Lecture / Ecriture
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La solitude des nombres premiers de Paolo Giordano

Paolo Giordano
  La solitude des nombres premiers
  Le corps humain

Paolo Giordano est un écrivain italien né à Turin en 1982.

La solitude des nombres premiers - Paolo Giordano

Une théorie mathématique surprenante!
Note :

   Ce livre part d'un constat mathématique:
   
   "Les nombres premiers ne sont divisibles que par un et par eux mêmes ; soupçonneux et solitaires, certains possèdent cependant un jumeau dont ils ne sont séparés que par un nombre pair". Mattia, jeune garçon brillant et surdoué, est passionné de chiffres. "À un cours de première année, Mattia avait appris que certains nombres premiers ont quelque chose de particulier. Les mathématiciens les appellent premiers jumeaux : ce sont des couples de nombres premiers voisins, ou plutôt presque voisins, car il y a toujours entre eux un nombre pair qui les empêche de se toucher vraiment. Des nombres tels que le 11 et le 13, tels que le 17 et le 19, le 41 et le 43".
   
   Mattia pensait qu'Alice et lui étaient deux nombres premiers jumeaux. En effet, tous les deux sont des êtres solitaires et étranges. Alice, lorsqu'elle était enfant, détestait l'école de ski auquel son père l'inscrivait tous les ans. Elle en gardera d'ailleurs des séquelles: une jambe avec laquelle elle boite suite à un accident de ski. Refusant par ailleurs la nourriture, elle a des relations troubles avec ses camarades de classe, empreintes d'humiliation et de sadisme, notamment de la part de Viola, qui ne la ménage pas. Mattia, quant à lui, a eu une enfance difficile aussi: élevé avec sa sœur jumelle qu'il adore, elle est cependant parfois pour lui un poids car Michela est handicapée mentale. Il n'a pour ainsi dire pas de copain si ce n'est Denis, un jeune garçon homosexuel. Alice et Mattia vont se retrouver dans le même lycée, s'attirer, se chercher, se perdre, et se retrouver. Ces deux êtres blessés semblent comme aimantés.
   
   Il y a chez ces jeunes gens quelque chose d'effrayant, une profonde souffrance, qui rendent enseignants et parents perplexes et la première partie de ce livre particulièrement pesante et oppressante. Puis dans la seconde, l'atmosphère se détend, on respire un peu. Ce roman m'a malgré tout laissé un sentiment de malaise, tant la personnalité de ces adolescents est perturbée, non seulement les deux protagonistes mais aussi les jeunes qui les entourent. Pourtant il a retenu mon attention tant l'écriture est lumineuse. C'est un premier roman talentueux et très prometteur. Une grande force émerge de l'écriture et l'intrigue est originale et bien construite. Bref, à découvrir.
   
   Gros succès de vente en Italie, ce roman a obtenu le prix Strega 2008, équivalent italien de notre Goncourt.
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critique par Clochette




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Bouleversant
Note :

   Mattia et Alice sont deux enfants, deux adolescents, deux adultes comme les autres, à ceci près qu'ils cachent une profonde blessure: Mattia, encore enfant, a abandonné dans un parc sa sœur jumelle, Michela, attardée mentale, et la petite fille n'a jamais été retrouvée. Depuis, Mattia tente de faire face à la culpabilité qui le ronge en se mutilant mains et bras, s'infligeant en permanence coupures, entailles et brûlures, comme s'il tentait de devenir extérieurement l'écorché vif qu'il est à l'intérieur... Alice n'a pas tant à expier, mais sous ses airs de jeune fille discrète et petite bourgeoise, elle cache la cicatrice d'un grave accident de ski, qui lui a presque entièrement fait perdre l'usage d'une de ses jambes. Cette boiterie, qu'elle refuse d'accepter, l'a amenée à tenter de marquer son corps, de le contrôler, notamment en refusant d'absorber pratiquement toute nourriture, basculant peu à peu dans un comportement dangereux que ses parents ne semblent même pas remarquer. Mattia et Alice grandissent séparément, puis se rencontrent au lycée, où chacun d'eux, marginalisé, rejeté, moqué, découvre la présence rassurante de l'autre. Ils se lient d'amitié et tentent jour après jour de se construire un vie, malgré le mal qui les ronge: lui, se réfugiant dans les maths, auprès des nombres qui l'apaisent et le réconforte, elle, mettant de la distance entre son corps et le monde par l'intermédiaire d'un appareil photo. Mattia et Alice vont se rapprocher, se séparer, s'oublier, avant de se frôler de nouveau, sans comprendre ce que bien des gens avaient perçu beaucoup plus tôt: à l'instar des nombres premiers jumeaux, ils sont inexorablement liés à jamais, unis par une destinée unique...
    
