours de trouver un texte aussi saisissant, une prose aussi catastrophique, au service du récit d'une passion humaine. Mais je me demande si ma désignation de Michon comme classique ne vient pas du fait qu'il ressemble aux classiques d'antan. A l'un d'eux en particulier : Flaubert. La porosité entre ces deux écrivains est évidente : qu'est-ce qu'"Un cœur simple" sinon une "Vie minuscule" ? Ici, jamais l'écriture de Michon n'a été aussi proche de celle du maître de Croisset, dans son ampleur, son impétuosité parfaitement maîtrisée. "La Grande Beune" pourrait, à quelques détails chronologiques près, être le quatrième des "Trois contes", bourré d'images aussi démesurées que "Salammbô" ou "La légende de saint Julien l'Hospitalier". Ainsi cette première vision de l'instituteur fraîchement nommé dans une école de campagne :
   "J'étais seul dans la salle d'école. Je regardais sur tout un rang de patères leurs cabans pendus qui fumaient encore des pluies du matin, comme sèchent dans un bivouac les paletots d'une armée naine."
Je répète : "comme sèchent dans un bivouac les paletots d'une armée naine". Surprise de l'image, mélange de l'épique et du grotesque, perfection du rythme des deux octosyllabes accolés, Flaubert n'aurait pas craché dessus. Maintenant, devient-on un classique parce que l'on reproduit certains traits des classiques précédents ? Oui, si on les enrichit, ce que ne manque pas de faire Michon en élevant les humbles - au lieu de les soumettre à l'ironie flaubertienne - au plus haut degré d'humanité.

critique par P.Didion




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