Lecture / Ecriture
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La pluie, avant qu'elle tombe de Jonathan Coe

Jonathan Coe
  La maison du sommeil
  Bienvenue au club
  La Femme de Hasard
  Le cercle fermé
  Les Nains de la Mort
  Testament à l’anglaise
  La pluie, avant qu'elle tombe
  La vie très privée de Mr Sim
  Dès 11 ans: Le miroir brisé
  Expo 58
  Désaccords imparfaits
  Une touche d’amour
  Numéro 11

Jonathan Coe est un écrivain britannique, né en 1961.
Il a reçu le prix Médicis étranger en 1998 pour "La Maison du sommeil".

La pluie, avant qu'elle tombe - Jonathan Coe

Legs
Note :

   Parution en France : Janvier 2009
   
   Rosamond vient de mourir mais a laissé à une mystérieuse Imogen, jeune femme aveugle, une série de cassettes enregistrées où, s'appuyant sur vingt photos dûment sélectionnées, elle révèle un secret de famille courant sur trois générations de femmes. Plus que tout cela peut être, l'objectif est de lui laisser "la conscience de [son] histoire, de (son ) identité, la conscience de [ses]origines, et des forces qui [l]'ont façonnée."
   
   Traversée par des coïncidences qui réapparaissent par delà les années, par des scènes qui semblent se rejouer, "La pluie, avant qu'elle tombe" est sous-tendu par le thème de l'amour maternel déficient et des conséquences qu'il peut entraîner sur plusieurs générations.
   
   Tissant avec virtuosité l'histoire de cette lignée de femmes à celle de l'Histoire, Jonathan Coe nous livre ici une oeuvre sombre mais fluide, qui se lit sans déplaisir, mais qui laisse un peu sur sa faim.
   
    Le style et la construction sont impeccables mais il manque cette petite étincelle de folie qui faisait tout le charme de "la maison du sommeil" (prix Médicis 1998).
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critique par Cathulu




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Des photos passées au révélateur
Note :

   A travers une série de photos destinées à une jeune aveugle, donc accompagnées de cassettes audio explicatives, Rosamond se fait la narratrice d’une saga familiale. Rosamond vient juste de mourir et sa nièce, Gill et les filles de celle-ci écoutent religieusement les cassettes en regardant les photos, car la jeune aveugle, Imogen a disparu de la circulation proche de la narratrice.
   
   Chaque photographie est en fait une histoire dans l’histoire, une amitié, des serments, de grandes occasions, l’amour d’une vie, des enfants, des vacances, des réunions familiales, des Noëls etc. Les personnages vont et viennent au fil du temps où tout se défait et se refait autrement, où les moments de bonheur intense précèdent les tragédies, les mots et les disputes irréparables qui déterminent tout le reste d’une existence.
   
   «Rien n’est laissé au hasard, après tout» (Nothing was random after all.)
pense Gill à la fin du livre. En effet, l’auteur nous plonge et nous entraîne dans cette famille, dans l’histoire de Rosamond depuis la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Il y met tellement de choses sur la fidélité, la confiance, la foi en l’autre, l’amour de deux femmes entre elles (Rosamond préfère les femmes, ce qui ne va pas toujours sans quelque problème dans sa vie en général) et surtout l’attachement aux enfants, mais pas n’importe lesquels, ceux que le destin a choisis, et même si pour certains de leurs parents «ils ne fallait pas qu’il naissent…», c’est pour d’autres une révélation:
   “I have only ever enjoyed the company of exceptional children. I am not talking about IQs or early signs of musical genius. I’m talking about the way they look, the way they talk, their sense of humour, their sense of fun, a certain quality of animation and vitality which you find in some children and which makes you glad to be around them.”
   (Je n’ai toujours apprécié que la compagnie d’enfants exceptionnels. Je ne parle pas de QI ou des prémisses du génie musical. Je parle de la façon d’être, de parler, de leur sens de l’humour, de l’amusement, une certaine qualité d’animation et de vitalité qu’on trouve chez les enfants et qui font qu’on est heureux d’être avec eux.)

