Lecture / Ecriture
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Les empreintes du diable de John Burnside

John Burnside
  Une vie nulle part
  Les empreintes du diable
  La Maison muette
  Scintillation
  Un mensonge sur mon père
  L'été des noyés

John Burnside est un écrivain écossais né en 1955 à Dunfermline.

Les empreintes du diable - John Burnside

La somme de leurs malveillances
Note :

    «Voilà bien longtemps, à Coldhaven, petit port de pêche sur la côte est de l’Écosse, les gens s’éveillèrent un matin dans l’obscurité de la mi-décembre pour découvrir non seulement que leurs maisons étaient ensevelies sous une couche de neige épaisse et irréelle comme il ne s’en voit qu’une ou deux fois par génération, mais aussi qu’une chose étrange s’était produite pendant leur sommeil, une chose dont ils ne purent rendre compte qu’au moyen de rumeurs et d’histoires qu’en honnêtes croyants, ils avaient honte de colporter, des histoires évoquant le diable, ou les esprits, des histoires reconnaissant à contrecœur la présence dans le monde d’une puissance cachée que, la plupart du temps, ils préféraient ignorer.»
   Avec un tel début, on pourrait s’attendre à un roman fantastique comme la terre d’Écosse nous en a tant livré. Et pourtant, rien de plus terre à terre que la vie de Michael Gardiner, le narrateur, qui va dérouler l’écheveau de sa vie dans un flot âpre et ample comme cette première phrase le laisse pressentir. Rien de linéaire cependant, le lecteur suit les souvenirs du narrateur, qui se mêlent au passé proche et au présent de l’écriture.
   
   Tout commence comme un fait divers sordide: Moira Birbie s’est suicidée en mettant le feu à sa voiture où se trouvaient aussi ses deux fils. Elle a étrangement laissé la vie sauve à sa fille aînée, Hazel, quatorze ans. Au village de Coldhaven, on dit Moira persuadée que son mari était le diable. Michael Gardiner, spectateur silencieux, se souvient qu’il a jadis connu Moira, qu’il a même été son amant, il y a quinze ans à peine… Se pourrait-il qu’il soit le père d’Hazel?
   
   Il déroule alors par bribes le flot de ses souvenirs, derrière lequel se dessine très lentement une communauté sordide, refermée sur elle-même. Enfant, le petit Michael fut le souffre-douleur de Malcolm Kennedy, frère aîné de Moira. Il a beaucoup supporté, jusqu’au point de rupture, jusqu’à la rencontre avec Mrs Collings, vieille prétendue folle, dont le mari avait eu pour maîtresse une femme qui mit au monde un enfant à deux têtes… Il prend alors une décision qu’il annonce froidement et dont l’accomplissement est inéluctable. Ce sont d’ailleurs les petites phrases qui font avancer le récit, des phrases courtes, innocentes, qui tout à coup redessinent l’histoire de cet homme sur un mode dramatique: «Je ne pensais pas qu’elle était en train de me tendre un piège», et le lecteur non plus ne le pensait pas, aussi l’intérêt reprend et le lecteur (qui s’est peut-être un peu perdu dans les multiples digressions des souvenirs et des phrases très longues) s’interroge: quel piège? En fait, la vie de Michael Gardiner n’est que sous entendus, secrets et non dits. Quand devenu adulte, il a compris quel fut le calvaire de ses parents à Coldhaven, il connaît le poids du silence qui, ajouté à son propre silence de souffre-douleur, tisse une tragédie.
   «La somme de leurs malveillances respectives dépassait largement toutes les mesquines insultes individuelles». Ils sont comme ça les habitants de Coldhaven envers ceux qu’ils considèrent comme des étrangers et des intellectuels: lettres anonymes, rencontres menaçantes dans la rue, coups de téléphone malfaisants, boîte aux lettres enduite de déjections canines… De quoi réfléchir avant de s’installer en Écosse… Burnside la décrit comme l’antre de la jalousie, de la xénophobie et de l’étroitesse de pensée. De cette population mesquine et alcoolique il n’attend plus rien, mais se promène en essayant «de ne pas déranger les oiseaux, de [s’] approcher sur la pointe des pieds sans leur faire peur, de façon à commencer d’apprendre ce qu’[il n’a] jamais pris la peine d’apprendre pendant toutes ces années passées sur la côté.» Les oiseaux plutôt que les hommes.
    ↓

critique par Yspaddaden




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Le diable, probablement
Note :

   Ne pas se laisser abuser par le titre bressonien de cet article. Une légende circule dans la petite ville côtière écossaise de Coldhaven, celle du diable qui l'aurait jadis traversée par une nuit d'hiver, laissant sur son sillage ses empreintes noires, dans la neige toute fraîche. Un jour, dans la presse locale, un fait divers horrible attire l'attention de Michael Gardiner, qui a toujours vécu dans cette bourgade de pêcheurs : voyant en son époux violent le diable en personne et en ses fils ses successeurs, Moira Birnie tente de le poignarder avant de mettre le feu à sa voiture en rase campagne, ses deux fils avec elle à l'intérieur, mais après avoir pris soin de déposer son aînée, Hazel. Or Moira était autrefois la petite amie de Michael, lequel commence à voir ressurgir les vieux démons du passé, s'interrogeant sur son éventuelle paternité, et surtout se remémorant un terrible secret, celui, enfant, d'avoir assassiné le frère de cette dernière...
   
   John Burnside et moi, on ne se quitte plus, tant ses romans me parlent à l'oreille. Cette Ecosse pas très engageante m'attire pourtant au plus haut point. Après "Un mensonge sur mon père" et "Une vie nulle part", "Les empreintes du diable" commence comme un conte maléfique puis explore ensuite très intensément les méandres de l'âme et les ombres de l'homme, en l'occurrence Michael Gardiner. Le couple Michael-Amanda n'en est plus un, l'a-t-il jamais été? Sans enfant, sans occupation bien définie ni besoin d'argent, sans le goût de son père pour la photographie ou les oiseaux, Michael vaque ainsi à ses souvenirs qui semblent rebondir un peu avec la rencontre de la jeune Hazel. Que lui arrive-t-il à propos d'elle. Ce soupçon de paternité est-il bien ce qu'il ressent? Ce qui est sûr c'est que pendant un moment relativement court Michael va être amené à se remettre en question. Mais tout ceci reste flou et ne s'explique guère. John Burnside ne nous précise pas beaucoup les choses. Et si tout cela n'avait été qu'un rêve, quelque chose comme ça, avec des traces bizarres d'une créature mal définie.
   
    Décidément cet auteur est une vraie découverte de cette année en ce qui me concerne. Les secrets de l'enfance, les si difficiles relations familiales, les contextes sociaux tout sauf idylliques, les rédemptions fragiles trament un monde souvent très solitaire qui outrepasse et de loin la côte écossaise somme toute assez inhospitalière. Comme Burnside sait bien nous parler de tout cela avec ses personnages tout bancals, tout meurtris, souvent violents et qui ne nous lâchent pas comme ça!

critique par Eeguab




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