Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Un Dieu un animal de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari
  Un Dieu un animal
  Où j’ai laissé mon âme
  Dans le secret
  Le sermon sur la chute de Rome
  Balco Atlantico
  Le principe
  Aleph zéro
  A son image

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse où il enseigne depuis 2007.

Un Dieu un animal - Jérôme Ferrari

Voie sans issue
Note :

   Un jeune homme a quitté son village pour vivre plus grand et plus fort sous l'uniforme des mercenaires. Il a survécu pour revenir à son point de départ: dévasté, il est condamné à devoir s'adapter à une vie qui ne semble plus vouloir de lui. Quand même l'amour ne permet plus de respirer, que reste-t-il?
   
   Je dois dire que si je n'avais pas croisé Jérôme Ferrari et entendu chanter les louanges de son roman, je n'aurais sans doute pas eu le commencement du début de la velléité d'y jeter un oeil. Ce qui aurait été fort dommage. Et en plus ça ne compte pas, il ne fait que 109 pages (on a les excuses qu'on peut).
   
   109 pages, certes, mais quelles 109 pages! Le sentiment de malaise, d'étouffement présent dès les premières lignes ne fait que s'amplifier au fil des pages. "Un dieu un animal" est un roman sur la vanité de la fuite, sur le désespoir et le désenchantement. Comme beaucoup, ce héros sans nom a cru pouvoir partir, tout quitter pour vivre autre chose que la vie qu'il était destiné à vivre. Pas qu'il ait grandi parmi de mauvaises gens: ses parents sont adorables, les voisins pas méchants. Mais voilà, parfois, l'horizon est tellement attirant et les frontières du monde connu tellement et trop proches. Sauf que tout ce qu'il reste au bout du chemin est la désillusion, la connaissance atroce du fait que partir ne résout rien et ne permet finalement pas grand chose de plus que le détachement.
   
   "Bien sûr les choses tournent mal, pourtant, tu serais parti et quand l'étreinte du monde serait devenue trop puissante, tu serais rentré chez toi. Mais ça ne s'est pas passé comme ça, car les choses tournent mal à leur manière mystérieuse et cruelle de choses et font se briser contre elles toutes les illusions de lucidité. Tu es parti, le monde ne t'a pas étreint et, quand tu es rentré, il n'y avait plus de chez toi. Il y avait tes parents, ta maison et ton village, mais ce n'était miraculeusement plus chez toi."
   
    Il y a l'espoir tout de même, celui permis par l'amour: Magali, l'amour d'adolescence, la jeune femme retrouvée. Un autre désespoir malgré l'apparence de la réussite. Magali est une jeune femme brillante, jolie, l'image de la chasseuse de tête performante, dévouée à son entreprise. Un masque qui voile mal un sentiment d'oppression, les doutes, et le mépris ressenti envers soi-même de douter quand tout semble aller pour le mieux.
   " Elle considère sa vie avec un mélange d'agacement et de perplexité qui la paralyse. Elle est incapable de se réjouir. Elle est incapable de se plaindre. Quand elle est tentée de le faire, des faits incontestables, sa parfaite santé, sa fiche de paie, sa jeunesse, son appartement si joliment décoré, l'amour de son père l'en dissuadent et l'empêchent de croire à la réalité de sa propre détresse. Le monde n'a rien à offrir contre quoi elle pourrait désirer sérieusement d'échanger tout cela."
   
    Au centre de leur vie à tous les deux, une angoisse que rien, ni famille, ni amis, ni amour ne peut dissoudre, angoisse parfaitement transcrite et rendue par le style sec de l'auteur, l'usage de la deuxième personne du singulier, comme si le jeune homme s'adressait à lui-même, dans un éclat de lucidité douloureuse et mortelle. Les fils se tissent petit à petit entre souvenirs et présent, dans une introspection que vient entrecouper mais certainement pas alléger le "elle" de Magali, enfant perdue aussi à sa manière. Violence de l'univers du travail et d'une société dont on ne sait guère ce qu'elle attend de ses enfants, violence de la guerre sous le soleil du désert, deux horreurs s'affrontent, aussi incompréhensibles l'une que l'autre. On ne respire pas, on encaisse jusqu'au bout ce récit particulièrement fort et dense de la chute de deux être humains dans l'enfer de la solitude et de la violence. C'est tout simplement magistral.
    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Densité et force du récit
Note :