   
   On pourrait trouver lassant cette voix d’outre-tombe de Rosamond qui décrit chaque photo par le menu, en partant bien du premier plan, ressuscitant le souvenir pour Imogen, qui n’est pas aveugle de naissance mais par un de ces accidents de la vie qui jalonnent le roman – et hélas, les vies aussi – mais rien n’y fait, on creuse l’abîme avec elle, car nous avons la même position de l’aveugle puisqu’aucune de ces photos n’apparaît sous nos yeux de lecteur mais sont «révélées» avec tellement plus de profondeur par la narratrice qu’elles semblent un peu nous appartenir. Le talent exceptionnel de Coe – comme tout grand écrivain- est de rendre universel ce qui ne pourrait être que privé: une fugue entre cousines, un Noël dans un jardin enneigé, une femme et une petite fille à la baignade en vacances, toutes ces photos sont autant de tableaux universels.
   
   Tous les personnages sont en demi-teinte, rien de manichéen dans le portrait qu’en fait la narratrice à la fin de sa vie, quand bien même on pourrait se prendre à les rejeter. C’est impossible, la justification de leurs actions est là, imperceptible.
   
   Le titre – et c’est rare à mon sens – est extrêmement bien choisi et rend bien compte de cet «avant» et de cet «après» du roman, de la vie de Rosamond.
   
   Quant au style, il est classique, précis, parsemé d’idiomes, il respire la bonne vieille Angleterre comme on l’aime avec ses soleils d’automne, ces feuilles dans le jardin, le morceau de beurre sur un toast au breakfast... C’est un peu une chanson des Beatles de 278 pages, genre «Eleonore Rigby», «She’s Leaving Home» ou encore bien sûr «A Day In The Life» mais tout ça remixé en une grande histoire. Car évidemment, Coe ne peut s’empêcher d’évoquer la musique, lorsque dans les années soixante-dix, Thea, mère d’Imogen rencontre un roadie velléitaire et sans talent.
   
   Un livre que je recommanderais de 18 à 95 ans! Avant c’est trop jeune, après… on ne sait jamais.
   
   Titre original: The Rain Before It Falls
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critique par Mouton Noir




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Have you ever seen the rain?
Note :

   J'ai rencontré Jonathan Coe en début d'année lors d'une interview organisée pour la sortie de sa biographie de B.S. Johnson, écrivain oublié voire inconnu en France. Jusque là je projetais de lire les romans de Coe, sans me presser. L'auteur que j'ai vu ce soir-là m'a intriguée: sa façon de raconter le projet littéraire que constituait cette biographie rédigée de façon originale, ses commentaires sur ce qui l'avait amené à découvrir Johnson, sa façon de présenter cet écrivain et son influence sur ses propres romans, tout cela m'a captivée ce soir-là et c'est en entendant Coe parler d'un autre que j'ai eu envie de le découvrir lui-même en tant qu'écrivain.
   
   J'ai ainsi lu "Bienvenue au Club", bon roman agréable à lire, multipliant les histoires parallèles, avec pour toile de fond l'Angleterre des années 70. Puis "La Femme de Hasard", sur une femme assez commune dont la vie fade sert de prétexte à une histoire encore une fois très bien racontée. Je viens de lire en quelques jours "La Pluie avant qu'elle tombe", roman une fois de plus très différent de mes précédentes lectures et jusqu'ici, de loin mon favori. Je n'avais pas prévu d'en parler aujourd'hui et je crains de le faire bien maladroitement, d'autant plus qu'il m'a laissée dans un état de mélancolie certain, mais je me sens incapable de parler d'autre chose.
   
   Comment résumer cette histoire? Devrais-je dire qu'il s'agit d'Imogen, une jeune femme dont l'histoire familiale est peu à peu retracée par un membre de sa famille à travers des cassettes enregistrées? De Gil et de ses filles, qui écoutent ces cassettes suite au décès d'une parente et découvrent l'histoire d'une des branches de leur famille ainsi que les liens qui les relient à elle? De Rosamond, qui raconte cette histoire en commentant une série de photos avant de mourir, et dont la voix nous accompagne tout au long du récit? Ou bien de Béatrix et de Théa, les chaînons manquants de l'histoire qui fait d'Imogen et de Gil, deux inconnues, les héritières de Rosamond?
   
