Lecture / Ecriture
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D'autres vies que la mienne de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère
  Un roman russe
  La classe de neige
  La moustache
  L'Adversaire
  D'autres vies que la mienne
  Limonov
  Le royaume

Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né en 1957.

D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère

De l'empathie à la compassion
Note :

   Prix RTL-LIRE 2009, meilleur récit français
   
   
   L'histoire commence par "La nuit d'avant la vague, je me rappelle qu'Hélène et moi avons parlé de nous séparer. Ce n'était pas compliqué : …" Et la quatrième de couverture dit à la fois l'essentiel et rien du roman : "témoin des deux événements qui me font le plus peur au monde : la mort d'un enfant pour ses parents, celle d'une jeune femme pour ses enfants et son mari. (…) Tout y est vrai."
   
   J'ai aimé ce livre, j'y ai un peu ri, j'y ai appris beaucoup de choses – sur le handicap, sur le vécu des malades atteints du cancer, et sur les familles surendettées aidées par l'activité juridique hors du commun des juges de Vienne. Et j'y ai lu mes peines et mes peurs, celles du passé enfouies et amnésiées, les plus récentes encore douloureuses, et les futures envisageables avec réalisme sans pessimisme… Et je crois, avec le recul de ma lecture, que trois choses principalement m'ont touchée: la première est le parcours d'évolution personnelle de l'auteur, la seconde est que l'empathie comme la compassion s'apprennent, la troisième est qu'aucune résilience n'est possible sans le service de l'autre et à l'autre.
   
   Commençons par le parcours d'évolution personnelle de l'auteur: j'ai lu peu de romans d'Emmanuel Carrère. J'avais beaucoup apprécié "La moustache", et je n'étais pas intéressée par la lecture de "L'Adversaire". De cet homme transpiraient comme de la vanité, de la cruauté et du cynisme, sans que je n'en connaisse les raisons, les motivations. A défaut de le connaître et de le comprendre, j'ai juste ignoré son œuvre, éloignée de mes goûts naturels. Ici, l'auteur se dévoile sans indulgence, factuellement, et au fur et à mesure des pages qui déroulent des vies aussi communes qu'extraordinaires.
   
   Les souffrances des autres peuvent vous rapprocher d'eux ou vous en éloigner. Ce n'est pas facile d'approcher la souffrance de l'autre avec de l'amour, et non avec de la peur. Ce qui est magnifique ici, c'est que face à la souffrance de l'autre, l'auteur et les acteurs des vies qu'il raconte, ne vont pas s'arrêter à leurs peurs, ils vont aller au-delà. Ils vont accepter cette réalité époustouflante de souffrances, et lui faire face en offrant de l'amour.
   
   
   PS: Ce roman a été déclaré "Meilleur roman français de l'année 2009" par RTL-Lire
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critique par Alexandra




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Un récit sobre et talentueux
Note :

   «La nuit d'avant la vague, je me rappelle qu'Hélène et moi avons parlé de nous séparer. Ce n'était pas compliqué: nous n'habitions pas sous le même toit, n'avions pas d'enfant ensemble, nous pouvions même envisager de rester amis; pourtant c'était triste. Nous gardions en mémoire une autre nuit, juste après notre rencontre, passée toute entière à nous répéter que nous nous étions trouvés, que nous allions vivre le reste de notre vie ensemble, vieillir ensemble, et même que nous aurions une petite fille".
   
   "D'autres vies que la mienne" n'a rien à voir avec "Un roman russe" et c'est heureux car je n'avais pas du tout aimé ce précédent roman d'Emmanuel Carrère. Cette dernière parution s'apparente d'ailleurs plus à un récit dans la mesure où elle relate des histoires qui se sont réellement passées, dont l'auteur a été témoin et parfois acteur, et dont il fait un roman émouvant et prenant.
   
   L'histoire démarre en 2004 alors qu'Emmanuel et Hélène, sa compagne -une journaliste bien connue de LCI- sont en vacances au Sri Lanka au moment du Tsunami. Épargnés par la catastrophe, ils sont néanmoins touchés par ce drame à travers la mort de Juliette, la fillette âgée de 4 ans, d'un couple d'amis.
   
