Lecture / Ecriture
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La Mesure de la réalité de Alfred W. Crosby

Alfred W. Crosby
  La Mesure de la réalité

La Mesure de la réalité - Alfred W. Crosby

Un livre qui compte!
Note :

   Sous titre: La quantification dans la société occidentale (1250-1600)
   
   
   Au tournant de l'An Mil, la situation de l'Europe n'était pas reluisante mais quelques siècles plus tard elle dominerait le monde. Que s'est-il passé entre temps? C'est à ce genre de question que l'historien texan essaie de répondre, de manière originale, dans cet essai percutant, relativement bref et facile à lire du fait d'une érudition parfaitement maîtrisée. Son idée maîtresse consiste à rechercher de quelle façon les Occidentaux se sont emparés des nombres pour mesurer le réel et le dominer. Pour cela il a fallu abandonner ce que l'auteur appelle "le modèle vénérable" hérité de l'Antiquité païenne et chrétienne où le nombre était surtout illustratif et la précision illusoire. C'était le Sacré qui importait et les nombres étaient symboliques: 4 comme les Evangélistes, 12 comme les Apôtres, 40 comme les jours du Carême, etc.
   
   Ça commence avec l'introduction des chiffres dits arabes peut-être apportés d'Espagne musulmane avant la fin du Xè siècle, par Gerbert, futur pape Sylvestre. Chiffres plus commodes une fois écrits que les lettres des romains avec lesquelles tout s'embrouille tandis que l'abaque (inconnu en Europe occidentale entre 500 et 1000 c'est-à-dire au temps des rois mérovingiens et carolingiens) ne laisse pas trace des opérations successives. Il semble que l'acceptation du zéro a été aussi difficile que celle du prêt à intérêt et du silence (pause) en musique.
   
   Ça continue avec l'heure quand on a construit des horloges qui débitent le temps en heures comprises comme des fractions égales de la journée et non plus d'inégale durée, pour faire en sorte que le jour et la nuit comportent douze heures l'hiver comme l'été. L'horloge mécanique, passé 1300, devient même le symbole de rouages harmonieux dans la "Paradis" de Dante (c.1320) car c'est la première machine complexe que les gens ont eu à connaître. En 1370 Charles V impose aux Parisiens l'heure de sa royale horloge située sur un quai de sa capitale, première base d'une heure officielle qui s'imposera avec le méridien origine des cartes du monde. Autre étape cruciale en effet: le passage de la carte centrée sur Jérusalem (dite "T-0") à la carte inspirée par le système des coordonnées venu de Ptolémée, où s'inscriront progressivement les nouvelles terres à explorer. Et puis en 1582 le pape Grégoire XIII décrète, après avis d'une commission d'experts, que le jeudi 4 octobre sera suivi du vendredi 15 octobre et que 1600 sera la dernière année séculaire bissextile avant 2000. Une réforme qui bien sûr agaça beaucoup de gens, tel Montaigne. Qu'on songe à l'heure d'été d'aujourd'hui!
   
   La musique change et devient polyphonique. Elle s'écrit désormais avec notes, portée et mesures. Baptisées par Guy d'Arezzo, les notes, à commencer par ut, se placent sur la portée où le temps se déroule de gauche à droite et on invente le silence, frère musical du zéro. En 1320 apparaît le traité de Philippe de Vitry consacré à l'ars nova qui perfectionne l'écriture musicale pour plusieurs siècles. A peu près en même temps, Giotto esquisse l'amorce de la perspective. Un siècle plus tard, Alberti en délivre le mode d'emploi, avec le point de fuite et le "pavimento" spatial où se disposent les éléments et les personnages peints, dont Piero della Francesca donne la version la plus complexe quand il représente vers 1450 la Flagellation du Christ. Le parcours s'achève avec l'invention de la comptabilité en partie double, la tenue des livres de comptes et la pratique de l'inventaire en un jour précis, suivant ainsi les conseils de Luca Pacioli dont la "Summa de arithmetica" fut imprimée en 1494 et 1523.
   
   L'auteur, qui nous fait rencontrer bien d'autres célébrités (citées en index), a donc un grand mérite de nous emmener pédagogiquement à travers ces siècles oubliés et pourtant décisifs. Loin des querelles théologiques, loin des conflits interminables, nous découvrons pas à pas et thématiquement, comment la "modernité" ou le "progrès" ont été fabriqués, comment la civilisation changeait entre 1250 et 1600. Malheureusement d'autres choses ne changeaient pas: en 1600 comme en 1250 on brûlait les hérétiques. En 1600 Giordano Bruno à Rome; en 1250 les Cathares en Languedoc. En 1942 à Auschwitz ce seront des Juifs.

critique par Mapero




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