Lecture / Ecriture
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L'Enchanteresse de Florence de Salman Rushdie

Salman Rushdie
  Les enfants de minuit
  Les versets sataniques
  Dès 10 ans: Haroun et la mer des histoires
  Est, ouest
  Le dernier soupir du Maure
  Furie
  Shalimar le clown
  L'Enchanteresse de Florence
  Patries imaginaires
  Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2009

Salman Rushdie est un écrivain britannique d'origine indienne, né à Bombay le 19 juin 1947. Il a émigré avec sa famille au Pakistan après la partition de l'Inde. Il a actuellement la nationalité britannique et, ayant été anobli en 2007, est devenu Sir Ahmed Salman Rushdie.

Depuis la publication de son roman 'Les versets sataniques', sa vie est menacée, suite à un appel à l’assassinat lancé par l’ayatollah Khomeini et il doit faire l’objet d’une protection constante.

Il a écrit une quinzaine d’œuvres, pour la plupart des romans, mais également des essais et a obtenu de nombreux prix dont le Booker Prize en 1981 pour "Les enfants de minuit".

Traduite dans une douzaine de langues, la valeur de son œuvre est internationalement reconnue.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'Enchanteresse de Florence - Salman Rushdie

Rushdie l’enchanteur
Note :

   Le dixième roman de Salman Rushdie est une œuvre éblouissante, une histoire à grand spectacle, avec des empereurs et des reines, des princesses et des prostituées, des ministres et des confidents, des artistes et des aventuriers, de l'amour et de la haine, des crimes et des complots. Une histoire aux mille et un détails pousse une princesse moghole à fuir jusqu'à la Florence des Médicis, et amène en sens inverse un bellâtre italien jusqu'à la cour de l'empereur Akbar avec des secrets de famille à lui révéler, chapitre après chapitre. Il y en a dix-neuf et cela évite que le lecteur ne se noie dans ce merveilleux océan romanesque. Regardons simplement les principaux protagonistes.
   
   L'homme au manteau multicolore. — Qui est ce grand blond au manteau multicolore qui débarque aux Indes dès le premier chapitre? Uccello di Firenze? Mogor dell'Amore? Niccolo Vespucci? «La reine mère voyait en lui un agent de l'Occident venu semer le trouble dans leur royaume sacré.» Elle n'avait pas tort. En voilà une histoire de faire le tour du monde pour venir dire au roi: «je suis ton oncle!»
    «Ce manteau, il l'avait gagné en jouant aux cartes, dans une partie de scarabocion contre un diamantaire de Venise qui n'en revint pas de découvrir qu'un simple Florentin pouvait débarquer au Rialto et battre des Vénitiens à leur propre jeu. Le marchand de diamants, un Juif du nom de Shalakh Cormorano, qui portait la barbe et des mèches spiralées, avait fait faire spécialement ce manteau par le plus fameux tailleur de Venise, connu sous le nom de "Il Moro invidioso", à cause du portrait d'un Arabe aux yeux verts sur l'enseigne accrochée au linteau de sa boutique. Et ce manteau était une véritable merveille d'occultisme, sa doublure recélait des catacombes de poches secrètes et de replis cachés dans lesquels un diamantaire pouvait dissimuler ses marchandises de prix et un aventurier comme Uccello di Firenze ses mille et un tours de passe-passe.»
   
   Le grand Moghol. — Abul-Fath Jalaluddin Muhammad, plus connu sous le nom d'Akbar, régna de 1542 à 1605. Parfois le lecteur en vient à penser que l'empereur Akbar est le double de l'écrivain Rushdie: un empereur qui s'interroge sur la possibilité de s'exprimer à la première personne et qui renonce à dire "Je". Akbar règne sur l'Inde depuis son palais enchanté de Fatehpur-Sikri, qu'il quittera pour Agra à la fin du roman. Amateur de tous les arts plus que guerrier, il rêve de paix et de religion monothéiste universelle. Il s'est inventé une princesse idéale, Jodha, qui ne quitte jamais le palais. La question est de savoir si elle est de taille à résister à la princesse disparue, retrouvée grâce aux récits de l'Italien, et dont il ne tarde pas à rêver…
   «Qara Köz était une femme telle qu'il n'en avait jamais rencontré, une femme qui avait bâti sa vie sans tenir comte des convenances, par la seule force de sa volonté, une femme comparable à un roi. C'était un rêve nouveau pour lui, une vision inédite de la femme idéale.»
   
