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Histoires de Peintures de Daniel Arasse

Daniel Arasse
  On n'y voit rien
  Histoires de Peintures

Histoires de Peintures - Daniel Arasse

Les gens passionnés savent communiquer leur passion
Note :

   Ce n'est pas vraiment un livre dont il s'agit ici, mais de la transcription de vingt-cinq émissions de France Culture passées durant l'été 2003. Je me souviens parfaitement d'une soirée de Juillet. Il devait être 00h30 et à cette heure-là, France Culture proposait une rediffusion de l'émission du midi. J'étais au volant de ma voiture, je revenais d'une soirée avec des amis et j'avais mis la radio. J'aimais écouter certaines émissions nocturnes de France Culture, où le décalage avec le monde dans lequel nous vivons est parfois si intense que le rêve, avant d'aller s'endormir, et déjà un peu présent.
   Mais ce soir, j'ai tout de suite été captivé par la voix de ce bonhomme (je m'imaginais un vieux monsieur un peu bourru), qui parlait avec passion de la peinture. Les gens passionnés savent communiquer leur passion. Je suis à peu près persuadé qu'un mec passionné par la confection de cotons-tiges pourrait sans problème m'intéresser à tous les procédés d'élaboration, toutes les évolutions culturelles et techniques, et même marketing de la confection des cotons-tiges. Bon, cela pourrait m'intéresser disons quelques minutes. Et après je me rendrais compte que ce ne sont que des cotons-tiges.
   Exit les cotons-tiges. L'homme était féru de peinture et, pendant que je roulais dans le noir, il décrivait avec une érudition et une approche sans précédent la fameuse Joconde de Vinci. Et ce n'était pas tant l'érudition qui m'étonnait le plus, mais la façon dont il abordait une toile de maître. Il partait de zéro ou presque. Il essayait de faire abstraction (mais c'est impossible!) de tout ce qu'on savait de ce tableau pour essayer de comprendre ce que Vinci avait représenté: "D'abord, la Joconde est assise dans un loggia, c'est-à-dire qu'il y a des colonnes de part et d'autres, sur les bords droit et gauche, jointes par le muret, derrière elle. Elle tourne le dos au paysage, qui est très lointain. Ensuite, elle est assise dans un fauteuil, je le sais uniquement parce que le bras gauche de la figure est appuyé, parallèlement au plan de l'image, sur un accoudoir. Mais cet accoudoir est l'unique trace du fauteuil, il n'y a pas de dossier, ce qui est étrange." Arasse procède en réalité méthodiquement, en regardant ce qu'il y a dans un tableau, plan par plan.
   
   Cela peut sembler simpliste, mais tout son art de critique est là. Arasse a mis plus de vingt ans pour aimer ce tableau. En réalité, il veut nous dire qu'il a mis plus de vingt ans pour l'analyser et en arriver à des paradigmes d'analyse d'apparence si simples qu'il semble parfois prendre des raccourcis pour en arriver à ses fins. En réalité, derrière la sobriété des schémas, il y a des années de recherches, de comparaisons, de compréhension de l'histoire de la peinture, d'analyse de tableaux. Même si Arasse ne peut pas vraiment décrire ses schémas d'analyse, avec le brio d'un mathématicien réalisant une démonstration de référence, il donne suffisamment de clés pour que nous puissions comprendre comment il en arrive à certaines conclusions et comment nous pouvons nous-mêmes appliquer sa méthode aux tableaux que nous voyons dans les musées. Après la lecture de ces émissions, vous ne verrez certainement jamais plus le Louvre comme avant.
   
   Parmi les éléments capitaux de cet ouvrage, il faut noter le parallèle entre l'histoire de la perspective (à l'époque florentine) et les peintures de l'Annonciation. Il faut également ajouter une sympathique présentation des travaux du génial Vermeer. Enfin, deux curiosités qui montrent à quel point observer est important pour comprendre: l'escargot dans l'Annonciation de Francesco del Cossa et surtout le visage dans L'Immaculée Conception de Benvenuto Garofalo...
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critique par Julien




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Vingt-cinq émissions
Note :

   Les Histoires de peintures de Daniel Arasse sur France Culture sont vingt-cinq émissions (juillet-août 2003) d'une petite vingtaine de minutes chacune, où l'historien d'art invite à une traversée érudite et enthousiaste de la peinture figurative du 15e au 20e siécle. Le Folio essais n°469 reprend ces émissions avec un avant-propos de Bernard Comment : "Je veux dire l'électrisation qui nous saisissait [...] à l'écouter se promener dans des images et des problématiques, à faire vivre des concepts dans une narration qui tenait presque du suspense, à faire voir par la voix toute une galerie de tableaux et de fresques dont on se disait immédiatement qu'on se précipiterait ensuite pour les contempler autrement, armés désormais de la lucidité, des connaissances et des intuitions qu'il venait de déployer d'un souffle rapide et souvent exaltant".
   
