Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Plume de Henri Michaux

Henri Michaux
  Chant de mort
  Plume
  La vie dans les plis

Henri Michaux, né à Namur en 1899, est un écrivain, poète et peintre d'origine belge, naturalisé français.
Il a publié des carnets de voyages réels (Ecuador en 1929, Un barbare en Asie en 1933) ou imaginaires (Ailleurs en 1948etc.), des récits de ses expériences avec les drogues (Misérable miracle en 1956, Connaissance par les gouffres en 1961,...), des recueils d'aphorismes et de réflexions (Passages en 1950, Poteaux d'angle en 1971...), etc.
Son travail de peinture et autres arts graphiques fut aussi important pour lui que son travail littéraire.
Il est mort à Paris en 1984.

Plume - Henri Michaux

Poids Plume
Note :

    «Plume» est un recueil de récits qui prend la suite des poèmes regroupés sous le titre "Lointains intérieurs". On peut le trouver dans la petite collection "Poésie" de Gallimard, pour un prix modique.
   
    Ces récits sont au nombre de 13, Plume en est le personnage principal. C'est un être marqué par son inadaptation sociale. Les situations auxquelles il est confronté le mettent dans l'embarras.
   
   Si nous prenons le cas de «Plume au restaurant» et «Plume voyage», ou encore «Plume a mal aux doigts», on le voit placé dans des situations banales qui deviennent étranges, voire comiques par la façon dont elles sont vécues.
   
   Ces situation aboutissent au surnaturel ou débouchent sur le fantastique: «Dans les appartements de la reine» ou encore «La Nuit des Bulgares».
   
   Toutes ces situations montrent le héros désemparé, trop poli( «un serpent tombé d'un régime de bananes rampa vers lui; il l'avala par politesse...» in «L'hôte d'honneur du Bren club»), courtois, étonné, ou indifférent à l'égard de diverses figures de l'autorité: la police, le couple royal, un juge, un chef de train, un officier de l'armée, un médecin... une épouse, et même des coutumes barbares établies par une instance dont on ne sait rien. Plume est toujours la victime; dans le meilleur des cas, il ne comprend tout simplement pas.
   
   Ces rapports de force avec l'autorité évoquent les situations chez Kafka. On l'a dit et c'est à juste titre pour une fois.
   
   Excepté le fait que les héros de Kafka multiplient les hypothèses sur les causes et les conséquences possibles des situations qui les gênent, ainsi que les moyens d'y remédier.
   
   A l'inverse, Plume cogite peu. Dans «Plume à Casablanca», cependant, il a l'idée de se livrer à toutes sortes de manoeuvres pour se faire bien voir de la police mais en vain! On ne saura pas ce qu'on lui reproche. Ce texte-là est effectivement très proche de Kafka. De même que «Plume au restaurant»: il est accusé d'avoir mangé un plat non spécifié sur la carte: non écrit. Ce peut être une façon de dire qu'il est hors-la-loi (si la carte des menus symbolise un écrit juridique fixant les «choses permises»).
   
    Dans «les appartements de la reine», Plume semble avoir une relation sexuelle avec la reine. Il n'est pas sans éprouver quelque chose («Il touche, il tête avec des doigts peu sûrs, et la recherche des réalités le fait trembler... »), Relation évidemment interdite puisqu'il y a un roi. L'allusion fréquente au « Danemark (entretenons-nous du Danemark, sa Majesté aime les Danois) fait penser à Hamlet. Et dans ce cas, il devra tuer le roi qui entre et l'on sera dans une situation oedipienne, comme dans cette pièce.
   
   Sinon comment interpréter ces références au Danemark et aux Danois? On peut aussi entendre Danois comme «chien», Plume ne serait qu'un pauvre chien dans l'affaire.
   
   Les récits des mésaventures de Plume n'ont pas l'étoffement propre au romanesque. Il y manque les décors et les portraits de personnages. De Plume lui-même on ne sait rien. Pourquoi voyage-t-il continuellement? Où a-t-t-il rencontré une épouse aussi acariâtre?
   
   L'histoire se résume à une série de questions et de réponses, une série de contraintes... Plume se trouve à l'issue, victime d'une nécessité si inattendue qu'elle lui échappe.
   
   C'est un être agi par un destin absurde.
   
   L'étrange, l'absurde des situations vient du fait que l'auteur a banni de chaque histoire tout contexte. Pourquoi faut-il tuer les bulgares (la nuit des bulgares)? De quoi est-il coupable au restaurant?
   
   Que s'est-il passé dans sa maison et de quoi est victime son épouse? ( "Un Homme paisible")
   
   Chaque représentant de l'autorité réclame une réponse mais Plume ne sait rien.
   
    La dramaturgie est souvent au rendez-vous avec une somme conséquente de mutilations parfois radicales (mort):
   -Plume a mal au doigt, on le lui coupe. Il reste optimiste.
   
   -Dans l'Arrachage des têtes (Plume n'y joue aucun rôle, il n'y est pas nommé), il semble que l'on doive offrir des têtes en offrande à un personnage non nommé, qui les réclame et les recueille sans manifester approbation ni ressentiment. Ce pourrait être un dieu. Les têtes ne sont pas l'objet d'une grande considération... pas plus que des fruits ou des têtes de clous.
   
   -Dans la nuit des bulgares, on tue des êtres humains.
   
   -Plume arrive dans un pays habité par des culs-de-jatte.
   
   - Une femme est découpée en morceaux ("un Homme paisible")
   
   C'est le monde de l'inquiétante étrangeté tel que Freud l'a défini ("L'Inquiétante étrangeté et autres texte" in Folio-bilingue). Freud prenait l'exemple de «l'Homme au sable», dans quoi le héros craignait une mutilation des yeux.
   
   «Le véritable intérêt de l'Unheimliche» dans l'homme au sable, c'est le thème de la castration métaphorisée là par la crainte de la cécité. (L'Homme aux sables «arrache» les yeux).
   
    Cependant l'absence de contexte et l'aspect élémentaire de Plume laisse à penser qu'il est peut-être responsable, et exprime aussi l'humour, un humour noir qui pourrait faire rire si ces situations étaient mises en scène.
   
   Plume fait songer à Chaplin. Même si dans le contexte où évolue Charlot les situations sont beaucoup plus classiques, il les transforme souvent jusqu'à l'absurde. On a bien ici cette façon de raconter des énormités en gardant le style du constat ou celui de la relation neutre du fait banal. On peut penser au style de Camus dans l'Etranger.
   
    Michaux s'est fortement démarqué du surréalisme mais il en reste proche.

critique par Jehanne




* * *