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L'art d'avoir toujours raison de Arthur Schopenhauer

Arthur Schopenhauer
  L'art d'avoir toujours raison
  Métaphysique de l'amour - Métaphysique de la mort
  Lettres I et II

Arthur Schopenhauer est un philosophe allemand, né en 1788 à Dantzig et décédé en 1860 à Francfort-sur-le-Main.

L'art d'avoir toujours raison - Arthur Schopenhauer

L'art de l'emporter dans la controverse - une lecture indispensable!
Note :

   Il peut arriver que les mots "Philosophie", "Grand Philosophe", les noms de Platon, Nietzsche ou Schopenhauer, inspirent un sentiment de crainte au lecteur profane. Je suis bien trop néophyte en la matière pour juger si cette crainte est justifiée, mais ce serait vraiment dommage qu'elle vous décourage de lire ce petit livre, parfaitement abordable et traitant d'un problème très concret et d'une grande importance pratique, un problème auquel nous nous trouvons tous confrontés plusieurs fois par jour: celui de faire entendre, et si possible, d'imposer notre point de vue au cours d'une discussion.
   
   Pour écrire ce traité de "dialectique éristique", Schopenhauer s'est inspiré de ses lectures des auteurs de l'Antiquité, principalement des traités de dialectique d'Aristote dont il nous livre un commentaire critique, en guise d'introduction et d'appendices. Schopenhauer reproche essentiellement à Aristote de ne pas distinguer clairement la logique, qui a pour vocation la recherche de la vérité, et la dialectique, dont le but est d'imposer une opinion comme vraie, qu'elle soit objectivement vraie ou non. Selon les propres termes de Schopenhauer: "Nous devons donc définir [la dialectique aristotélicienne] comme l'art d'avoir toujours raison dans la controverse. Pour cela, le meilleur moyen est bien sûr en premier lieu d'avoir vraiment raison, mais vu la mentalité des hommes, cela n'est pas suffisant en soi, et vu la faiblesse de leur entendement ce n'est pas absolument nécessaire. Il faut donc y adjoindre d'autres stratagèmes qui, du fait même qu'ils sont indépendants de la vérité objective, peuvent aussi être utilisés quand on a objectivement tort." Partant de là, l'intérêt de maîtriser la dialectique est double: 1) l'art de convaincre, fut-ce en toute mauvaise foi, et 2) je cite à nouveau les mots de Schopenhauer, et je me permets de souligner en gras - "la dialectique en tant que telle a (...) pour devoir d'enseigner comment on peut se défendre contre les attaques de toute nature, en particulier contre les attaques malhonnêtes". Comme annoncé, il s'agit donc bien là d'un problème d'une grande importance pratique, que Schopenhauer approche sous un angle très concret, en nous proposant une liste de "stratagèmes" et de leurs "contre-mesures".
   
   En voici donc quelques exemples:
   
   * Stratagème 7: "Poser beaucoup de questions à la fois et élargir le contexte pour cacher ce que l'on veut véritablement faire admettre. En revanche, exposer rapidement son argumentation à partir des concessions obtenues, car ceux qui sont lents à comprendre ne peuvent suivre exactement la démonstration et n'en peuvent voir les défauts ou les lacunes éventuelles".
   
   * Stratagème 30 (argument "d'autorité", ou encore "portant sur l'honneur"): "Au lieu de faire appel à des raisons, il faut se servir d'autorités reconnues en la matière selon le degré des connaissances de l'adversaire. 'Chacun préfère croire plutôt que de juger', a dit Sénèque: on a donc beau jeu si l'on a de son côté une autorité respectée par l'adversaire. Cependant, il y aura d'autant plus d'autorités valables que ses connaissances et ses aptitudes sont limitées. Si celles-ci sont de tout premier ordre, il ne reconnaîtra que peu d'autorités ou même aucune. À la rigueur il fera confiance aux gens spécialisés dans une science, un art ou un métier qu'il connaît peu ou pas du tout, et encore ne le fera-t-il qu'avec méfiance. (...) Ce sont les autorités auxquelles l'adversaire ne comprend pas un traître mot qui font généralement le plus d'effet."
   
   * Ultime stratagème (dont vous apprécierez la pertinence): "Si l'on s'aperçoit que l'adversaire est supérieur et que l'on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. (...) On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. C'est un appel des facultés de l'esprit à celles du corps ou à l'animalité. Cette règle est très appréciée car chacun est capable de l'appliquer, et elle est donc souvent utilisée. La question est de savoir quelle parade peut être utilisée par l'adversaire. Car s'il procède de la même façon, on débouche sur une bagarre, un duel ou un procès en diffamation."
   
   Quelle parade, alors, peut-on opposer à cet ultime stratagème? Et bien, je vous laisse le découvrir en lisant ce petit traité de dialectique. Si le style de Schopenhauer est quelque peu aride, ce livre n'en reste pas moins tout à fait accessible, voire amusant. Et par les temps qui courent, où nul n'est à l'abri d'attaques malhonnêtes - y compris sur la toile de l'internet -, c'est même une lecture indispensable!
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critique par Fée Carabine




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Devenir le maître du monde, leçon 1*
Note :

    "La dialectique éristique"est initialement le titre exact de ce livre. Mais son hermétisme pour le commun des mortels que nous sommes a contraint les éditeurs français a plus de clarté. Non pas dans un but éducatif mais uniquement lucratif (faut pas rêver non plus!)
   