   La plus belle des princesses. — A sa naissance on l'appela Qara Köz c'est-à-dire Yeux Noirs «en raison du pouvoir extraordinaire de son regard capable d'ensorceler tous ceux sur qui il se posait.» Le bruit se répandit qu'elle était la réincarnation de la déesse mongole du Soleil. Par les aléas de la guerre en Asie centrale Babur son-demi frère la perdit de vue en quittant Samarcande. Elle se retrouva donc jeune et belle captive d'un triste sire. Quand le Shah de Perse la délivra, elle choisit de rester avec son sauveur. Elle avait dix-huit ans et était toujours accompagnée de son double, le Miroir, belle servante ou esclave qui partageait son lit. Peu après l'armée ottomane fut victorieuse de celle du Shah à la bataille de Chaldiran :
   «L'extraordinaire est que l'enchanteresse persane, accompagnée de son esclave, le Miroir, était présente sur la colline de commandement au-dessus du champ de bataille. Le fin voile qui recouvrait son visage et ses seins s'agitait dans la brise de manière si suggestive que lorsqu'elle se présenta à l'entrée de la tente du roi, sa beauté détourna totalement de la guerre les pensées du guerrier safavide. "Quelle folie de vous avoir amenée avec lui", lui dit Argalia, lorsque dégoulinant de sang et écoeuré de meurtres, il la trouva abandonnée au soir de cette journée funèbre. "Oui, dit-elle, de l'air d'énoncer une évidence, je l'ai rendu fou d'amour."»
   
   Argalia, janissaire et condottiere. — Le nouveau conquérant que Qara Köz suivit à Istanbul avait déjà un destin bien rempli. Le jeune Nino Argalia avait quitté Florence pour s'embarquer à Gênes sous les ordres d'Andrea Doria et guerroyer contre les Turcs. Ils le font prisonnier. Promu janissaire, sa carrière est fulgurante: il dirige victorieusement la lutte contre Dracula. Après une autre victoire, sur le Shah de Perse, le Sultan en arrive à le craindre et veut l'éliminer pour assurer son règne. Pour Argalia et l'Enchanteresse, il faut fuir jusqu'en Toscane avec une centaine de janissaires et quatre géants suisses dont l'un se nomme d'Artagnan...
   
   La période florentine explique le titre du roman. Qara Köz devenue Angelica fait sensation par sa condition de femme dévoilée, par ses parfums qui enchantent littéralement tous ceux qui l'approchent. La sublime beauté exotique finit pourtant par indisposer après six années passées à Florence en son palais des bords de l'Arno. Les Florentins flairent la magie, le diable, et se révoltent contre elle et son Miroir. Bientôt la multitude lynche Argalia et ses gardes tandis que les deux femmes s'enfuient grâce à un ami et cousin de Machiavel: Ago Vespucci.
   
   Salman Rushdie jongle habilement avec les civilisations comme avec ses personnages. Orient, Occident: pas de problème. Il joue abondamment aussi avec la figure du double et avec la question de l'identité. Voilà donc un conte pour adultes alors que "Haroun et la mer des histoires" était un conte pour enfants.
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critique par Mapero




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L'Enchanteur de Bombay
Note :

   J’ai une affection particulière pour ce livre, puisque c’est le premier que j’ai lu une fois libérée de mes obligations estudiantines au printemps dernier. Je l’ai pris par hasard, un peu à cause du titre, mais quel choix heureux! D’abord parce qu’il s’agit d’un roman merveilleux, qui m’a ravie, transportée, que j’ai déjà relu depuis et que je relirai encore. Ensuite parce qu’il m’a introduite à l’oeuvre du très grand Salman Rushdie, qui a désormais une place de premier choix (qu’il s’en sente honoré!) dans mon coeur et mes tripes de moi - et Dieu sait que je suis vaste, si je peux contenir des multitudes!
   