   Juliette, c'est aussi le prénom de la sœur de la compagne d'Emmanuel Carrère. Elle marche avec des béquilles suite à un cancer dans son adolescence et est juge d'instruction. Mariée et heureuse avec Patrice, mère de trois jeunes enfants, elle succombera à la rechute de son cancer à l'âge de 33 ans, laissant son entourage démuni mais plein de courage et de vie.
   
   Dans cet entourage, Etienne, juge également, collègue et ami très proche de Juliette, en raison d'un point commun: comme elle, il boite suite à un cancer contracté pendant l'adolescence. C'est lui qu'Emmanuel Carrère ira voir, pour qu'il lui parle de Juliette et de sa maladie.
   
   L'auteur fait de ces vies, d'autres vies que la sienne, un récit bouleversant. Il va nous faire découvrir et vivre la détresse de ces personnages, qui vont vivre ce qui peut arriver de pire à un être humain: la mort d'un enfant et la mort d'un compagnon en pleine jeunesse.
   
   La première partie du livre, qui suit la découverte de la catastrophe au Sri Lanka et les premiers instants qui l'ont suivie, est bouleversante et nous plonge d'emblée dans la vie de ces êtres. Tout aussi passionnante, le récit de la vie de juge dans une petite ville de Province, et qui ne me réconciliera pas avec l'image que j'ai du monde de la justice, de ses avocats, mais aussi sur les organismes de crédit, qui achèvent de broyer des vies déjà difficiles.
   
   L'occasion aussi pour l'auteur de faire un retour sur soi lucide et absolument pas nombriliste, de montrer comme la vie des autres peut retentir sur la nôtre, quand on sait se montrer empathique et humain.
   
   Emmanuel Carrère nous raconte des histoires vraies, des vies belles, courageuses, dignes mais cruelles. Les personnages décrits sont magnifiques d'humanité, de sobriété et de vérité. Témoin discret de ces vies, il en fait un roman bouleversant, sans complaisance, criant de vérité, sobre et talentueux.
   
   Un récit qui rend silencieux et qui force le respect.
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critique par Clochette




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Carpe Diem Parisianis
Note :

   «Je me sentais brillant, important, et cette semi-belle sœur cancéreuse au fond de son patelin de province, cela me faisait de la peine, bien sûr, mais c’était loin.»
   Emmanuel Carrère n’écrit pas un roman avec "D’autres vies que la mienne", mais bel et bien un témoignage qui l’a touché directement puisqu’il s’agit de rendre compte de deux morts insupportables: la perte d’un enfant et celle d’une jeune maman. Ces deux personnes n’ont pas de rapport entre elles si ce n’est qu’elles s’appellent, morbide coïncidence, toutes les deux Juliette.
   
   Tout d’abord l’auteur/narrateur –comme précédemment dans "l’adversaire" et à l’instar d’un Truman Capote – raconte par le menu la mort d’une petite fille lors du tsunami au Sri -Lanka, alors qu’elle jouait sur la plage. Il se lance dans la quête du corps avec les parents et grand-père de celle-ci, soutenu par sa compagne, Hélène, journaliste de LCI. Il observe les réactions, ils passent des soirées avec eux, on les entoure comme on peut et c’est finalement le point de départ de son livre que Philippe, le grand-père de la petite Juliette, recommande à Emmanuel Carrère, d’écrire, presque comme un devoir moral.
   
   La deuxième partie du livre est consacré à la mort de la sœur de sa femme, d’un cancer vaincu une fois dans l’adolescence. C’est la rencontre d’autres personnes, qui comme elles, ont vaincu une première fois le cancer, ainsi Etienne, juge à Vienne, son collègue et ami avec lequel elle entretient des rapports étroits tant dans la façon de traiter les dossiers d’instance contre les organismes de crédit abusifs, qu’à cause de leur passé commun de cancéreux qui les a rendu tous deux boiteux. C’est la complicité joyeuse qui l’emporte dans ce travail qui joue avec les lois et la jurisprudence. C’est aussi cette volonté de défendre ceux qui sont faibles aussi bien moralement que matériellement, bref la veuve et l’orphelin et tous les pauvres bougres qu’on a arnaqués.
   «Non, ça me va très bien un monde où on a le droit de violer la loi. Mais je veux aussi, moi juge, avoir le droit de la faire respecter. C’est ça, le libéralisme. Non?»

