Lecture / Ecriture
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1275 âmes de Jim Thompson

Jim Thompson
  1275 âmes
  Le démon dans ma peau
  Rage noire
  Nuit de fureur
  Liberté sous condition
  Le lien Conjugal
  Le criminel
  Ici et maintenant
  Des cliques et des cloaques
  Avant l’orage
  Cent mètres de silence
  Un meurtre et rien d'autre
  Pottsville, 1280 habitants

Jim Thompson est un auteur américain de romans policiers, né en 1906 dans l'Oklahoma et mort en 1977.

1275 âmes - Jim Thompson

Le numéro 1000 !!!
Note :

   Excellent roman policier! Un de ces piliers qu’on ne peut en aucun cas se dispenser d’avoir lu, même si on n’est pas plus que ça amateur de romans policiers. Et en plus vous y prendrez un immense plaisir et vous amuserez bien. Ce "1275 âmes" de Jim Thompson est devenu un véritable mythe. A cela, deux raisons principales. La première: l’habileté et l’originalité de l’œuvre. La seconde: son numéro mythique dans la fameuse Série Noire de Gallimard. (la seconde découlant probablement de la première, on ne peut pas tout confier au hasard.)
   
   Pour ce qui est de l’histoire, nous sommes dans le sud très profond des Etats-Unis à une époque pas vraiment précisée, plus récente que la guerre de sécession, mais assez ancienne pour que l’on utilise encore les carrioles à cheval. Dans ce Sud profond, nous sommes dans un bled que le shérif lui-même qualifie (excusez-moi) de "trou du cul du diable"
   Et ce shérif justement sera notre narrateur tout au long de ces évènements qui, mine de rien, prendront assez vite un caractère plutôt sanglant, mais ne vous méprenez pas, ce polar vous fera rire et j’ai même décidé de classer carrément ce n° 1000 de la Série Noire dans notre rubrique «Rire-Sourire» pour le distinguer du commun des polars, et parce qu’il le valait bien.
   
   Revenons à notre shérif. Il s’appelle Nick Corey et il commence fort, car face à un problème, il se garde bien d’agir sans réfléchir: «Ce qui fait que j’ai réfléchi, j’ai réfléchi tant que j’ai pu et finalement, j’ai pris le taureau par les cornes.
   Et j’ai décidé que je ne savais foutre pas ce que je pourrais bien faire.»

   Il faut dire que Nick Corey est désavantagé par une paresse chronique et un goût pour la bonne chère tout deux un peu exagérés et qui ne lui laissent déjà qu’à peine le temps de se préoccuper de sa prochaine réélection.
   Il faut dire encore que Nick Corey n’est guère pris au sérieux par ses concitoyens «J’ai l’impression qu’ils sont en train de se foutre de moi, le contrôleur et le type au complet à carreaux. Mais je commence à avoir l’habitude que les gens se foutent de moi et, de toute façon, j’ai pas le temps de m’occuper de ça pour l’instant.»
   Et que les principales raisons de son maintien à ce poste depuis si longtemps sont le soin qu’il prend à ne déranger personne et leur crainte que ce soit pire avec un autre. Bref, si l’on y réfléchit, les raisons habituelles. Mais en plus net.
   Et donc, pour amorcer le livre, notre Nick Corey se trouve face à un problème qui parait insoluble et c’est pourquoi il décide d’aller demander conseil à un shérif bien plus aguerri que lui, bien qu’il se souvienne que la dernière fois le conseil que ce dernier lui avait donné était plutôt malveillant… et c’est comme cela, et même pour cela que tout commence.
   
   200 pages de pur régal, une histoire noire, noire, noire avec des cruautés que Corey désamorce toujours aussitôt d’un humour nonchalant, innocent… désarmant. Une histoire noire, noire, noire et un lecteur qui sourit tout le temps. Le bonheur, quoi.
   
   J’aurais préféré une fin un peu différente, celle-ci est par trop sibylline, mais l’auteur est maître de son chef-d’œuvre je ne chipoterai pas mes 5 étoiles, et puis Thompson voulait sans doute nous piéger nous aussi, qu’on ne s’en tire pas à si bon compte. Quand on se fait avoir, normal qu’on râle…
   
   Titre original : Pop. 1280
   
   PS : Le film qu’on a tiré de ce roman s’intitule «Coup de torchon» et il est excellent, mais à voir après avoir lu, bien sûr, comme toujours.
   
