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Noir béton de Eric Miles Williamson

Eric Miles Williamson
  Noir béton

Noir béton - Eric Miles Williamson

Quand le bâtiment va...
Note :

   Je ne connais pas du tout cet auteur américain, ancien ouvrier du bâtiment. Son premier roman «Gris-Okland» fut finaliste du Prix Pen/ Heminway. Né en Californie en 1961, il sera ouvrier en bâtiment avant de reprendre ses études.
   
   Nous sommes à San Francisco, les hippies comme leurs fleurs ont fané, le business a repris le dessus. Le monde de la construction est en plein essor, les buildings poussent comme des champignons pas du tout hallucinogènes!
   
   Broadstreet et les autres travaillent la gunite, sorte de béton qui est envoyée par un tuyau sous très forte pression. Le fin du fin c'est le «Two-up» où la pression est à son maximum, la cadence est très rapide et pour l'homme qui dirige le tuyau, le risque est grand. Certains en font un style de vie, presque l'équivalent d'une religion .Le contremaître étant renvoyé, Broadstreeet est nommé sur le champ à sa place. Les accidents sont de toutes sortes et de diverses gravités, d'un doigt coupé à un pied écrasé, une chute d'échafaudage causée par la pression du tuyau en «Two Up» provoque une blessure souvent sérieuse ou la mort, quand un déséquilibre survient du huitième étage! Les querelles de personnes sont fréquentes, la place de contremaître étant très convoitée, certaines rancoeurs personnelles n'aident pas non plus à la bonne ambiance de l'équipe. Bref, le chantier avance vaille que vaille, jusqu'au jour où une nouvelle équipe arrive pour prendre leur place. Broadstreet redevient simple ouvrier, Root un nouveau venu le remplace et ils partent sur un chantier en dehors de la ville. Pour Keebler, le fils de Root, commence un voyage d'initiation, la vie, l'alcool et les femmes sont une découverte pour lui. Mais la tragédie n'est pas loin, Rex revient sur son passé, Broadstreet est à l'agonie, même Root ne croit plus en rien.
   
   Tous ces personnages sont des hommes usés, solitaires, leurs femmes étant parties, mélanges hétéroclites de mexicains sans papiers ou de petits blancs sans instruction. Ils ont un semblant de vie après le travail, leurs principales activités sont les bars et les prostituées. Même ceux sont qui sont encore mariés passent souvent leurs nuits à boire.
   
   Broadstreet semble le plus détaché, une promotion ne semble pas l'intéresser. Il préfère son simple travail de finisseur, la boisson est la seule chose qui lui donne le courage de travailler et de vivre, enfin de survivre.
   Rex semble le plus gravement atteint par l'alcool et les «fumettes» diverses, il n'est pas très apprécié de ses collègues de chantier, mais il a un certain don pour éviter tout licenciement. Ou alors, autre chose lui donne t-il cette impunité? Root est un disciple du «Two-up», il ne vit que pour son travail, il forme son fils Keebler dans cette voie. Mais celui-ci veut découvrir autre chose et les hommes, en particulier Rex, l'aideront. Fisch est un colosse noir repris de justice, il doit supporter pas mal de brimades, étant un des rares à ne pas être de culture hispanisante parmi les ouvriers.
   
   Une écriture très épurée, phrases courtes et pleines de rythme, certains puristes risquent de ne pas apprécier. Ce livre n'est pas d'une lecture aisée, mais c'est du concentré de noirceur, le soleil a oublié de briller sur la Californie pendant la durée de l’histoire. Un univers très particulier, des ouvriers toujours sur le point de rupture, tenant le coup à grand renfort d'alcool, et autres substances prohibées. Il faut dire que l'auteur ne fait pas dans la dentelle, il y a en particulier deux pages et demie écrites en italique que j'ai dû lire plusieurs fois. J'avais bien lu et bien compris la première fois. Un livre coup de poing sur les métiers du bâtiment avec tout ce que cela comporte, des syndicats souvent dépassés, le travail au noir quasi obligatoire, avec paiement en espèces, précarité des travailleurs, licenciement sur le champ qui souvent correspond à une mise à l'index par le patronat. Les accidents de travail à répétition parfois dus à l'état d'ivresse avancée des ouvriers. Le chantage est un mode de pression très utilisé, les syndicalistes brimés ou blessés par erreur. Le monde des travaux publics à l'américaine dans toute son horreur. Un très grand livre. A lire tant pour la découverte d'un travail qui m'était inconnu et pour son suspense qui se fait attendre.
   