   Conclut un jour Etienne devant des représentants d’organismes de crédits qui commençaient à trouver que ces deux juges de Vienne (Juliette et lui), devenaient quelque peu gênants.
   
    Il s’agit aussi d’offrir un livre-repère pour les trois petites filles que laissent Juliette, de montrer comment tout ceci a agi sur l’auteur, sur son couple, leur père, Patrice, artiste modeste de BD, selon l’auteur, un peu naïves mais qui a le rôle du baba cool, un peu anar, un peu altermondialiste et un peu dans les nuages. C’est mon «personnage» préféré, à vrai dire.
   
   Mais bien plus que tout, on assiste, dans cette narration d’histoire vraie, vécue de l’intérieur, à une prise de conscience de son auteur, de la mort d’autrui, de leurs vies «provinciales» et modestes (la mienne entre autres, les nôtres pour la plupart…), un peu comme une conversion, un réveil salutaire, une descente de son piédestal de parisien qui, il le dit lui-même, se sentait «brillant et important».
   
   Le style me semble extrêmement en adéquation avec ce qui est dit. L’humour teinte souvent les scènes de la vie réelle des juges et, quand il s’agit de parler de la mort, de la souffrance, c’est pas à pas, sans vraiment de précautions qu’on y avance mais les choses sont dites et paraissent presque naturelles tant, l’auteur sait devenir à la fois simple et précis.
   
   Enfin, au fur et à mesure de cette lecture, on apprend à renouer avec le quotidien et on se dit que, décidément, «la vie est un roman», une tragédie avec laquelle il faut pourtant bien compter. Une saine piqûre de rappel est parfois nécessaire.
   
   Du bel ouvrage, un livre sensible et nullement déprimant.
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critique par Mouton Noir




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Témoignage sur la perte
Note :

   Au Sri Lanka, l’auteur et narrateur passe ce qu’il pense être ses dernières vacances en compagnie de son amie Hélène; leur couple bat de l’aile, il n’arrive pas à être heureux, ils s’éloignent… jusqu’à ce qu’une vague géante ou tsunami déferle sur les côtes, emportant la vie de milliers de personnes et notamment celle de la petite Juliette, 4 ans, fille unique d’un couple rencontré pendant le séjour. Ce drame rapproche les deux couples, qui se sentent alors unis dans ce combat pour la vie… un peu plus tard, l’auteur apprend le décès d’une jeune-femme magistrate victime d’un cancer. Brillante, épouse comblée et mère de famille, elle succombe à la maladie. Confronté à ces drames dont il est témoin, l’auteur se sent missionné pour parler au nom des proches de ces victimes, pour comprendre l’impact d’un décès dans une famille, l’injustice qui touche même les plus justes, le deuil, l’importance de saisir le bonheur quand il est là…
   
   La construction de ce roman est un peu étrange, avec les changements de points de vue d’un paragraphe à l’autre. A la manière d’un journaliste, Emmanuel Carrère retranscrit les pensées et confessions de ceux qui ont vécu la perte. Tantôt il prend la parole car il se livre à une auto-analyse tout au long du roman, tantôt il cède la place à ses interlocuteurs. C’est dur, car il évoque les préparatifs d’une mort annoncée, la peur pour une mère de quitter ses petites filles et d’abandonner son époux adoré. Mais il évoque également la mort brutale, imprévue d’une petite fille victime d’un accident de la vie. Il témoigne des conséquences de l’insertion de la mort dans un couple, et démontre que les proches des victimes se retrouvent sur le fil du rasoir… si elles penchent d’un côté, elles succombent aussi, si elles penchent de l’autre, elles optent pour la vie.
   
   Certains passages sont donc très durs mais extrêmement bien vus et touchants. En revanche, j’ai trouvé que la façon de construire le roman manquait parfois de fluidité, avec notamment tout un passage sur le droit de la consommation. L’auteur nous fait un cours magistral sur le fonctionnement d’un tribunal d’instance qui certes permet de mieux comprendre les combats d’un des personnages, mais l’éloigne complètement du sujet principal. Ca donne parfois l’impression qu’il a voulu recaser dans son roman toutes les notes qu’il avait prises pendant la préparation de celui-ci, sans prendre soin d’en extraire ce qui n’était pas forcément indispensable pour étoffer son propos.
   
