Lecture / Ecriture
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Je vais mourir cette nuit de Fernando Marias

Fernando Marias
  Je vais mourir cette nuit
  La lumière prodigieuse

Je vais mourir cette nuit - Fernando Marias

La perle rare
Note :

   Il était là, gisant sur l'étagère de la bibliothèque municipale. J'ai regardé l'épaisseur et le format, et cela m'a paru suffisant pour moi. J'ai lu le titre et j'ai été curieusement attiré. Puis, j'ai commencé à lire, et là, j'ai littéralement été happé par cette histoire.
   Entre le roman épistolaire (le roman n'est en réalité qu'une longue lettre) et le roman policier, "Je vais mourir cette nuit" est l'histoire d'une vengeance orchestrée par un membre éminent d'une organisation, le narrateur, envers celui qui l'a fait emprisonné, un policier obstiné.
   
   Une histoire de vengeance
   
   Toute l'adresse de l'auteur repose sur le fait que l'auteur de la lettre s'est suicidé seize années avant que le destinataire, le policier en l'occurrence, ne lise cette lettre, qui passe en revue l'ensemble des évènements survenus au cours de ces longues années. Car rien n'a été laissé au hasard, toute cette vengeance a été menée avec une minutie et une précision qui laisse à penser que l'auteur maîtrise le destin de sa victime.
   
   Si l'énergie et le génie, comme le narrateur aime s'en vanter, développés pour venir à bout de l'homme qui a ruiné sa vie sont énormes, il faut bien se rendre compte que la vengeance est d'une cruauté sans limite. L'esprit retors du narrateur ne recule devant aucun moyen pour venir à bout du commissaire Delmar. L'adjectif machiavélique est absolument approprié pour décrire le plan mis au point par le narrateur, du fond de sa prison. Avec l'argent, tout est possible. Le vengeur s'arrange pour que la victime soit irréversiblement mutilée, perde ses meilleurs collègues, sa maîtresse tant aimée (qui n'était qu'un pion dans l'échiquier infernal déployé par le génial démon), sa fierté, sa femme, sa fille, sa volonté, sa vie toute entière, pour finir lui avouer qu'il est à l'origine de tout cela et le contraint à la seule issue possible: le suicide. La fin justifie les moyens.
   
   L'art de la vengeance
   
   Mais ce n'est pas tout. Un simple esprit vengeur nous aurait laissé un goût amer si l'organisation à laquelle il appartenait ne vivait pas du marché de l'art et d'une gigantesque escroquerie auprès des artistes de ce bas monde. Ainsi, nous comprenons comment des oeuvres d'art réapparaissent subitement plusieurs dizaines d'années après la disparition de l'artiste...
   Les explications sur les oeuvres commandées sont assez brillantes, je dois l'avouer.
   
   Fernando Marias possède de plus le style des grands et cette première traduction d'une de ses oeuvres en français est un véritable petit bijou, ciselé par un orfèvre des sentiments humains et mots pour les décrire avec précision et discernement.
   
   Ce roman, c'est carrément du Stefan Zweig avec une bonne dose de mal pour triturer toute cette humanité.
   
   Pourquoi pas chef d'oeuvre ?
   
   Oui, c'est vrai ça. J'ai hésité à mettre les cinq étoiles de rigueur lorsque je lis un livre que je pourrais qualifier de chef d'oeuvre. D'une part, parce que malgré la qualité littéraire de l'ouvrage, l'intrigue particulièrement prenante, je n'ai pas été happé par la lecture comme lorsque je lis du Zweig ou tout autre oeuvre à cinq étoiles (n'ai-je pas annoncé que mon barème reflétait le plaisir que j'avais pris à lire un livre ?).
   
   D'autre part, parce que je ne comprends pas vraiment pourquoi le narrateur n'a pas utilisé son génie, son argent, son talent, ses relations, son organisation, pour simplement s'évader de la prison dans laquelle il se trouvait, et continuer son existence de malfaiteur. Après tout, si ce n'est la folie, rien ne l'empêchait de poursuivre son oeuvre gigantesque au sein de la Corporation, plutôt que de vouloir venger l'affront d'avoir été emprisonné. S'il avait été un vrai génie, il n'aurait jamais été en prison et il en serait sorti. Et en arriver à cette conclusion, me fait penser que c'est d'autant plus cruel de voir le sort réservé au commissaire Delmar.
   
   Pourtant, le livre n'étant qu'une longue lettre adressée au policier, il est tout à fait possible d'envisager que ce faux génie prétentieux n'a pas réussi son coup et que tout ce qui a été annoncé ne s'est pas produit. Mais dans ce cas, le sbire du narrateur n'aurait jamais montré la lettre à Delmar, et nous lecteur aurions-nous pu lire cette lettre? Aïe, sortez moi de cette situation terrible! Dites-moi que tout ceci n'est pas arrivé. !
   
