Lecture / Ecriture
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Le remède et le poison de Dirk Wittenborn

Dirk Wittenborn
  Le remède et le poison

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le remède et le poison - Dirk Wittenborn

Les antidépresseurs font un malheur
Note :

   Enfin un livre qui se révèle à la hauteur de tout le bien que j’en entends dire! Ouf, je commençais à m’inquiéter de mes goûts quelque peu… "différents". Non, je plaisante, je ne me sens pas si seule que cela et en fait, je ne m’en inquiète pas.
   
   Ce roman se divise en gros en trois parties de taille inégale. Dans la première et la dernière, les plus brèves, un narrateur hors champ nous raconte la vie de la famille du docteur Will Friedrich psychiatre spécialisé statistiques et pharmacopée (les statistiques lui ayant appris la faible efficacité des psychothérapies), et de son épouse Nora spécialisée femme éprise au foyer et secrétaire bien aimée. Dans la partie centrale qui constitue la plus grosse part du roman, c’est leur fils cadet, Zack, qui raconte leur vie de famille.
   
   Zack est un être douloureux sans confiance en lui, capable du pire poussé par des intentions complexes et confuses. Il est persuadé que tout ce qu’il réussit, il le réussit par imposture et fait ce qu’il peut pour confirmer cette vision de lui-même. Il est très destructeur, pour les autres comme pour lui. Il ne peut s’empêcher de souligner l’absurdité des choses et le peu de pouvoir que l’on a sur elles, que l’on soit habile psychologue et manipulateur confirmé ou participant "naturel" et sans stratégie. Nous le quitterons en réalisant que selon qu’il ait écrit ce livre jusqu’au bout ou non, toute l’interprétation change.
   
   L’histoire nous mène de la jeunesse du Dr Friedrich, dans les années 50 aux Etats-Unis –quand jeune loup pauvre, il veut devenir un mandarin riche- à 50 ans plus tard, une fois la retraite atteinte, les enfants grandis et la mort "de vieillesse" projetant son ombre. Un bilan sur une vie qui ne serait pas fait par un personnage mais en partie par tous, en partie par le lecteur. C’est Zack qui parle, mais il parle autant des autres que de lui-même et en particulier de ce père qui le fascine et dont il ne cesse de rapporter les dires et les actes en soulignant toujours les effets négatifs que ces actes et dires ont eus. On dirait qu’absolument rien de ce que fait son père ne trouve grâce à ses yeux, on croirait qu’il le déteste mais tout autant on découvre la passion et l’amour toujours assoiffé qu’il a pour lui. C’est une chose que j’ai mis un moment à comprendre que cet amour qui se cachait derrière les reproches et qui donne sa profondeur au récit.
   
   Selon qui vous êtes, je suppose que vous vous intéresserez plus particulièrement à l’un ou l’autre des membres de cette famille à la fois riche en cas de figure et spécificités et si semblable aux autres (aux nôtres) pour les fondamentaux. On ne peut que s’identifier je crois. Du moins à partir d’un certain âge. C’est une histoire de joies et de douleurs familiales qui sont le lot des êtres humains que nous sommes, finement observées et rapportées et c’est ce qui fait du "remède et le poison" un vraiment excellent roman.
   
   
   Extrait :
   
   "Lui, il avait été recruté pour avoir mis au point une échelle d’évaluation pendant qu’il était dans l’armée de l’air, dans l’Illinois; on s’en servait pour déterminer si la démence du patient s’aggravait, si son moral remontait ou baissait. (…)
   Il y avait tout de même un hic: les cinq premières années, l’échelle de Friedrich n’avait prouvé qu’une seule chose: quatre-vingt-quinze pour cent des patients traités par les psychologues et les psychiatres ne voyaient pas leur état s’améliorer; au contraire, la plupart ne s’en portaient que plus mal. Bien entendu, il évitait soigneusement le sujet dans le département…"

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critique par Sibylline




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La pilule du malheur
Note :