   Malgré cela, il y a de beaux passages dans ce livre, qui est un vrai témoignage sur la perte d’un être cher. Ca donne d’autant plus envie de profiter de la vie et de ses proches.
   
   Un roman bouleversant à découvrir
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critique par La Dame




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Les deux Juliette
Note :

   Emmanuel Carrère est un type drôlement intéressant. Alors que pleins de choses chez lui devraient m’en éloigner (Son égocentrisme, son inclination politique à droite, son coté bourgeoisie parisienne ma-mère-est-secrétaire-perpetuelle-de-l’Académie-Française), son activité artistique me fascine. Que ce soit sa production fictionnelle, romans ou film, ou celle plus personnelle comme "Un roman russe". Avec "D’autres vies que la mienne", il ouvre de nouvelles portes qui ne me font qu’apprécier encore plus cet étrange auteur.
   
   Tout commence au Sri Lanka, en décembre 2004. En vacances, alors que son couple avec Hélène est sur le point de rompre, il subit le traumatisme du tsunami qui, s’il les épargne, eux et leurs enfants, touche de plein fouet une famille française. Alors que le grand-père surveille la petite Juliette sur la plage, cette dernière est emportée, avec son amie sri lankaise. S’en suit un rapprochement avec Emmanuel et Hélène, puis une recherche à travers tout le Sri Lanka pour retrouver le corps de Juliette, qui va d’hôpital en hôpital.
   
   Cet épisode difficile sauve le couple de Carrère. Par la suite il apprend la grave maladie de Juliette, la sœur d’Hélène, atteinte d’un cancer. Juge à Vienne, connue pour son action dans les affaires de surendettement, le sort de Juliette touche Carrère, qui décide de rencontrer ses collègues et de raconter son histoire, sans rien cacher.
   
   Ce qui est troublant dans ce récit, qui a été relu et amendé par les protagonistes (en particulier Etienne, le collègue de Juliette au tribunal), c’est la raison de sa naissance. Tout part d’une question du grand-père de Juliette, celle du Sri Lanka, qui connaissant le travail de Carrère, lui demande s’il a l’intention d’écrire un roman de cette histoire. Carrère, d‘abord perplexe, choisit de prendre des notes au Sri Lanka, puis en France sur la vie de Juliette. Point de départ surprenant dans l’œuvre de Carrère, quand on connaît son attirance première pour ce qui le concerne.
   
   Outre le fait que ce roman est une description réaliste et terrible des situations de surendettement qui broient des familles (exemples frappants présentés dans le roman), c’est également l’occasion pour l’auteur de faire un point sur son travail d’écrivain (où l’on retrouve donc un peu la tendance égocentrique de Carrère). Il établit notamment de nombreux rapprochements avec l’affaire Romand, qu’il décrit dans "L’adversaire" et qui se passe non loin de Vienne. L’écriture de ce roman, la confrontation avec la maladie de Juliette, avec Etienne, le juge boiteux qui tente de coincer les entreprises de crédit, avec Patrice, le mari de Juliette qui vante les bienfaits d’ATTAC et de la Taxe Tobin, semblent avoir produit des transformations chez Carrère, visible dans son roman. Sa relation avec Hélène, apaisée, est également un symbole de cette évolution qu’il donne à lire.
   
   Ce récit est vraiment un très beau livre, touchant, émouvant, poignant lors des scènes plus difficiles décrivant la lente agonie de Juliette. Sans concession, Carrère se montre changer, mais n’occulte en aucune manière les véritables héros de cette histoire: ceux dont on ne parle habituellement pas, et qui sont là mis en avant par la plume d’un écrivain reconnu: un juge boiteux, une juge atteinte d’un cancer, une victime du tsunami, et tous ceux qui les entourent. Travail de commande, qu’il a laissé reposer avant de le rendre public, qui rend un magnifique hommage aux deux Juliette évoquées dans le récit.
    ↓

critique par Yohan




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Franchement déçu!
Note :

   En vacances au Sri Lanka, et témoin chanceux du tsunami, Emmanuel Carrère écrit sur un jeune couple qui y a perdu sa fille. Il enchaîne en racontant sa belle-sœur qui décède d'un cancer, et l'amitié qu'elle entretenait avec un collègue, juge à Vienne, Etienne, et réchappé lui-même de la même maladie. Il finit ainsi la 4ème de couverture:"Il est question dans ce livre de vie et de mort, de maladie, d'extrême pauvreté, de justice et surtout d'amour. Tout y est vrai."
   