   Vraiment un petit livre à lire pour découvrir un auteur dont je lirai avec plaisir les prochaines traductions, et surtout une histoire palpitante quoique tortueuse! Un délice pour ceux qui aiment les polars (ce n'est pas mon cas, mais je me mets à votre place) et la littérature (la vraie ;) ).
    ↓

critique par Julien




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Un destin qui avance
Note :

   Je ne sais même plus comment j’ai entendu parler de ce livre. Je crois que je l’ai tout simplement repéré dans les parutions de Babel (je l’ai dans ma PAL depuis le 27 février, j’avais attendu la sortie en poche). Je l’ai lu maintenant car j’avais envie d’un livre court et il ne fait que 120 pages.
   
   Je ne l’ai pas lu d’une traite mais en deux fois. J’ai été emballée par la première partie (les 70 premières pages) mais pour la deuxième j’ai réfléchi.
   
   Le 24 décembre 1990, un homme, un ancien commissaire reçoit une lettre fleuve écrite par un homme seize ans auparavant. Cet homme était un trafiquant d’art de haut-vol, que notre commissaire, Delmar, a coffré pour un délit mineur (Delmar s’est contenté de peu mais il le voulait absolument sous les verrous). Or, le trafiquant s’est suicidé en prison le 24 décembre 1974, ne pouvant plus supporter la petitesse de la vie en prison. Avant de mourir, il a "engagé" quelqu’un pour accomplir sa vengeance, qu’il a entièrement planifiée. C’est ce qu’il raconte dans cette lettre, seize ans de destruction progressive de la vie du commissaire Delmar, devant aboutir le 24 décembre 1990 au suicide de celui-ci. Le récit est au passé mais décrire un futur pour l’auteur de la missive.
   
   Le premier intérêt du livre est donc : le trafiquant a-t-il réussi à prévoir tout dans le moindre détail ? Est-ce qu’un imprévu s’est glissé dans cette vengeance ? Et finalement, s’est-elle accomplie ? (tout simplement) Tous ces éléments ne sont dévoilés qu’à la fin. Il faut aussi noter qu’au départ, nous n’avons aucune information sur Delmar et ce qu’il est devenu (dans quel état se trouve-t-il ?) Je pense que cet élément de suspense nous tient jusqu’au bout. Quelle crédibilité doit-on accorder à cette lettre ?
   
   Dans la première partie de la lettre, le trafiquant avoue son trafic réel, trafic dont Delmar n’avait jamais soupçonné l’ampleur ni même l’existence. En tant que lecteur, on ne peut qu’être appâté par cette ouverture : l’existence d’un inédit réel de Dostoïevski. La machination mise en place et décrite ici en détail est tout à fait fascinante, et pourrait faire l’objet en soi d’un roman.
   
   Les rebondissements lors de la vengeance du trafiquant sont dignes d’un téléfilm américain de l’après-midi : drogue, sexe, enlèvement, meurtre... Ce serait un peu beaucoup si on parlait de vous et moi mais ici, on parle d’un commissaire super-star ! L’intérêt de cette vengeance est qu’elle dure seize ans. Pour un scénario, cela serait plié en trois mois (cela fait des économies sur le budget maquillage à mon avis). Le problème est que comme cela est décrit, cela fait tout de même trop (le livre est court et on n’arrive pas à se rendre compte de la temporalité des évènements). On enchaîne les rebondissements en sachant ce qu’il va se passer (il suffit de regarder beaucoup de séries). On est fasciné par l’inéluctabilité des faits mais c’est tout. L’ampleur de la machinerie mise en place n’est décrite qu’à la fin, donc on ne peut pas admirer cela non plus.
   
   Je retire l’impression que pour ce livre, le suspens repose sur la crédibilité des révélations et l’ampleur de ce qui a été mis en place ; le cœur des évènements n’est guère passionnant (j’ai un peu peur de dire commun car cela fait un peu blasé). Vous allez me dire mais pourquoi l’as-tu lu jusqu’au bout. Tout simplement, pour savoir la fin mais aussi parce que l’écriture de l’auteur m’a donné l’impression de sentir le sort qui avance, d’un destin qui avance et on ne peut pas arrêter cela tout simplement. Cela m’a fait penser au monologue mis en place par Horacio Castellanos Moya dans "La mort d’Olga María".
   
   Cette lecture m’a surtout donné envie de lire "L’enfant des colonels" du même auteur car cet auteur est clairement très intéressant.

critique par Céba




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