Lecture / Ecriture
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W ou le Souvenir d'enfance de Georges Perec

Georges Perec
  Les choses
  Un cabinet d'amateur
  W ou le Souvenir d'enfance
  La Vie, mode d'emploi
  Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?
  Espèces d'espaces
  La disparition

Georges Perec est né à Paris (XXe arrondissement) en 1936 de parents juifs polonais qui n'ont pas survécu à la guerre. Il a été élevé par une tante paternelle.
Après ses études, il devint documentaliste au CNRS jusqu'à ce que le succès littéraire obtenu avec "La vie mode d'emploi", lui permette de se consacrer à l'écriture.
Il a suivi plusieurs psychanalyses et a fait partie du groupe Oulipo.
Il est mort en 1982 d'un cancer du poumon, il a été incinéré et son urne repose au Père Lachaise.

Bernard Magné a publié une courte biographie de Georges Perec, tandis que Roland Brasseur se souvenait...

W ou le Souvenir d'enfance - Georges Perec

Vision double
Note :

   Georges Pérec aurait eu 73 ans le 7 mars 2009 il y a six mois et demi.
    Son œuvre autobiographique écrite en 1970-74 (Date à la fin du récit) est rééditée chez Gallimard (L’Imaginaire).
   
    Le récit comporte XXXVII chapitres (qui sont écrits en chiffres romains non par hasard) et Pérec a 37ans lorsqu’il achève.
   Cette partie porte en exergue une citation de Queneau «Cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaircir? »
   Deux récits s’entrecroisent en contrepoint avec deux narrateurs différents. L’un s’appelle Gaspard Winckler (c’est un nom d’emprunt) l’autre a le même nom que l’auteur. La relation entre les deux récits, incertaine d’abord, va en se précisant et tous deux reprennent les mêmes thèmes l’un sur le mode réaliste l’autre onirique. Au dernier chapitre le narrateur du second récit (Pérec) nous livre le secret de la genèse du premier qu’il appelle son «fantasme». Il l’avait mentionné aussi dans le récit 1 au début : «Je réinventais W et l’écrivis à partir de dessins faits à l’âge de 13 ans».
   
   Cependant le livre démarre sur le 1 en italique, voulant sans doute marquer que le «fantasme» est premier, même reconstruit.
   Récit 1: le narrateur qui a dû déserter et se cacher en Allemagne sous un faux nom Gaspard Winckler, est retrouvé par un certain Otto Apfelstrahl (Poire d’acier) qui l’informe que le nom qu’on lui a donné est porté par quelqu’un d’autre: le fils sourd-muet d’une cantatrice qui partait avec ce garçon, un docteur et un précepteur pour une croisière devant changer la vie de l’enfant: Jusque là il paraissait autiste.(Ces personnages, les lecteurs de la «Vie mode d’emploi» les reconnaîtront).
   Ils firent naufrage aux alentours de la Terre de Feu et l’on retrouva tous les cadavres à l’exception de celui de Gaspard Winckler. Otto incite Winckler à chercher celui qui porte son nom.
   Ici s’achève la première partie: elle sonne comme un fait divers, du roman d’aventure, et du roman fantastique: mystère, mort violente, enquêtes, étrangeté que Pérec réutilisera dans "la Vie mode d’emploi". (Cantatrice, mort violente de la fille, assassinat- et Gaspard Winckler y deviendra un personnage central, le fabriquant de puzzles).
   
   Ici, Winckler apprend qu’il est la pièce d’un puzzle qu’il ne connaît pas…
   
   Partie II : le récit romanesque tourne court: Winckler y décrit minutieusement la vie à W, censée être le fruit de ses recherches vers la Terre de Feu. Il en a reconstitué l’existence quotidienne.
    «Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île. Elle s’appelle W. »
   C’était une nouvelle Olympie. On y dresse des hommes à devenir des athlètes; du moins le lecteur est-il censé le croire au début.
   -Les athlètes sont peu nourris. Juste assez pour fournir le travail.
   - on fait du sport et on ne travaille pas.
   - on se livre à des jeux inutiles: c’est le «sport» (souvent honteux, démoralisant).
   -l’athlète est esclave. Page 218: «Ils sont pathétiques et rejoignent la figure du déporté».
    -Dans les jeux appelés «Atlantiades» les gagnants se partagent les femmes. Cela s’appelle «la grande fête de la conception»(Viol, poursuite, …)
   Au début de la description de l’île W, on pense à la République de Platon.
   On pense que les athlètes décrits sont des genres de «gardiens de la Cité» dégénérés. Or les athlètes restent incultes jusqu’à 14 ans, et les femmes parquées.
   Gaspard Winckler ne reparle plus de son «homonyme noyé» (Noyé comme le petit garçon que gardait la fille de la cantatrice in «Vie mode d’emploi ).
   Signification du W (Nom de l’île). Il s’agit d’une variante possible d’écriture de la croix gammée.
   C’est à partir du X toutefois que Pérec (dans le premier récit) fait sa recherche sur cette lettre, et son incognito. «Deux V accolés par leurs pointes dessinent un X. En prolongeant les branches du X par des segments égaux et perpendiculaires on obtient une croix gammée, elle-même décomposable par une rotation de 90° d’un des segments en sur son coude inférieur en signe SS;la superposition de deux V tête-bêche aboutit à une figure XX dont il suffit de réunir horizontalement les branches pour obtenir une étoile juive."
   