   Ceci présente pleinement le livre qui transcrit la série radio légèrement allégée et dont on a voulu garder le caractère d'oralité. Sachant que Daniel Arasse s'embarquait dans de savants commentaires avec la verve du fervent, le lecteur comprendra qu'il ne s'agit pas d'essais rigoureusement développés par écrit mais d'exposés moins formels. C'est mieux d'en être averti bien que cela enlève finalement peu à la clarté du propos. C'est un défi de taille (et réussi) de faire passer en radio, en quelques minutes, des notions peu évidentes pour des auditeurs pas nécessairement au fait de l'histoire de la peinture.
   
   Si a priori les auditeurs ne voient pas les œuvres évoquées, le Folio (386 pages) les propose (il y en a quarante-cinq) au centre du volume, réduites mais de couleurs très correctes, bien référées dans la marge du texte – c'est à souligner pour un livre de dix euros qui propose même un index des noms. Arasse examinant souvent les détails picturaux, prévoyez une loupe, c'est du format poche.
   
   Érudition n'est pas un vain mot avec Arasse et le menu est copieux. Spécialiste de la Renaissance italienne, avec des œuvres essentiellement religieuses, une bonne part du livre y est consacrée. Il ne s'y limite pas – Vermeer, Courbet, Fragonard ont leur place – mais il apparaît que c'est là qu'il excelle pour avoir passé des jours à regarder, photographier et comprendre ces œuvres.
   
   On découvre que la perspective n'est pas une découverte mais une invention, car elle est une convention arbitraire qui a même pris une dimension politique à Florence.
   
   L'anachronisme est largement débattu, il s'agit d'une notion très problématique et subtile, qui découle du fait que l'historien d'art est rarement contemporain de l'époque de l'œuvre.
   
   L'on voit comment une radiographie invalide un texte fondamental de Michel Foucault à propos des Ménines de Vélázquez.
   L'auteur éclaire aussi le maniérisme, chérit et interprète le détail, donne son avis sur la restauration – trop souvent destructive et qu'il préfère dans sa déontologie minimale – et critique la présentation de certaines expositions qui deviennent malheureusement davantage un culte au show qu'une présentation de tableaux.
   
   Il serait vain de tout citer qui intéresse dans ce livre passionnant – les podcasts sont disponibles gratuitement –, je me contenterai de donner ci-dessous un extrait qui touche à un ressort fondamental de l'histoire de l'art dans la peinture.
   
   La volonté de transmettre qui anime Daniel Arasse illumine ce livre, qu'il soit remercié de nous avoir donné les clés d'un patrimoine artistique parfois énigmatique.
   
   
   Extrait
   [Daniel Arasse observe le tableau "Le verrou" de Fragonard" dont la moitié gauche n'est que drapés aux formes érotiques suggestives dont la verbalisation se teinte nècessairement de vulgarité.]
   "Je suis donc confronté à l'innommable, non parce que la peinture est dans l'indicible, ce qui impliquerait une notion de supériorité, mais parce qu'elle travaille dans l'innommable, dans l'en-deçà du verbal. Et pourtant, ça travaille la représentation, mais dès que je la nomme, je perds cette qualité d'innommable de la peinture elle-même. C'est là un des ressorts de la passion des historiens de l'art pour la peinture. Car un historien discourt, produit des mots. Il fait un procès-verbal de la peinture, donc de ce qui échappe à tout procès-verbal dans les deux sens du terme : la peinture échappe au processus verbal et au procès-verbal que l'on dresse. Le résultat de cet innommable de la peinture, dont le tableau de Fragonard me paraît un parfait exemple, est que la peinture est constamment dans un statut d'objet du désir. Je choisis comme objet d'étude d'écrire ou de parler sur la peinture, qui est précisément ce qui échappe à l'écriture et au discours. La peinture reste donc objet du désir : plus j'en parle, plus je serai amené à en parler. C'est inévitable. Chaque fois que j'en parle, je la restaure comme ce qui échappe à ce que j'en dis ! Je me suis même demandé si cette fascination pour la peinture n'avait pas à voir avec quelque chose de l'ordre du regard enfantin. Baudelaire dit qu'il faut regarder les choses en nouveauté, qu'il faut les regarder en enfance, c'est-à-dire avec ce regard qui se situe avant le langage, celui où l'on ne peut qu'imaginer (puisque l'enfant ne dit rien). C'est un regard qui appartient au moment où le réel est encore du réel et n'est pas devenu monde. C'est encore un flux, un continu sans ruptures, sans découpes, sans grilles mises par les mots, qui viendront nommer le flux et organiser progressivement le réel en monde. J'ai le sentiment que la fascination pour la peinture, le fait qu'elle ne soit pas dans le procès-verbal et que la couleur soit du continu, a quelque chose à voir avec cela. L'idée me tente, car elle explique aussi pourquoi l'historien de l'art accumule les détails iconographiques, les thèmes, et va par la suite rechercher tous les sens possibles du thème qu'il étudie."
   Daniel Arasse - Histoires de peinture (24. "Le rien est l'objet du désir")

critique par Christw




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