   Le récit débute lorsque Gil, la cinquantaine, apprend le décès de sa tante Rosamond par téléphone. S'ensuit l'enterrement et quelques semaines plus tard, Gil se rend dans la maison de sa tante et découvre des cassettes enregistrées à l'attention d'une certaine Imogen. Ne retrouvant pas cette inconnue, Gil décide d'écouter les cassettes avec ses filles. L'histoire s'achève lorsqu'après avoir découvert leur contenu, Gil reçoit enfin une lettre lui faisant part de ce qu'est devenue Imogen. L'essentiel du roman correspond au récit de Rosamond, qui choisit une vingtaine de photos pour raconter petit à petit à Imogen leur histoire. D'abord l'amitié entre Rosamond et la grand-mère d'Imogen, puis ses relations avec sa mère et, enfin, la façon dont la destinataire des enregistrements a été éloignée d'elle et de sa famille.
   
   "La pluie, avant qu'elle tombe" est un roman touchant et complexe. La relation entre mères et filles occupe une place importante, à travers les erreurs répétées de génération en génération dans la même famille. Les époques se succèdent et, avec habileté, Coe dresse le portrait d'une famille sur quatre générations, en choisissant un mode de narration original: ces photos espacées de quelques années et dont la description amène la narratrice à raconter une tranche de vie qui s'emboîte parfaitement à la suivante, sans laisser une impression d'inachevé au lecteur ni lasser par une approche un peu répétitive (puisque Rosamond décrit une vingtaine de photos et les scènes qu'elles évoquent pour elle). C'est une histoire poignante, nostalgique et souvent cruelle qui a touché en moi une corde sensible - la beauté désenchantée de ce récit sans doute appuyée par la pluie qui tombe dehors me laisse songeuse et un peu triste.
   
   La Pluie avant qu'elle tombe est celle que préfère la petite Théa, car qu'elle n'existe pas vraiment. "Bien sûr que ça n'existe pas, elle a dit. C'est bien pour ça que c'est ma préférée. Une chose n'a pas besoin d'exister pour rendre les gens heureux, pas vrai?"
   Petit à petit, Rosamond parvient à prendre conscience d'une réalité difficile à saisir: "deux idées absolument contradictoires peuvent être vraies en même temps. Tout ce qui a abouti à toi était injuste. Donc, tu n'aurais pas dû naître. Mais tout chez toi est absolument juste: il fallait que tu naisses. Tu étais inévitable".
   
   Jonathan Coe m'apparaît de plus en plus comme un écrivain anglais essentiel aujourd'hui. Un bon écrivain, à la plume agréable, qui surtout me frappe par son art de la narration et la manière dont il parvient à entraîner le lecteur à sa suite, jusqu'à parfois le laisser un peu perdu sur la route une fois le livre achevé, comme c'est le cas pour moi ici. En tout cas ma découverte de l'univers de Jonathan Coe cette année s'apparente à une révélation et je n'envisage pas une seconde de ne pas lire l'ensemble de ses romans, une fois que cette dernière lecture aura cessé de me hanter.
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critique par Lou




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Patchwork
Note :

   " La pluie, avant qu’elle tombe" pousse à son paroxysme la technique du récit déstructuré. Et au prix d’une idée simplissime mais efficace – surtout traitée par Sebastian Coe – raconter une histoire via vingt photos. Autrement dit raconter vingt micro histoires qui, malgré l’effet kaléidoscope, s’articulent in fine magnifiquement et composent réellement une histoire complète.
   
   C’est Rosamond qui, arrivée en fin de vie, laisse un testament, un témoignage plutôt, sous forme de vingt photos, des photos qui jalonnèrent sa vie, commentées sur les bandes magnétiques d’un magnétophone retrouvé à ses côtés. C’est Gil, sa nièce, qui découvre les bandes et qui va les écouter avec ses filles ("La pluie, avant qu’elle tombe" est un roman très féminin). Et pourquoi pourriez-vous vous dire Rosamond a-t-elle commenté ces vingt photos puisque ces photos sont là, sur la table? C’est que ces photos sont destinées à une aveugle. Une aveugle, et qui plus est une aveugle inconnue, Imogen, de Gill et ses filles. Inconnue ou quasi.
   