   États-Unis – 1950
   Zach est né après un drame qui a touché de près sa famille.
   Avant sa naissance, son père, Will Friedrich, célèbre pharmacologue, tente de mettre au point la «pilule du bonheur» avec une de ses consœurs Bunny Winton, rousse, sexy et psychiatre. Ils trouvent des personnes volontaires pour expérimenter un nouveau médicament, antidépresseur miracle, qui promet d’être révolutionnaire. Les premiers tests se révèlent positifs. Mais l’expérimentation pleine de promesses et avant-gardiste va malheureusement tourner court, et de façon tragique, faisant peser une lourde culpabilité sur le docteur Friedrich . Ce drame aura aussi des répercussions sur chacun des membres de cette famille, au premier rang desquels Zach, né pourtant après le drame, à qui l’auteur donne la parole une bonne partie du livre. Casper, un des cobayes, doté d’un QI hors norme, tient aussi une place essentielle dans ce roman. Responsable de tous les malheurs, il anéantira à jamais la vie du docteur Friedrich et de sa famille.
   
    Formidable fresque familiale, ce livre nous raconte la vie de ce foyer sur trois décennies. Chacun sera touché d’une façon ou d’une autre par ce remède qui se révèlera un véritable poison. Le roman met ainsi l’accent sur le poids du passé familial dans la vie de tout un chacun, et la recherche à tout prix des « paradis artificiels », qu’ils soient licites ou illicites.
   
   Un roman ambitieux et réussi, soutenu de bout en bout par des personnages attachants. C’est fort et brillant et on se laisse porter par l’écriture, que beaucoup comparent à celle de John Irving. Et c’est vrai qu’il y a du brillant écrivain américain dans cet auteur que j’ai découvert avec bonheur.
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critique par Éléonore W.




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Psy, chaos et psittacose
Note :

   "Pharmakon" en grec signifie "Le remède et le poison". C'est le titre français de ce bon roman datant de 2008 d'un auteur que je ne connaissais pas.
   
    Nous sommes dans un milieu universitaire que ne renierait pas Philip Roth dont l'ombre traîne quelque peu sur cette histoire. Le jeune et ambitieux Will Friedrich, pharmacologue à Yale, se verrait bien être celui par qui la révolution viendra. Cette révolution est celle des molécules en ces années cinquante, qui pourraient bien à grands renforts de chimie enterrer mélancolie et angoisse. Avec le Dr. Winton ils tentent de mettre au point le bonheur sur ordonnance. N'est-ce pas là la fable de l'apprenti sorcier? Bonjour les effets secondaires.
   
        A commencer par cette constatation qu'il n'est pas toujours très judicieux de trop désinhiber, notamment le jeune étudiant nommé Casper Padrak, déjà qu'un patronyme comme ça... Puis viennent les troubles de la propre famille du savant, surtout depuis qu'une inexpliquée invasion de perroquets colorés s'est abattue sur le jardin des Friedrich. A des degrés divers les cinq enfants auront à pâtir sérieusement des dérives laborantines de la hydesque découverte du Dr. Jekyll-Friedrich. Il faut dire qu'il a un pedigree, Will Friedrich, son frère Homer ayant été lui-même traité par la psychiatrie pour le moins musclée qui tenait lieu en ces temps pas si lointains d'universelle panacée. On suivra donc, sur quatre décennies, les aventures tragi-comiques de Friedrich et des siens, épouse, enfants, collègues et patients. Avec le conformisme de ceux qui se croient originaux les personnages traverseront crise d'humanitarisme, ambivalence sexuelle (ça doit être dans le cahier des charges de l'édition) comme tout un chacun, et dépendance à différents psychotropes, entendons par là supercame pour certains.
   
      Plus de quarante années de la vie américaine sont ainsi passées au crible de l'analyse du romancier. J'ai évoqué Roth, les critiques que j'ai regardées après lecture parlent plus finement de John Irving. Dans ce monde de l'université, de l'efficacité, de la rentabilité, on finit pas s'effrayer un peu de cet aspect hyperpragmatique de l'Amérique. Juste avant que d'en comprendre la portée, à l'évidence universelle. Je conseille d'accompagner Will, sa femme Nora, ses enfants Fiona, Lucy, Willy et Zach, et leurs amis et connaissances, notamment Lazlo venu de loin à l'Est et qui a parfaitement saisi la règle du jeu. Il vaut mieux se joindre à eux tant ces gens bardés de diplômes s'infantilisent parfois, addicts à leurs addictions... Ensuite libre à vous d'y voir un remède ou un poison.

critique par Eeguab




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