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Bilal sur la route des clandestins de Fabrizio Gatti

Fabrizio Gatti
  Bilal sur la route des clandestins

Bilal sur la route des clandestins - Fabrizio Gatti

Journaliste témoin
Note :

   L'espèce humaine, c'est bien connu, a toujours éprouvé le besoin de désigner des boucs émissaires, victimes expiatoires offertes en pâture à la vindicte populaire, cristallisant en elles toutes les angoisses et les inquiétudes de leurs persécuteurs. Ces pratiques se sont particulièrement incarnées dans les sociétés occidentales depuis le haut Moyen-Âge et elles continuent plus que jamais à sévir aujourd'hui. Ce furent tout d'abord les juifs, les femmes, les hérétiques, les libres-penseurs...
   Ce sont aujourd'hui les jeunes, les pauvres, les chômeurs, les étrangers (surtout quand leur couleur de peau et leur religion différent de la nôtre). Que dire alors des «clandestins», ces nouveaux parias qui bien souvent au regard du public, incarnent à eux seuls toutes ces «déviances» sociales?
   Le terme même de «clandestins» n'est-il pas déjà en soi une accusation, une manière de désigner ces hommes et ces femmes comme des délinquants?
   
   Il ne se passe guère de semaine sans que les médias européens relatent, images à l'appui, des informations ayant trait à ces populations en exode: rapports d'expulsions, ouvertures (ou fermetures) de centres d'accueil et de détention, discours démagogiques des politiques, mais aussi drames survenus lors du parcours de ces émigrants: cadavres repêchés en pleine mer suite au chavirage de barques surchargées, personnes tuées par le manque d'air, la chaleur et la déshydratation, enfermées dans des containers transportés par bateaux et par camions...
   
   Ces faits, si horribles soient-ils, n'éveillent chez beaucoup d'entre nous qu'un vague sentiment de compassion, voire de l'indifférence. Il est vrai qu'en ce domaine, les médias, appuyés par les politiques, ont ancré dans les consciences la solide conviction que ces émigrants n'ont rien à faire dans notre si belle Europe où le travail est une denrée rare et où chacun s'évertue, en cette période de crise, à préserver son train de vie.
   À ce refus, lié à une situation économique moribonde s'ajoutent les vieux relents de xénophobie fortement ancrés dans l'histoire européenne et habilement exploités par des politiciens soucieux de flatter les plus bas instincts d'un électorat déjà peu enclin à accepter les immigrés dits «officiels».
   
   Fabrizio Gatti, reporter de l' hebdomadaire italien L'Espresso, s'était il y a quelques années fait passer pour un immigré roumain afin de découvrir l'envers du décor. Cette fois-ci, c'est à la route des immigrés d'Afrique qu'il s'est intéressé.
   
   De Dakar à la frontière Libyenne en passant par le Mali et le Niger, il a suivi la route de ces nouveaux esclaves, partageant leurs effroyables conditions de vie afin d'apporter aux lecteurs européens une image de ces hommes et de ces femmes bien plus réaliste que ce que nous en disent les médias.
   C'est donc sur des camions surchargés que ces voyageurs du désespoir traversent le désert pendant des jours. À chaque arrêt, à chaque poste frontière, les voilà dévalisés, humiliés, torturés par les militaires et les policiers qui ont trouvé en ces convois un moyen de s'enrichir facilement. Les passeurs, les chauffeurs de camions et de 4x4, sont également de la partie et soutirent sans états d'âme les économies chèrement amassées par les voyageurs.
   Les accidents et les pannes sont fréquents avec ces véhicules retapés à la va-vite. Bon nombre d'émigrants se retrouvent perdus en plein désert, sans eau ni nourriture, à cause d'un problème mécanique, d'une mauvaise orientation du chauffeur qui s'est égaré dans les sables et ne retrouve plus la piste. Parfois, ils sont tout simplement abandonnés par les conducteurs qui, après leur avoir soutiré tous leurs biens, les laissent mourir de soif et de faim.
   D'autres, à qui l'on a tout volé, s'arrêtent dans les villes d'étape, pensant y travailler quelques mois avant de reprendre la route. Leur quotidien devient celui d'esclaves au service des autorités locales; les femmes y sont souvent contraintes à la prostitution pour assurer leur survie. La chaleur, l'hygiène plus que sommaire, la promiscuité dans ces camions où l'on s'entasse par dizaines, le manque de nourriture, provoquent fièvres et maladies souvent mortelles si elles ne sont pas traitées à temps avec les moyens adéquats.
   