   Il y a du Mille et une nuits dans ce roman - le conteur ici est un jeune voyageur venu d’Europe, vêtu d’un immense manteau d’arlequin dans lequel il cache un secret. Ce secret, il ne peut le raconter qu’au plus grands des rois: Akbar, l’empereur mogol.
   
   Bientôt, ce récit obsède non seulement Akbar, mais la Cité entière, et pour cause: il raconte l’histoire et le destin d’une princesse mogole disparue, Qara Köz, la Dame aux yeux noirs, l’Enchanteresse de Florence. Dans son récit, il est question d’aventures à travers le monde, d’Inde jusqu’aux Amériques, d’amour passion, de miroirs humains, de géants albinos, de mandragores, de courtisanes, d’évasions, de guerres.
   Mais cet immense conteur qu’est Rushdie nous décrit également l’Inde d’Akbar, et tout porte à l’émerveillement: le lac d’or, les parfums magiques, les peintures habitées, les éléphants fous, les querelles de cour, les princesses, celles qui existent, celles qui n’existent pas, celles qui ont existé.
   Du Mille et une nuits aussi du fait de la grande sensualité des personnages: il y est toujours question de séduction, de désir, entre femmes, entre hommes, entre femmes et hommes - et le conteur nous dévoile le secret des pommades aphrodisiaques, des gestes précis qui suscitent l’extase amoureuse.
   
   Je vous explique.
   
   Il y a un petit développement sur la palpongulation - en gros, l’art d’utiliser ses ongles pour faire plaisir à l’autre. C’est ce qu’Akbar préfère - moi je dis, ce qui est bon pour le roi des rois est bon pour tous. Il y en a sept types, dont les Trois Marques Profondes, le Sautillement du Lièvre, le Pas du Paon. Ce dernier est très concept - je vous laisse découvrir. Oui c’est fini, bande de dépravés (les conseils techniques, pas le billet).
   
   Un roman véritablement enchanteur donc, défini par le voyage. Le voyage à travers le monde, mais aussi à travers le temps, à travers les genres (féminin et masculin). On dépasse aussi la frontière des concepts: Qara Köz est si belle qu’elle redéfinit la notion de la Beauté elle-même.
   
   La frontière entre le réel et l’irréel elle-même est perméable. Ainsi, il est question de l’épouse favorite d’Akbar: Jodha, la reine parfaite, d’une grande sagesse et experte en caresses. Elle est le pur fruit de l’imagination d’Akbar, sa création - elle n’existe pas, mais elle existe quand même. Toute la cour tient compte de son existence, et le roman lui attribue une conscience - c’est vertigineux.
   
   La caractéristique de ce texte est donc la tension entre le magique et le factuel - l’irruption du merveilleux dans l’histoire des villes et des grands personnages les ayant bâties. Ce texte est extrêmement documenté, il n’y a qu’à voir l’impressionnante bibliographie à la fin. C'est si historiquement exact, que les événements merveilleux paraissent vrais aussi. Qara Köz semble avoir réellement existé, puisque ces grands personnages ont été témoins de son histoire. On y voit Machiavel, Botticelli, les Médicis évoluer dans les rues de Florence, dans les palais, dans les forêts. Florence vit sous nos yeux, on la voit s’animer, on voit l’Arno couler.
   «Imaginez les lèvres d'une femme qui s'arrondissent pour donner un baiser, murmura Mogor. Telle est la cité de Florence. Etroite aux extrémités, gonflée au centre avec l'Arno qui coule au milieu, séparant la lèvre supérieure de la lèvre inférieure. La ville est une enchanteresse. Quand elle vous donne un baiser, vous êtes perdu, qui que vous soyez, homme du peuple ou bien roi.»

   
   De même, la cour d’Akbar est fascinante à observer. J’ai particulièrement aimé la figure des artistes - Tansen le musicien et Dashwanth le peintre. On les voit oeuvrer dans la souffrance et leurs destins sont extraordinaires dans le livre.
   