   L’exercice de Jonathan Coe ne se limite donc pas à raconter une histoire kaléidoscopique mais aussi donc à faire surgir un secret dans ce que Gil et ses filles croyaient savoir de leur tante, Rosamond.
   
   Il en profite pour nous raconter d’une certaine manière l’Angleterre d’hier et puis celle qui vient d’arriver alors que Rosamond a vieilli et qu’elle n’a plus trop la force de vivre. Un roman sociologique en même temps.
   
   Belle performance pour cet auteur masculin d’avoir écrit un roman de femmes – les hommes ici ne sont réellement que des comparses – qui sonne réellement féminin. Mais Jonathan Coe n’a pas attendu d’avoir écrit "La pluie, avant qu’elle tombe" pour nous prouver sa valeur!
   
   " - J’ai essayé de tout laisser en l’état. Il y a juste une ou deux choses que je me suis permis de faire. Eteindre l’électrophone, par exemple.
   L’électrophone ?
   Oui. Apparemment, elle écoutait de la musique quand… C’est assez réconfortant, à mon sens. Le disque tournait encore sur la platine lorsque je suis arrivée. Le diamant était bloqué dans le sillon en bout de face." Elle se perdit un instant dans ses pensées ; et même si elles avaient quelque chose de morbide, elle faillit laisser échapper un sourire. " En fait, je me suis même demandé, au début, si elle ne chantait pas sur de la musique, quand j’ai vu le micro dans la main."
   Gill la dévisagea. C’était la chose la plus ahurissante qu’elle ait entendue de toute la semaine. Une vision de Tante Rosamond égayant son agonie d’une séance de karaoké improvisée lui traversa l’esprit.
   " Il était branché à un vieux magnétophone, expliqua le Dr May. Un très vieux magnétophone , à vrai dire. Une relique des années soixante-dix. Il était encore sur "enregistrement"."
   Gill fronça les sourcils. "Qu’est-ce qu’elle pouvait bien enregistrer?"
   Le docteur secoua la tête. "Je n’en sais rien ; mais il y avait toute une pile de cassettes. Et puis des albums de photos. Enfin, vous verrez tout ça bien assez tôt. J’ai tout laissé en l’état."

    ↓

critique par Tistou




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Mères toxiques
Note :

   Nul besoin d'un long commentaire après les quatre déjà postés ci-dessus et nul besoin non plus de raconter à nouveau l’histoire. Je vais me contenter de donner mon avis final : j'ai dévoré ce roman de bout en bout avec beaucoup de plaisir car J. Coe a su faire un récit absolument captivant. J'ai trouvé la structure, l'idée de ces vingt photos entraînant vingt séquences de souvenirs qui retracent tous ces destins (principalement féminins) sur trois ou quatre générations, très originale et efficace. Vivante. On a presque tous connu ces moments de mémoire où, penchés sur de vieilles photos, on évoque les gens qu'on y reconnaît et des anecdotes de l'époque. Ce sont toujours des moments plein de vie et à charge émotionnelle forte, et je ne me souviens pas de l'avoir déjà vu ainsi utilisé dans un roman. C'était une excellente idée.
   
   Ensuite, la force de ce récit tient à ce qu'il nous montre du pouvoir de l'amour, qu'il soit donné, reçu ou refusé.
   
    L'amour dont les petites filles ont manqué depuis la toute première du récit, Béatrix, en a fait des femmes elles-mêmes peu capables d'aimer, reproduisant donc cette attitude froide, et, loin de s’estomper, le mal n'a fait que croître d'une génération à l'autre. J. Coe le montre fort bien, sans que son récit soit jamais démonstratif. Par ces femmes non aimées, viendra le mal.
   
   Rosamund elle, personnage principal, fut aimée et diffusa elle-même beaucoup d'amour. Pratiquement toute la chaleur, le bien et le positif vient d'elle. La vieille lesbienne célibataire et, évidemment, sans enfant, a irradié toute sa vie une chaleur humaine qui, si elle n'a pas suffi à contrebalancer les glaces du manque d'amour, a tout de même par moments, rendu espoir, au moins au lecteur.
   
   A lire.

critique par Sibylline




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