   Il était parti pour l'Irak où il s'était engagé comme mercenaire. Il avait entraîné dans son aventure son ami d'enfance, Jean-Do. Il est revenu depuis peu dans son village natal, quelque part en Corse. Jean-Do, lui, ne reviendra pas. Sa vie s'est brutalement interrompue lorsqu'un kamikaze s'est fait exploser au checkpoint qu'ils contrôlaient.
   Depuis, il erre sans but dans ce village. Lui qui, avant tout cela, avait déjà trouvé si peu de sens à sa vie au point de s'engager dans l'armée, se retrouve aujourd'hui aussi démuni qu'avant, entre ses parents vieillissants et les ruelles de ce village qui lui rappellent sans cesse les souvenirs d'une enfance alors riche en espoirs.
   De ces années passées remonte alors en lui un souvenir, celui d'un flirt avec une jeune fille qui venait passer ses vacances ici, Magali, la fille du Russe.
   
   Qu'est-elle devenue après toutes ces années et toutes ces épreuves? Et s'il reprenait le fil de cette histoire interrompue par ces évènements tragiques?
   S'il retrouvait Magali, y aurait-il moyen d'effacer de sa vie cette parenthèse traumatisante et de retrouver, peut-être, l'insouciance des années d'une adolescence perdue? Lui écrire une lettre, dans l'espoir qu'elle la reçoive, voilà la solution. La retrouver, apprendre ce qu'elle fait, quelle est sa vie. Renouer, peut-être, une relation qui s'était ébauchée près de la fontaine du village quelques années auparavant.
   
   Magali, elle, travaille dans un cabinet de consultants. Ici on ne parle et on ne vit que pour atteindre et dépasser des objectifs dérisoires. La vie se mesure à l'aune des contrats remportés, des résultats, du chiffre d'affaires. Chacun est engagé dans une compétition qui l'oblige à se dépasser et à dépasser ses collègues/adversaires. Une sorte d'élan mystique incite tous ces cadres en costume-cravate et en tailleur à sacrifier leur existence sur l'autel du dieu de l'entreprise, un Moloch invisible qui se repaît de chiffres, de pourcentages et de bilans positifs.
   
   C'est à cette rencontre entre deux formes de violence que nous invite Jérôme Ferrari dans «Un dieu un animal», deux formes de violence qui incarnent à elles seules les inquiétantes dérives de notre société. La violence traditionnelle, celle des armes et du sang, incarnée par ce jeune homme revenu d'Irak, et la violence du monde des affaires, celle des rapports humains au sein des entreprises où seuls les plus performants peuvent survivre. Au travers de ce récit magnifique et dérangeant, Jérôme Ferrari décrit avec lucidité l'impasse dans laquelle se trouve toute une génération sans repères, une génération offerte en sacrifice aux déités de l'argent et de la politique internationale.
   
   Amer constat qui dénonce sans ambiguïtés les idéaux factices de nos sociétés contemporaines, «Un dieu un animal» nous renvoie une image de nous-mêmes bien peu reluisante et nous donne à réfléchir sur le sens que nous pouvons donner à notre vie.
   
   Construit comme un long monologue dans lequel le narrateur (Qui est-il, d'ailleurs, ce narrateur? Est-il ce Dieu que nous avons délaissé au profit d'autres idoles?) s'adresse au jeune homme en le tutoyant. Ce texte, difficile à appréhender au début, se lit par la suite sans relâche tant la tension y est forte et monte crescendo. Sans chapitres ni paragraphes permettant au lecteur de bénéficier d'une pause, le récit nous entraîne et nous submerge comme une lame de fond. On ressort de ce roman hébété, halluciné par tant de puissance dans l'évocation de ce monde insoutenable qui est pourtant le nôtre.
   