   Extraits :
   
   - J’avais la preuve, étalée sous mon nez, qu’il était fou à lier mais, large d’idées comme je suis, j’ai fermé les yeux.
   - Comment ça, tu avais la preuve? Quelle preuve, Ken?
   - Je l’ai surpris en train de lire un livre, si tu veux savoir! Parfaitement, je l’ai pris sur le fait! Oh! il a prétendu qu’il regardait seulement les images, mais je savais bien qu’il mentait. (p. 46)
   
   
   - Fais simplement ton travail, Nick. Fais-le bien. Montre aux gens que tu es courageux, honnête et travailleur, on ne te demande pas autre chose.
   - Je peux pas, Robert Lee, c’est pas possible!
   - Tiens donc! (il se renfonce dans son fauteuil) Et pourquoi n’est-ce pas possible, je te prie?
   - Pour plusieurs raisons. D’abord, je suis ni honnête, ni courageux, ni travailleur. Et ensuite, les électeurs ne tiennent pas à ce que je le sois.
   - Et qu’est-ce qui te fait dire ça?
   - Ils m’ont élu, non? Et réélu. (p. 62)
   
   
   - Toujours est-il que j’étais bel et bien en passe de figurer comme invité d’honneur à un festival de cravate de chanvre, quand Myra s’est décidée à parler.( p. 92)
   
   
   - Tu devrais surveiller ton langage, Rose. Un de ces jours, ça va sortir tout seul, juste au mauvais moment.
   - T’as raison, nom de dieu, je devrais faire attention! C’est de la faute à cette espèce de fi de pute de Tom, mais je te promets de me surveiller, dorénavant, sacré bon dieu!
   - Bravo! Je vois que ça ira tout seul! (p. 96)
   
   
   - Une croix, c’est déjà pénible, mais en avoir tout un tombereau à trimbaler sur les reins, c’est pas une vie! (p. 149)

   
   
   PS: Jean Bernard Pouy a pris ce livre comme point de départ de son "1280 âmes"
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critique par Sibylline




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Un bon film aussi
Note :

   Quelle étrange sensation de lire un roman et de s’apercevoir au bout d’une centaine de pages qu’on connaît l’histoire et les personnages, puisqu’on en a vu le film qui en a été tiré ! C’est exactement ce qui m’est arrivé en lisant le roman de Jim Thompson, "1275 âmes".
   
   Nick Corey est shérif dans une petite ville des Etats-Unis, Pottsville, qui compte 1275 habitants. Nick est fainéant, mais il en a assez d’être considéré comme un moins que rien, et il décide de prendre sa vie en main. Mais il a une manière un peu radicale de remettre sa vie professionnelle et amoureuse sur les bons rails…
   
   Roman lu dans la collection Folio policier, il s‘agit néanmoins bien plus d’un roman noir que d’un policier classique. Nick Corey est bien shérif, mais au lieu d’élucider les meurtres et de régler les conflits dans son patelin perdu, il participe aux exactions commises. Pour régler le problème du proxénétisme, la solution qu’il trouve est de liquider les deux maquereaux. De même, pour se débarrasser du mari de sa maîtresse, un homme violent et raciste, il décide de le tuer. Dans tous les cas, Nick parvient à monter des bobards qui lui permettent de se disculper, une fois en saoûlant le shérif de la grande ville voisine qui s’accuse du meurtre des maquereaux (ce qui donne lieu à une scène très drôle), une autre fois en faisant croire à un règlement de compte.
   
   Nick est donc fainéant, lâche et hautement antipathique: il manipule tous les membres de son entourage pour arriver à ses fins. Mais ceux-ci sont aussi horribles que Nick. Il y a tout d’abord Myra, la femme de Nick, et son frère Lennie, une baraque abrutie. Myra déteste son mari, l’accuse de tous les maux et prend systématiquement la défense de son frère. Pour échapper à cette tigresse domestique, Nick se réfugie chez Rose Hauck, sa maîtresse, ou chez Amy, celle qui aurait du devenir sa femme. Seules ces deux dernières semblent posséder un peu de raison dans ce village complètement fou.
   
   Toute l’histoire est vécue du point de vue de Nick. On saisit ainsi toutes les combines qu’il met en place, on s’étonne et s'épouvante face au machiavélisme dont il fait preuve pour se sortir des situations dans lesquelles il se fourre. Tout cela semble très amateur, mais Nick a pensé à son plan depuis longtemps, ce qui le rend hautement détestable. De plus, lorsque sa situation de shérif risque d’être compromise lors des élections suivantes, il n’hésite à calomnier indirectement son adversaire. Et il fait une nouvelle fois preuve d’une grande habileté.
   