   
   En parallèle se déroule le premier récit qui est une autobiographie des premières années de l’auteur «Huit ans, huitième».
   Ces années sont celles d’un garçon devenu rapidement orphelin de père (1940) puis de mère ( déportée en 1944) et vivant au hasard des familles, de tantes et de cousins qui l’accueillaient pour un temps. Bien qu’il fut confié nommément à une tante, il en vit défiler beaucoup: dans tout ce fatras, il cherche des points de repère selon une méthode inspirée de la psychanalyse et examine ses souvenirs en analysant à partir de quoi et pour quelle raison il les aurait fabriqués. Cette enquête, sérieuse, précise, et pointilleuse (comme l’est la description à W).
   Citation de W : «Il y a deux mondes, celui des maîtres et celui des esclaves. Les maîtres sont inaccessibles et les esclaves s’entredéchirent… mais même cela l’athlète W ne le sait pas. Il préfère croire à son "Etoile"» (jeu de mots sinistre mais inévitable).
   
   Le texte 1 possède quelques pages en caractères gras qui furent écrites une vingtaine d’années plus tôt et que l’auteur a annotées. Souvent pathétiques. «Il m’arrive de penser que mon père n’était pas un imbécile».
   
   Le récit manque tourner court page 58: «Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a déclenché bien avant). Je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement».
   Mais «Je ne retrouverais jamais dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence… » L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.»
    Vous voyez que tout Blanchot et même Beckett se trouvent dans Pérec... mais Pérec est bien plus vivant.
   
   L’univers concentrationnaire: l’exposé sur W, la vie de la Cité, gloire du «Corps» etc. est marquée par la répétition suggérée de chaque geste, chaque existence, chaque journée, pareille à celle qui précède: il en est ainsi de tous les récits d’univers concentrationnaires. Celui que décrit Primo Lévi dans «Si c’est un homme» a beau être parfaitement réaliste (on nous a dit que celui de W est «un fantasme») on y retrouve la même scansion, la même difficulté à lire, l’histoire où par définition il ne se passe plus rien, sinon la dégradation radicale de l’homme. On y retrouve également tous les sévices, les jeux idiots, et humiliants auxquels les détenus doivent se plier.
   
   Pérec a mené le suspense et l’ironie dans «W» commençant par une histoire romanesque et mystérieuse pour ensuite tourner court nous introduire à W en laissant croire durant de nombreuses pages que, pour étrange et un peu vile qu’elle parût, elle tenait debout, pour en révéler l’horreur interne petit à petit avec un envahissement progressif implacable.
   
   Si l'on doit aller sur l'île déserte emporter Flaubert pour le dix neuvième siècle et Pérec pour le vingtième!
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critique par Jehanne




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Magistral!
Note :

   On connaissait le Perec des Choses, celui de l'Oulipo (notamment dans "La Disparition"), voici maintenant le Perec autobiographe, qui tente de reconstituer son enfance, mais d'une manière très personnelle, car le choc eût sans doute été trop difficile à supporter : la perte de la mère, exterminée dans l'un des camps de la Mort, est pudiquement masquée par les points de suspension qui marquent le milieu de l'oeuvre. Pour contenir l'émotion des souvenirs qui lui reviennent, Perec emploie le détour de la fiction, par le biais de l'île de W, utopie qu'il aurait imaginée dans son enfance, où le sport est roi. Mais les deux histoires, la réelle et la fiction de W, finissent par se rejoindre, s'entremêler et s'interpénétrer, W prenant peu à peu les traits d'Auschwitz-Birkenau...
   
    Une oeuvre magistrale et bouleversante, loin d'être une autobiographie comme une autre. Perec emploie un ton volontairement sobre et pudique, qui est bien plus touchant que de longs épanchements lyriques et pathétiques. Le rêve et la réalité s'entrecroisent en permanence, s'éclairent et se nourrissent l'un l'autre.
   