   Et pour finir, la prose, exubérante, très sinueuse, virevoltante, ample, poétique, tourbillonnante de l’auteur. L’écriture rushdienne est une arabesque. Rushdie semble vouloir embrasser ce monde d’Akbar et des Médicis, et la moindre histoire apparaît comme un détail sur un immense tableau du monde de la Renaissance.
   
   Un merveilleux roman à ne pas rater chers amis! (comme tous les autres commentés dans cet espace me direz vous - eh bien non! celui ci encore moins que les autres!)
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critique par La Renarde




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Les mille et une nuits
Note :

   Un homme blond, vêtu d’un manteau arlequin aux étonnantes capacités, se présente à la cour du Grand Moghol Akbar, au pouvoir illimité et aussi enclin à la méditation qu’à l’art de la guerre. L’étranger s’appelle Ucello de Firenze, ou Mogor dell’ Amore, à moins que ce ne soit Nicollo Vespucci. Il est parvenu jusque là en jouant les passagers clandestins et en assassinant au passage le capitaine du navire qui l’avait pris en charge. Mais contrairement à ce qu’il avait prévu, cette accusation de meurtre le rattrape alors qu’il est auprès de l’empereur. Désireux comme on s’en doute, d’échapper au châtiment, il se souvient sûrement d’une certaine Shéhérazade car il entreprend de narrer au souverain la longue et complexe histoire de sa vie et de démontrer par-là qu’il est… son oncle.
   L’affaire semble confuse et si, à force de creuser les mémoires, on trouve bien trace d’une princesse oubliée qui devrait être sa mère, la chronologie rend tout cela bien impossible. Cependant, l’Etranger séduit et intéresse et il se fait fort d’expliquer l’ensemble si l’on veut bien écouter son (long) récit, échappant ainsi au bourreau.
   Ainsi commence l’histoire de la Princesse Qara Köz, Dame yeux noirs, femme aux dons inégalés et à l’irrésistible pouvoir de séduction, que nous allons suivre de son enfance à sa fin et qui sera dans l’intervalle l’Enchanteresse de Florence.
   
   Il me semble que le remarquable talent de Salman Rushdie lui a permis de tirer à peu près le maximum de ce canevas et de nous livrer un récit aux multiples rebondissements, aux charmes réellement envoûtants et d’une culture aussi vaste qu’assurée. Car lorsque le récit quitte le fabuleux Akbar Le Grand, c’est pour se retrouver auprès de Machiavel et Amerigo Vespucci enfants, ainsi que son moins célèbre cousin Agustino. Notre Mogor dell’ Amore n’aurait pu se satisfaire de personnages plus modestes et apparemment, nous non plus. L’auteur nous offre une multitude d’histoires plus riches et fouillées les unes que les autres et un roman où la culture se marie à une imagination remarquablement féconde.
   
   Ce cadre et cette époque sont à la mode pour les romans, mais j’ai peur qu’après "L’enchanteresse de Florence", tous les autres récits aient du mal à se faire admirer. J’en avais un autre en attente de lecture, je l’ai repoussé à plus tard, j’ai peur pour l’instant qu’il pâtisse trop du voisinage et de la comparaison. Et si seulement il n’y avait que l’histoire, mais l’écriture de Rushdie! Quel art, quelle aisance! Quelle richesse des personnages secondaires! Pour ne rien dire de la finesse du regard, de l’humour, des clins d’œil (Le chef de guerre Argalia n’est-il pas accompagné de 4 géants dont l’un ne craint pas de s’appeler D’Artagnan? N’y a-t-il pas des «sorcières aux pommes de terre»?) Ne voyons nous pas notre narrateur recycler sans vergogne (mais avec talent) des récits que nous reconnaissons pour être directement inspirés d’évènements qui lui sont advenus auparavant? Et l’auteur ne parvient-il pas au final à expliquer et réorganiser le tout? Non seulement Rushdie est fin, mais encore il compte sur la finesse de ses lecteurs, l’utilise et l’encourage, prenant le contrepied de la "littérature" formatée qui prend leur sottise et leur paresse pour présupposés (et plus sûr soutien).
   
   Un livre à lire, vraiment ! Eh oui, encore un! Qu’y puis-je? Régalez-vous.

critique par Sibylline




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