   Je ne peux pas nier le fait qu'Emmanuel Carrère écrive de belle manière ni qu'il semble concerné par les vies des gens qu'il raconte. Seulement, moi, je ne l'ai été que partiellement. J'ai d'abord eu du mal à faire le lien entre le jeune couple qui a perdu sa fille dans le tsunami et la belle famille de l'écrivain. Ensuite, malgré de très belles pages, je n'ai jamais vraiment réussi à être intéressé. Trop de longueurs, de répétitions. A ceux qui trouvent ce livre profond, je dirai que je le trouve plutôt moyen, trop fouillis survolant plusieurs thèmes et finalement n'en approfondissant aucun. Je suis franchement déçu.
    ↓

critique par Yv




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Sensible
Note :

   A quelques mois d'intervalle, Carrère a été témoin de deux événements proprement tragiques: la mort d'une enfant sous les yeux de ses parents, et celle de sa belle-sœur, atteinte d'un cancer foudroyant. Deux Juliette, la grande et la petite, réunies dans la mort, mais aussi dans le souvenir de leurs familles respectives. Décembre 2004: l'auteur se trouve au Sri Lanka avec sa famille recomposée; tous les cinq ont prévu de participer à un stage de plongée. Au dernier moment, par un hasard presque prémonitoire, ils changent d'avis. Le même jour, un gigantesque tsunami frappe l'Asie du Sud-Est, faisant des milliers de victimes, dont la petite Juliette. Face à la détresse de Delphine, sa mère, l'écrivain ne sait comment réagir, lui qui se sent coupable d'avoir survécu. Peu après leur retour en France, le narrateur est confronté, une nouvelle fois impuissant, à la mort de sa belle-sœur, juge d'instance à Vienne dans des affaires de surendettement, qu'il connaissait relativement peu, mais dont la disparition le touche pourtant de plein fouet. A la demande des familles des disparues, parents et amis, E. Carrère entreprend de raconter leur histoire. Nous allons donc suivre le parcours des parents de la petite Juliette pour retrouver le corps de leur fille, et celui de la famille de la grande Juliette pour faire face à la maladie, qui grandit insensiblement, jusqu'à l'issue fatale. C'est ainsi qu'il va rencontrer Etienne, magistrat boiteux, ancien collègue de Juliette, et Patrice, le mari de celle-ci, chacun évoquant une part du caractère de la jeune femme. Cette œuvre de commande, loin d'être froide et impersonnelle, va impliquer le narrateur, et par répercussion le lecteur, bien plus que ceux-ci ne le croient. Car en entreprenant de nous livrer leur histoire, Carrère nous parle finalement des hommes et de leur destinée...
   
   Bouleversant, c'est le premier mot qui vient à l'esprit lorsqu'on referme ce livre qui n'est ni un roman, ni une biographie, ni un témoignage, ni un récit hagiographique. Bouleversant, car chaque mot y sonne juste: après tant d'écrivains qui ont décrit le deuil avec une profusion de détails, Carrère prend le parti de la pudeur et de la retenue, renonçant à mettre des mots sur une émotion parfois trop violente pour être racontée. D'autres vies que la mienne, c'est le règne de l'indicible qui doit pourtant être dit, c'est un livre tombeau qui n'a pas la froideur d'un mausolée de marbre, c'est tout simplement une histoire d'amour, de vie, de mort, et surtout, de dignité. Certes, au départ, la mise en scène permanente de l'auteur lui-même, jusque dans sa vie la plus intime avec sa compagne, peut déranger, îlots d'impudeur et d'exhibitionnisme au milieu d'une œuvre si fine et délicate.
   