   J’ai beaucoup apprécié ce roman, et notamment l’écriture de Jim Thompson, orale et très «populaire». On plonge avec cet anti-héros dans les bas-fonds des Etats-Unis des années 50, avec le racisme et le sexisme ambiant, les rivalités de village,… L’histoire est noire, très noire, cynique et désabusée comme le héros, mais c’est un vrai plaisir de lecture que ce roman. Seul petit bémol pour la fin en queue de poisson.
   
   Pour ce qui est du film qui en a été tiré, il s’agit du très bon film de Bertrand Tavernier, "Coup de Torchon". L’action est déplacée en Afrique, mais on retrouve la lâcheté de Nick incarné par Philippe Noiret, avec à ses côtés Isabelle Huppert, Stéphane Audran, Eddy Mitchell ou Jean-Pierre Marielle. J’ai gardé un très bon souvenir du film, et la lecture du roman m’a donné envie de le revoir!
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critique par Yohan




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Une peinture de la noirceur de l’humanité
Note :

   Nick Corey est shérif de la petite bourgade de Pottsville qui compte 1275 âmes, au fin fond de l’Amérique. Le shérif n’est pas au mieux de sa forme: un souci le mine, il en a même perdu l’appétit. Il se décide à aller voir Ken Lacey, un shérif d’une bourgade plus importante. Des conseils de Ken vont découler bon nombre de violences… La noirceur s’abat sur Pottsville.
   
   «1275 âmes» constitue un grand classique du roman noir écrit dans les années 60 par Jim Thompson, classique que je voulais découvrir.
   Le but de l’auteur était de mettre en lumière la noirceur de l’humanité, notamment à travers la peinture du shérif Nick Corey, un être paresseux, fourbe, malhonnête, menteur, violent, manipulateur et cynique, qui occupe une position de pouvoir dans une petite bourgade de l’Amérique profonde.
   
   « - Je vais te dire quèqu’chose, oncle John. Écoute bien, et que ça te soit une consolation: chacun tue ce qu’il aime.
   - V… Vous m’aimez pas, m’sieu Nick.
   A quoi je réponds qu’il a bougrement raison. Je n’aime que moi, sacré bon sang, et je continuerai à mentir, à tromper, à boire, à forniquer et à aller à l’église le dimanche avec tous les gens respectables.» (p. 138)

   
   Le rapport de Nick Corey avec les femmes (son épouse Myra, une véritable harpie, ses maîtresses manipulatrices) est empreint de cette même noirceur, de ce même cynisme.
   
   Le style de l’œuvre est très cru, argotique, Thompson n’hésitant pas à aligner les mots grossiers. L’humour noir est présent, alternant avec des scènes d’une rare violence physique et morale. Le passage avec oncle John, un noir, est révélateur et terrifiant:
   « - Et je vais te dire aut’chose, oncle John. Une chose bougrement plus censée que la plupart des paroles de l’écriture qu’on m’a fait lire. Mieux vaut l’aveugle, oncle John, mieux vaut l’aveugle qui pisse par la fenêtre que le farceur qui l’y a conduit » (p. 138)

   
   «1275 âmes» explore aussi la dimension du racisme, notamment dans les campagnes de l’Amérique profonde. Ainsi, lorsque Nick explique que Pottsville compte 1275 âmes, soit 1275 habitants, Buck, le collègue de Ken Lacey, le reprend:
   « Comprenez, Nick, ces 1275, ça serait en comptant les nègres… que ces sacrés législateurs yankees nous forcent à compter… Et ces nègres, ils ont pas d’âme. Pas vrai, Ken?» (p. 32)
   Voici une bourgade où les noirs ne comptent guère.
   
   L’auteur propose une réflexion sur la posture de pouvoir qui aliène et rend violent.
   « Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d’autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n’avais réalisé ce qu’elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien.» (p. 225)

   
   La lecture de ce livre m’a parue plaisante, en raison de l’humour noir et du style particulier, très oral et argotique, mais j’ajoute un bémol pour la fin, un peu trop rapide à mon goût. Je vais poursuivre ma découverte de cette œuvre en lisant le livre de Jean-Bernard Pouy: «1280 âmes» (le titre original du «1275 âmes» français est «Pop. 1280»: où sont passées les 5 âmes après traduction?).

critique par Seraphita




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