   Ceci étant dit, la dialectique éristique étant l'Art de la controverse, ils n'ont pas trahi le contenu en changeant le titre.
   
   Ce qui frappe dans ce livre publié à titre posthume en 1864, c'est son extraordinaire modernité! Après l'avoir lu, il ne sera plus question d'aller à une soirée sans son petit Schopen en poche, on ne sait jamais !
   
   L'unique but n'est pas de démasquer et mettre à jour la vérité objective mais uniquement d'avoir raison (envers et contre tous)! Prodigieux non? Avoir toujours raison même quand on a tort, avouez que c'est une sorte de grimoire que nous a légué Schopenhauer.
   Et il y a de quoi se régaler, voyez donc les arguments (mes préférés) que vous pourrez bientôt employer: Imaginons une soirée entre amis...
   
   La généralisation: ("les hommes ne pensent qu'au sexe!") - ça en fait des milliards d'hommes à qui on a demandé leur avis, hein ?
   
   L'affirmation péremptoire: ("D'ailleurs les études sur le rôle de la testostérone le démontrent!") - Oui, mais qui a lu ces études dans le groupe pour contester ?
   
   Mettre en colère son adversaire: ("Ne m'as tu d'ailleurs pas confié que ton mari te gonflait avec ça?") - A dire devant l'époux bien évidemment!
   
   Détourner la conversation: ("Il reste du café?") - No comment.
   
   Se déclarer incompétent(e): ("Ah moi question homme je ne sais rien, je ne suis qu'une pauvre femme!") - Suivit d'un ricanement très niais.
   
   Mon préféré:
   Injurier l'adversaire: ("Des connards comme toi j'en ai pas vus souvent, merci Simone Veil!") - Bon là, faut être prêt à dégainer un uppercut, se baisser ou se barrer en courant.
   
   Ce charmant petit bouquin quoique très sérieux (inspiré d'oeuvres d'Aristote) est à mourir de rire.
   Je ne pense pas un seul instant que Schopenhauer ait voulu être drôle (voir son portrait!) et pourtant... je défie quiconque en le lisant de ne pas sentir un certain "vécu" dans les argumentations.
   
   Au royaume de la mauvaise foi, devenons les rois...!
   
   
   * Pour la leçon 2, c'est ici.
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critique par Cogito




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Sans vergogne
Note :

   Aristote, dans ses Topiques, n’avait écrit "presque que des choses allant de soi et que le bon sens prend en considération de lui-même" et Cicéron, dans un ouvrage du même titre, n’avait rien commis de mieux qu’une imitation "faite de mémoire, extrêmement superficielle et pauvre". Arthur Schopenhauer s’inscrit donc en critique sévère de ses prédécesseurs : comment de tels timorés ont-ils pu réellement analyser la dialectique ? Avec leur gaucherie pleine de bonnes intentions, ils semblent avoir oublié le motif principal de toute controverse : le triomphe. C’est ce qui fonde la dialectique éristique dont la conclusion sonne comme une victoire, et peu importe que les thèses et la matière n’aient aucun rapport avec l’exactitude. On se trouve près de la dialectique sophistique, si ce n’est que cette dernière atteint un degré d’infamie un peu plus élevé car si celle-ci méprise également toute éthique dans sa démarche, elle cherche en plus à s’octroyer un gain financier ou mondain. Mais Schopenhauer n’en est pas encore là…
   
   Avec son cynisme légendaire et outrancier, Arthur Schopenhauer déploie une liste de stratagèmes tous plus immoraux les uns que les autres : faire semblant de ne pas comprendre les arguments de son adversaire et les retourner contre lui, postuler ce qui n’a pas été dit, fâcher l’adversaire, parier sur son idiotie, son manque d’assurance ou du peu de crédit dont il bénéficie vis-à-vis de l’auditoire, raconter n’importe quoi, paraître intelligent en utilisant des grands mots, en inventant des références ou des théories d’autorité, faire diversion ou détourner la conversation –tous stratagèmes qui se foutent de la raison pour mieux dénigrer la bassesse des motivations qui incitent les hommes à jouer aux intellos. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la publication de ce traité hautement pédagogique survint à une période où la philosophie s’encanaillait de sciences. Depuis Port-Royal, Frege et Kant, aucune analyse dialectique ne semblait digne d’être étudiée si elle n’avait pas le moindre rapport avec le modèle mathématique. Mais tout cela sera toujours basé sur du vent, tant que n’aura pas encore été élucidée la nature même, triviale et bestiale, des intentions secrètes des hommes. Schopenhauer procède à la démystification dans ce faux traité pédagogique, moins hypocrite que les autres en raison même de son irrationalisme.

critique par Colimasson




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