    Construit en deux parties inégales, ce livre nous propose de suivre d'abord le récit sri-lankais, peut-être trop peu étoffé par rapport au second témoignage, celui concernant la grande Juliette, elle qui, contrairement à son homonyme, a le temps de se voir mourir, et prévoit le douloureux travail de deuil à venir de sa famille: elle laisse derrière elle un mari fou amoureux, et trois filles adorables, trop jeunes encore pour comprendre l'horreur de la maladie. L'une des scènes les plus émouvantes du roman est celle où Juliette demande à l'un de ses amis de la photographier régulièrement, pour laisser à ses filles un dernier témoignage de leur mère, «mais ce qui était terrible, se souvient l'ami en question, c'est que le simple geste de sortir l'appareil photo et de le braquer sur elle s'est mis à signifier: tu vas mourir.» (p. 271). Le témoignage d'Etienne, ce juge d'instance boiteux, qui se déplaçait, tout comme sa collègue et amie Juliette, sur des béquilles, est également très touchant: ces deux-là se sont lancés à corps perdu dans une justice "sociale", celle qui prend souvent le parti de la victime surendettée face aux grands organismes de crédit à la consommation. Le développement sur les affaires de surendettement, peut-être un peu marqué par un manichéisme gauchiste agaçant, est cependant passionnant, et constitue un répit bienvenu dans un récit si poignant. Et pourtant, malgré la gravité du sujet, Carrère ne tombe jamais dans le pathos ni le mélo, quitte peut-être à adopter une écriture parfois un peu neutre, mais qui vaut bien mieux que les débordements larmoyants qu'on aurait pu s'attendre à rencontrer dans une œuvre de ce genre.
   
   L'auteur nous livre ici une formidable leçon de vie et d'amour, une œuvre subtile, sensible, et en un mot, remarquable. Chapeau, Monsieur Carrère.
    ↓

critique par Elizabeth Bennet




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Lecture difficile
Note :

    Honnêtement, je ne peux pas dire que je n’étais pas prévenue.
   Le récit que nous a livré Emmanuel Carrère est lourd, prégnant, dérangeant même. Les deux premiers soirs, après avoir constaté combien mon sommeil s’en trouvait perturbé, l’idée m’a traversée de ne plus le lire le soir, voire de l’abandonner. Et puis non, se détourner de ces trois cents pages de témoignages serait lâche et indigne. À tout prendre, il est naturel d’être déstabilisé, comme ça l’est d’être ouvert aux partages des réflexions que ce texte suscite.
   
   Soyons encore plus claire: en découvrant les sujets abordés dans cet ouvrage, vous pourriez vous insurger contre les déferlements de malheurs annoncés et vous récriez que vous n’adhérerez ni au voyeurisme ni au pathos. C’était, je l’avoue, ma réaction première. Emmanuel Carrère n’est pas de ces esprits brillants et légers qui animent les soirées germanopratines. Néanmoins, sa démarche s’appuie sur une nécessité et une démonstration qui ont leur intérêt, après que le lecteur a fait provision de mouchoirs en papier.
   «  J’ai été, et je suis encore scénariste, un de mes métiers consiste à construire des situations dramatiques et une des règles de ce métier c’est qu’il ne faut pas avoir peur de l’outrance et du mélo. Je pense tout de même que je me serais interdit, dans une fiction, un tire-larmes aussi éhonté que le montage parallèle des petites filles dansant et chantant à la fête de l’école avec l’agonie de leur mère à l’hôpital.»

   
   En quelques mois, de Noël 2004 à Juin 2005, l’auteur a été le témoin proche de deux tragédies: la première au Sri Lanka lors du tsunami gigantesque qui a ruiné les territoires bordant l’océan indien, la seconde concerne la lente agonie de sa belle-sœur. Curieusement deux décès impliquant des Juliette: la première adorable petite fille jouant sur une plage au mauvais moment, la seconde victime d’un cancer récidivant. Dans les deux cas, deux disparitions beaucoup trop précoces.
   
   Relater plus avant ces deux situations n’a aucun intérêt, ce sont les mots de l’auteur et la rigueur implacable de son récit qui en portent la force et le sens. Emmanuel Carrère ne cache pas les réticences qu’il a surmontées pour enquêter auprès des proches, mari, parents, amis et même le collègue de la jeune femme. Il s’accroche à la nécessité du témoignage offert aux trois fillettes qui n’auront pas beaucoup de souvenirs de leur mère. Il décortique par le menu les confidences de Patrice, le mari, sur l’amour qu’il a partagé, et ce faisant, il confère à la jeune femme une incarnation, une présence qui s’ancre plus fortement que ne le présuppose le ton journalistique du récit.
   