   Fabrizio Gatti devra interrompre cette odyssée dantesque à la frontière libyenne, les accords sur l'immigration clandestine signés par Silvio Berlusconi et Mouammar Khadafi l'empêchant de pénétrer plus avant dans ce pays afin d'y découvrir la terrible situation des ressortissants d'Afrique noire, persécutés et déportés par les autorités afin de complaire aux exigences européennes, en échange d'une nouvelle virginité pour le dictateur libyen considéré il y a encore peu de temps comme un terroriste et reçu aujourd'hui à bras ouverts dans nos exemplaires et irréprochables démocraties.
   
   La suite du voyage de Fabrizio Gatti reprendra à Lampedusa, île sicilienne située à mi chemin de l'Italie et de la Tunisie.
   Gatti va se faire passer pour un naufragé d'une embarcation et prendra l'identité d'un kurde irakien prénommé Bilal. Il va être parqué comme les autres émigrants dans un camp insalubre, victime des exactions et des brimades de certains policiers et militaires italiens nostalgiques de l'époque mussolinienne.
   Le sort des émigrants n'est en effet pas meilleur dans ces camps situés en Europe que lors de leur traversée des déserts africains. Malgré les discours pontifiants et les diatribes pseudo philanthropiques, la situation dans ces camps est particulièrement difficile pour les résidents.
   
   Mais ce qui importe avant tout dans le récit de Gatti, ce ne sont pas les conditions terribles de cet exode ni même son parcours personnel au cours de cette odyssée, mais ces hommes et ces femmes qu'il va rencontrer lors de ce périple. Subitement, ces anonymes que nous voyons quotidiennement sur les écrans de télévision et dont les visages nous restent inconnus, prennent ici une autre dimension, celle d'êtres humains dont l'histoire personnelle, les vicissitudes de la vie, la misère, les guerres civiles, les ont poussés à tout quitter, familles, amis, souvenirs, pour retenter autre part une autre vie, qu'ils espèrent plus souriante. Nombre d'entre eux sont diplômés dans leur pays d'origine et n'hésitent pourtant pas à accomplir les tâches les plus humbles pour parvenir à gagner un peu de liberté. Ils endurent stoïquement les humiliations, les coups, les vols, dans le seul but de partager certains de nos privilèges d'européens nantis, privilèges dont nous n'avons bien souvent même plus conscience: le privilège de manger chaque jour, de boire de l'eau potable, d'étudier, de se promener librement dans les rues, d'avoir un toit sous lequel dormir...
   
   Pour Fabrizio Gatti, ces hommes et ces femmes sont des héros modernes. Un immense espoir les soutient dans toutes les épreuves qu'ils ont à traverser pour acquérir le moindre de nos avantages. Ils sont prêts à braver la mort et la souffrance pour recevoir en partage ce que le hasard de notre lieu de naissance nous a prodigué, cette chance d'être nés dans un pays libre, en paix, et suffisamment développé pour que la majorité d'entre nous puisse bénéficier de conditions de vie décentes.
   
   Lire le récit de Fabrizio Gatti, c'est comprendre justement cette chance fabuleuse qui nous est octroyée, à nous, habitants de l'Europe, cette chance que nous avons souvent le tort de considérer avec ingratitude.
   
   Pouvons-nous rester aveugle à la détresse de tous ces gens? Pouvons-nous pousser l'indifférence jusqu'à détourner le regard lorsque certains ministres se glorifient d'avoir expulsé hors de nos frontières ces hommes, ces femmes et ces enfants qui ne demandent qu'à vivre dans la paix et la sécurité?
   
   Si, dans un avenir plus ou moins proche, l'Histoire donne raison à Fabrizio Gatti en considérant ces émigrants comme des héros, notre rôle à nous, européens, sera-t-il celui d'avoir incarné les lâches et les égoïstes?

critique par Le Bibliomane




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