   
   Extraits :
   
   - Perte d'un doigt, cinq cent. Si on perd une main ou un pied, on touche mille. Le mec l'a joué malin, s'il perd ses doigts un à un il se fera cinq mille dollars. Mais s'il perd les deux mains à la fois, il ne fera que deux mille.
   
   - Un manchot descend le trottoir en fauteuil électrique, il conduit avec les dents.
   - Les voitures font des embardées. Le fauteuil se renverse. L'amputé tombe.
   
   - On sous-estime beaucoup les bienfaits du whisky tôt le matin, il dit.
   
   - Il a vu deux porte-lances se faire éjecter des échafaudages, emportés par leurs tuyaux.....
   Broadstreet n'a pas envie de tenir la lance.
   
   - Vaut mieux boire trop pense Broadstreet, que pas boire du tout.
   
   - «Two-up» n'est pas qu'un signe de la main à un opérateur pour lui demander plus de mélange. «Two-up» est une philosophie. C'est un mode de vie.
   
   - Un homme qui ne hait pas son patron ne vaut rien. Et un patron que ses hommes ne haïssent pas ne vaut rien.
   
   - Les gringos n'ont pas de fils. Les gringos font des bébés, pas des fils. En grandissant ils deviennent de plus grands bébés.
   
   - J'aime vraiment la gunite, mon garçon, il dit. Vraiment j'aime ça.
   
   - Si tu laisses plus de huit heures de repos à un guniteur, il testera sa virilité avec des spiritueux, des drogues et des femmes.

   
   
   Titre original: Two-Up
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critique par Eireann Yvon




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Dans gunite, il y a gun
Note :

   ”Je suis un homme seul, un homme ivre, un homme qui marche.”
   

   La gunite : mélange de ciment et d'eau qui fait vivre et mourir tout à la fois ces ouvriers du bâtiment dont nous suivons les pérégrinations dans San Francisco et ses environs. Sorte de cow-boys urbains, à la fois flegmatiques, économes de leurs mots et de leurs gestes, ils vivent gunite, ils respirent gunite et anesthésient leur douleur à coup de poings ou de rasades d'alcool.
   
    L'équipe formée par Broadstreet, Rex, Juan et Don Gordo va voir sa vie transformée par l'arrivée d'un contremaître improbable, sorte de prédicateur fou dont la religion serait la gunite : "J'aime la gunite, dit Root. Parce que la gunite, c'est la tâche qui révèle,la propension à l'honneur de cette créature, par ailleurs méprisable, connue sous le nom d'homme. La gunite, c'est l'honneur, et l'honneur, c'est tout." Il est prêt à tout pour la gunite, y compris à faire plier le temps devant sa volonté dictatoriale: "-Il est huit heures, dit le gosse.
   -Non, dit Root. Il n'est pas plus de huit heures. c'est un ordre catégorique."

   
    Là où un Zola aurait mis de l'excès, de la flamboyance pour peindre les conditions de vie et de travail de ces hommes qui peuvent en un clin d’œil être promus et l'instant d'après rétrogradés ou virés, Eric Miles Williamson use d'une sobriété sans pareille. Il éclaire la noirceur de ses propos par de brefs moments de tendresse et de poésie qui sont autant de goulées d'air, tant pour ses personnages que pour ses lecteurs.
   
   "Noir béton" est un roman rare, une sorte de diamant noir qui brille d'un éclat singulier. Envoûtant .
   
   353 pages intenses.

critique par Cathulu




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