   Parallèlement au versant vie privée, l’écrivain ouvre une autre voie qui complète le portrait. À l’initiative du collègue de la défunte, l’auteur consigne l’amitié particulière née de leur rencontre: deux personnes affrontant des handicaps similaires, endossant des responsabilités semblables, ne pouvaient que ressentir l’autre comme un miroir et un étai. Emmanuel Carrère ménage une longue part de son ouvrage au reportage sur les liens des deux juges et leur conception de cette profession au cœur de la société. Il s’en dégage une véracité sur la nature humaine, la complexité incroyable des tissus relationnels, et l’aperçu de sentiments qu’il n’est certainement pas donné de vivre à la majorité d’entre nous. Quoiqu’il en soit, il est impossible d’oublier que l’auteur engage d’abord son appréhension de la chose, puisqu’il confesse avoir soumis son manuscrit aux intéressés.
   
   Tel que je l’ai lu, ce récit dense et rigoureux reste un témoignage minutieux et honnête sans doute. Interdit d’accès aux dépressifs et aux personnes fragiles, même si, en fin de compte, le retour sur les forces de résilience des parents endeuillés au Sri Lanka nous convient à méditer sur la puissance de l’esprit qui structure chacun de nous.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Décousu
Note :

   Le titre annonce la couleur : "d’autres vies que la mienne". Emmanuel Carrère va donc nous parler d’autres vies que la sienne? En fait oui,... et non. Puisque ces autres vies ont un sérieux lien avec la sienne propre. Et puis après tout, qu’y a-t-il de si original pour un romancier de s’épancher sur d’autres vies que la sienne. C’est son fonds de commerce, non?!
   
   Le problème c’est que l’ouvrage est par le fait assez décousu, et déséquilibré. Dommage, car intéressant, car bien écrit, pas seulement relatant d’autres vies mais cherchant à comprendre pourquoi d’autres vies, comment d’autres vies... Et pas des vies simples. D’ailleurs, à bien y réfléchir ce n’est pas à d’autres vies que la sienne qu’Emmanuel Carrère s’intéresse. Mais à d’autres morts. Car les deux vies dont il nous parle sont surtout deux morts. Des morts terribles, injustes...
   
   D’abord la vie-la mort d’une toute jeune, très jeune fille, au mauvais endroit au mauvais moment. Je veux dire sur une plage indonésienne un jour de tsunami. Pourquoi Emmanuel Carrère nous en parle-t-il, me direz-vous? C’est qu’il a vécu ce moment là-bas, qu’il a côtoyé la douleur insondable des parents qui en ont réchappé. (vous voyez, quand je vous disais qu’il s’agissait surtout de mort!)
   Alors il introspecte, il décortique, et c’est très juste. En fait il exorcise. Pour lui, pour ceux qui l’ont vécu ce tsunami. Mais cette partie est somme toute assez courte dans l’ouvrage. Il va très vite embrayer avec :
   La mort d’un cancer de sa belle-sœur, juge d’Instance à Vienne, dans l’Isère. Là encore, il ne s’agit pas d’un choix anodin. Il est directement touché par cette mort, via sa femme au moins... Et c’est d’autant plus mémorable pour lui qu’à l’occasion de cette mort il est amené à découvrir qui était réellement cette femme – une Grande Juge, expliquera un de ses collègues qui joue un grand rôle dans l’ouvrage d’Emmanuel Carrère – C’est donc autant un moyen de lui rendre hommage que d’exorciser là encore cette peur, ce sentiment d’injustice que nous avons le plus souvent devant la mort. Emmanuel Carrère comme les autres.
   
   C‘est très sensible. Ça vous fait fréquemment monter les larmes aux yeux (et ce n’est pas pratique en conduisant et moi je l’ai écouté, lu sur mp3, sur la route) mais ça fait un ouvrage bancal. Cela dit Emmanuel Carrère est honnête, il ne cache rien de la genèse de cet ouvrage ni de la manière dont ce fut mené à bien.
   
   D’autres vies que la sienne, donc...

critique par Tistou




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