   La prose de Jérôme Ferrari, poétique, mystique, brutale, envoûtante et hypnotique nous porte sans répit dans ce récit brutal et désespéré aux accents de tragédie. Un court roman, certes, mais dont le nombre de pages (une centaine) ne nuit en rien à la densité et à la force du récit.
   
   Un roman essentiel, peut-être l'un des plus marquants qu'il m'ait été donné de lire ces derniers temps.
    ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Comme un souffle…
Note :

   Pour augmenter le plaisir, il faut, je crois, lire ce livre d’une seule traite. S’aménager le temps pour ne pas être interrompu. Se laisser emporter par le souffle…
   
   Vous serez alors embarqué par le "tu" adressé au personnage masculin puis sans le déceler ballotté vers le "elle" son pendant féminin. Plus rien ensuite pour arrêter la prose qui déroule son inexorable avancée. Plus aucun arrêt mais des passages d’époques en passés, de traumatismes en souvenirs.
   
   L’homme a fui sa vie de perdition pour rejoindre une armée de mercenaires sur les terrains désertiques de nos guerres modernes. Il en est revenu marqué et, s’adressant à lui, le narrateur nous fait revivre, petite touche par petite touche, jusqu’au dénouement, ses souvenirs d’horreur. Se raccrochant à sa famille, il cherche à retrouver son amour d’adolescence, la lueur d’espoir. Celle-ci entre alors dans le tourbillon. Magali travaille efficacement pour une entreprise aux objectifs bien programmés. Elle est pourtant en quête de sens de sa vie. Ce n’est pas lors de la traditionnelle soirée d’entreprise trop arrosée qu’elle parviendra à y voir plus clair. Ici ou là-bas, les souffrances se font jour et les remèdes compliqués à trouver.
   
   Et même si ces deux là se retrouvent, il sera difficile de se comprendre. L’une est un rouage d’entreprise qui a su la rendre performante bien que souffrante, l’autre est un revenant de l’absurdité violente de la guerre. Pas simple alors de se comprendre et notamment d’accepter les compromissions (puissante scène de repas avec les collègues de travail de Magali). Et pourtant… mais il ne faut pas révéler trop de choses…
   
   Quant au titre, je préfère que vous lisiez, ce sera toujours mieux que d’expliquer.
   
   "En septembre, tu es allé au cinéma et tu as pris un cachet une demi-heure avant le début de la séance en espérant que la montée te clouerait dans ton fauteuil. Tu as regardé la jungle brûler pendant que Martin Sheen fumait une cigarette et tu as remonté le fleuve à ses côtés jusqu'à ce qu'il s'estompe et disparaisse pour te laisser prendre sa place. C'était à toi qu'Aurore Clément tendait une pipe d'opium en te caressant la joue, et c'était à toi qu'elle parlait de son mari défunt et des incurables blessures de son cœur, c'était à toi qu'elle confiait qu'il ne savait plus s'il était un animal ou un dieu et tu as ouvert des yeux immenses quand elle s'est penchée vers toi pour te confier, mais vous êtes les deux, capitaine, vous êtes les deux, et tu as tendu les doigts pour toucher ses seins à travers les voiles transparents et tu t'es retrouvé, seul et halluciné, dans les rues où passaient encore quelques touristes, avec ta colère intacte au milieu des débris de toutes les promesses trahies." P 83
   
   
J’ai pensé aux heures souterraines de Delphine de Vigan pour le thème sur l’entreprise ou encore à Olivier Adam. Ce que j’y ai trouvé de plus puissant, c’est l’écriture tourbillonnante faite de longues phrases maîtrisées au service de personnages perdus dans un monde qu’ils subissent plus qu’ils l’acceptent. C’est ce style qui réussit à nous mettre en empathie avec ces personnages au demeurant trop englués. Ces derniers cherchent à se défaire de leurs vies peu épanouies sans y parvenir véritablement. Constat sombre bien qu’éclairant.

critique par OB1




* * *