    L'évolution de W est extrêmement intéressante et bien amenée, sans reconstruction a posteriori. La réflexion sur le titre est proche de celle menée par Semprun pour "L'Ecriture ou la vie", avec un "ou" dont on se demande à juste titre s'il est inclusif ou exclusif: est-ce "W", l'utopie de l'enfant, qui est le souvenir d'enfance? Ou est-ce un choix à faire, par le narrateur, le lecteur, les deux? Est-ce une explication, une alternative? Autant de questions qui jalonnent la lecture de ce livre et le rendent passionnant autant qu'unique.
   
   Un véritable chef-d'oeuvre à lire absolument, pour couper une fois pour toutes le sifflet à tous ceux qui se repaissent des cadavres de la Shoah pour proposer encore et toujours les mêmes romans insipides à chaque rentrée littéraire.
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critique par Elizabeth Bennet




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Autobiographie plus dystopie
Note :

   En 1975, Georges Perec publia "W ou le souvenir d'enfance" : il s'agit de deux récits entrecroisés, ses souvenirs d'enfance, et une fiction. C'est l'un des textes emblématiques de l'écrivain.
   
   Perec qui commence son récit autobiographique par l'affirmation paradoxale "Je n'ai pas de souvenir d'enfance" nous dit avec précision, pudeur et simplicité de quoi furent faites ses premières années jusqu'à l'entrée au collège. Si le lecteur ne le savait pas encore, il apprend ici que les parents de l'écrivain étaient nés en Pologne et venus à Paris au lendemain de la guerre de 1914 et qu'ils étaient israélites mais pas pratiquants. Le petit Georges se retrouva orphelin de père en 1940 puisque son géniteur, engagé dans l'armée, mourut le jour de l'armistice, puis orphelin de mère quand celle-ci, raflée par les nazis mourut en déportation, dès son arrivée à Auschwitz-Birkenau. "Ma mère n'a pas de tombe" souligne-t-il. Le garçon qui avait sept ans en 1943 fut élevé par sa tante Esther ; il passa les années de guerre dans le Vercors où de nombreux petits Parisiens, malades, ou non, juifs ou non, avaient été envoyés loin de la capitale occupée. Pour étayer ses pages autobiographiques, l'auteur recourt à des photographies — qui ne figurent pas dans le livre — et les décrit avec un grand souci de réalisme.
   
   La fiction se présente à première vue comme une utopie sportive que Perec aurait entreprise à treize ans avant de la reprendre pour la Quinzaine littéraire en 1969-70. Un certain Gaspard Winckler (cf. La Vie, mode d'emploi) — c'est sa fausse identité — se voit demandé par Otto Apfelstahl d'aller enquêter sur la disparition du véritable Gaspard Winckler, quelque part du côté de la Terre de Feu, où il aurait peut-être survécu au naufrage du yacht Le Sylvandre, que sa mère, célèbre cantatrice, avait affrété pour un tour du monde susceptible de sortir son fils de son handicap. Or, au lieu de nous tenir en haleine avec l'expédition vers le lieu du sinistre, Perec nous propose une utopie sportive qui, dès qu'il en approfondit les rouages se tourne en dystopie, et plus précisément en pastiche du système concentrationnaire et génocidaire nazi. C'est comme si l'on passait de la gloire des J.O. de Berlin en 1936 à l'horreur d'Auschwitz-Birkenau. Les héros du stade peuvent rapidement devenir des damnés s'ils perdent la compétition, avec "les Gardes qui les abattent à vue". C'est "une sauvagerie décuplée par la terreur" (pages 210 et 211).
   
   La construction de "W ou le souvenir d'enfance" n'est pas la plus radicale de l'auteur, mais on y reconnaît toutefois son penchant pour les règles compliquées, les contraintes alambiquées et autres fantaisies oulipiennes, comme par exemple une obsession pour les nombres, les classements, les calculs qui illustrent les chapitres sur le fonctionnement des championnats, olympiades, spartakiades et autres atlantiades qui se déroulent à W. Le récit dystopique témoigne aussi d'une idéologie antiféministe "où l'on ne garde qu'une fille sur cinq" sur l'ensemble des naissances, où les femmes sont cloîtrées dans les gynécées, et où les champions courent sur la piste pour rattraper les femmes et les violer devant les tribunes d'honneur (pages 168 et 169).
   
   L'ouvrage est scindé en deux parties séparées d'une page qui ne contient que "(…)" où critiques et commentateurs ont cru déchiffrer une énigme. Je note simplement que la description de l'île W commence juste après ce (…) et qu'on ne retrouve plus Gaspard Winckler par la suite mais l'étude de l'île W et de sa culture sportive que résume la devise "Fortius Altius Citius" qui n'est autre que la devise olympique mais énoncée à l'envers.
   
   Le Magazine littéraire de mai 2017 contient un intéressant dossier sur l'écrivain qui a vécu trois psychanalyses, la dernière par J.B. Pontalis.

critique par Mapero




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