   
   Un roman qui s'attaquerait aux diverses formes de mal-être chez les adolescents et jeunes adultes sans voyeurisme ni clichés? On n'ose y croire en ouvrant celui-ci, et pourtant, il semble que pour une fois, ce soit bien le cas: Paolo Giordano n'est pas Amélie Nothomb, et lorsqu'il s'attaque à des sujets aussi graves que le handicap, qu'il soit physique, mental ou psychologique, à l'automutilation et à l'anorexie, il le fait avec pudeur et finesse, même si le lecteur ne peut s'empêcher, au fil du roman, de se trouver mal à l'aise devant une souffrance exprimée si brutalement, et de chercher en vain à faire réagir les héros, pour les empêcher de courir à leur perte.
   
   Alors bien sûr, il y aura toujours des gens pour critiquer ces héros si fragiles et si imparfaits, pour les trouver morbides, narcissiques et égoïstes. Ceux-là ne savent peut-être pas ce qu'est le mal-être adolescent, cette souffrance qui s'empare inlassablement d'un être et l'empêche de vivre, l'étouffant sous son poids mortifère. Que ces lecteurs-là passent leur chemin, ils ne sont pas à même de saisir le propos du livre. La destinée de nos deux héros est éminemment tragique, comme on le constate avec les deux scènes d'ouverture du roman, qui relatent le "traumatisme originel" : l'abandon de Michela d'une part, l'accident de ski de l'autre. Et pourtant, malgré cette terrible fatalité qui semble peser sur eux, le lecteur se prend à vouloir les aider, à vouloir les voir se soutenir et se renforcer mutuellement, mais il les regarde peu à peu sombrer, se rattachant comme à une dernière branche à leur passion respective, maths d'un côté, photo de l'autre, comme deux mondes hermétiques et irréconciliables, illustrant cette incompatibilité fondamentale de caractères que l'on décèle progressivement entre les deux héros.
   
   L'écriture est extrêmement sensible, juste, fine, traduisant à merveille cette souffrance à fleur de peau que l'on perçoit chez les personnages. Chaque chapitre condense une scène, une situation particulière, exposée simplement, sans fioritures, comme pour mieux laisser l'émotion s'exprimer, page après page. Ce roman n'est certes pas un livre dont on sort revigoré, vivifié, conforté dans un optimisme débordant, mais c'est une lecture qui demeure bouleversante à bien des égards, marquant pour longtemps l'esprit du lecteur encore sous le choc des mots abrupts du dénouement. 
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critique par Elizabeth Bennet




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Vies parallèles
Note :

   Je voulais lire "La solitude des nombres premiers" parce qu’après l’avoir vu sur de nombreux blogs, je l’ai retrouvé en Italie sur les présentoirs des librairies (le roman a reçu le prix Strega, récompense plutôt prestigieuse).
   Me voilà donc embarquée dans le récit en parallèle des vies et des plaies de Mattia et d’Alice. Le début est terrible, et écrit de façon assez sèche pour mettre à distance l’émotion, procédé que j’aime assez. Mattia et Alice sont deux enfants qui portent sur leurs épaules des attentes trop lourdes: Mattia a une sœur jumelle handicapée dont ses parents lui confient la responsabilité, le père d’Alice rêve sa fille en championne. Lorsqu’ils savourent (et encore…) un instant de liberté, une catastrophe arrive…
   Tous deux alors deviennent des adolescents en décalage avec les autres, en rupture avec leurs parents, avides de normalité (Alice) ou pas (le repli de Mattia). Et ils se torturent, par la privation de nourriture ou par la scarification et l’isolement.
   A la faveur d’une fête et de manigances d’adolescentes, ils se rencontrent et les autres voient nettement qu’ils pourraient former un couple accompli, reconstituer peut-être le couple gémellaire perdu par Mattia, tandis que le regard de Mattia ne pèserait pas aussi lourd que celui des autres sur le corps d’Alice.
   Mais unir ces deux «nombres premiers», soupçonneux et solitaires, est presque impossible…
   
   Pour peindre le quotidien âpre de Mattia (qui se réfugie dans les mathématiques pour vivre dans l’abstraction et la pureté) et d’Alice la photographe (une façon de se tenir toujours à distance de la vie), Paolo Giordano use donc d’un style assez tranchant, sans artifices. S’il m’a paru assez efficace au début, j’avoue que je m’en suis un peu lassée, car il nous tient toujours à distance des personnages. Il faut reconnaître aussi que le déroulement de l’intrigue ne fait pas de concessions aux attentes du lecteur aux aspirations romanesques, pas de solution de facilité, de rédemption finale… Mais cette noirceur alliée au style rend la fin plutôt émouvante.
   
   Je ne suis donc pas tombée complètement sous le charme de cette histoire d’amour bancal et désaccordé, mais je garde une certaine tendresse pour les personnages, pour les efforts désespérés d’Alice afin de conserver ce lien avec Mattia, pour la lassitude anxieuse de son ami.

critique par Rose




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