Lecture / Ecriture
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Au Bon Roman de Laurence Cossé

Laurence Cossé
  Vous n’écrivez plus ?
  Au Bon Roman
  Les amandes amères
  La Grande Arche

Laurence Cossé est une écrivaine française née en 1950.
Elle a été journaliste, critique littéraire (Le Quotidien de Paris) et producteur-délégué à France-Culture.

Au Bon Roman - Laurence Cossé

Pas n'importe quelle librairie!
Note :

   Quel lecteur passionné n'a jamais rêvé d'avoir sa librairie? Pas n'importe laquelle, une librairie où il n'y aurait que des livres qu'il aime, qui l'ont ému, touché, accompagné. Elle s'appellerait "Au Bon Roman", évidemment, puisqu'il n'y aurait que de bons livres. C'est ce rêve que Ivan Georg et Francesca vont réaliser, au cœur du Quartier Latin, envers et contre tout. Contre le monde de l'édition notamment, mais ne précipitons rien.
   
   Ivan et Francesca décident qu'un comité est nécessaire pour dresser la liste des ouvrages de fonds: quels romans sont de bons romans et doivent être présents en permanence sur les étagères sous peine de honte absolue? Huit prescripteurs qui ne se connaissent pas et dont l'identité doit rester secrète établissent huit listes de trois cents titres. A l'arrivée, trois mille trois cent neuf titres différents qui serviront de base au catalogue qui par ailleurs, caractéristique principale et ô combien dérangeante, ne contient pas de nouveautés. Car Au Bon Roman, on fait fi de la rentrée littéraire, des meilleures ventes et de l'actualité éditoriale: on vend ce que l'on aime, uniquement. Ce projet fou rencontre un succès immédiat: sept cent onze livres vendus le jour de l'ouverture et un chiffre de ventes qui s'accroît de jour en jour.
   Ce succès fait grincer bien des dentiers. Après quelques mois de bonheur, les premières attaques: «cette entreprise n'est ni plus ni moins totalitaire. Des individus, qui prennent soin de taire leur identité, s'arrogent le droit de décider pour les autres, pis, de décider pour tous quels sont les grands romans, et d'écarter les livres, beaucoup plus nombreux, qui ne leur agréent pas. (...) Qu'est-ce que ça veut dire, bon roman? Qui sont ces kapos qui ont le culot d'apposer ou non sur les livres leur certificat de qualité? D'où parlent-ils? De quel droit?» La presse se déchaîne, les journalistes fouillent la vie personnelle d'Ivan et Francesca, bref, le beau rêve qui se réalise menace de se transformer en cauchemar. Surtout quand les huit prescripteurs secrets commencent à être victimes d'agressions.
   
   C'est en fait avec le récit de ces agressions que commence ce réjouissant roman. On ne sait pas du tout qui sont ces victimes et ce n'est que peu à peu, à travers le récit que Ivan et Francesca, qui ont décidé d'en appeler à la police à cause de la gravité des faits, font au commissaire Heffner de leur histoire, que se dessine cette formidable aventure. Ce récit, qui coule sur plus de trois cents pages, fait d'ailleurs partie, à mon avis, des quelques éléments invraisemblables de ce roman: comment en effet imaginer qu'un commissaire de police parisien va passer tant de temps à écouter ces deux originaux parler de leur entreprise, mais aussi d'eux-mêmes, de leurs amours, de leurs relations? Et que penser de cette Francesca qui est propriétaire d'un grand local inoccupé dans le Quartier Latin, qui n'a aucun problème d'argent? Une mécène, oui; je dirais plutôt une bonne fée. Car pour moi, ce livre tient plus du conte moderne dans lequel les héros doivent franchir des épreuves pour accomplir leur rêve. Ils sont cernés d'envieux qui ne supportent pas que le goût de lire l'emporte sur la finance, les offices, les best sellers. Personne pourtant n'empêche les lecteurs de pousser la porte de la librairie d'à côté pour acheter une nouveauté ni ne les oblige à acheter leurs livres Au Bon Roman. Mais le monde de l'édition est plein de rancunes et d'aigris qui pensent profit plutôt que plaisir.
   
   Ce livre m'a grandement enthousiasmée, c'est une belle aventure, un rêve de lecteurs qui se joue de toute contrainte financière, même si en cela il n'est pas toujours réaliste. Ivan et Francesca ne se posent pas en ayatollahs du bon goût et du bien lire, ils vendent ce qu'ils aiment, sans obliger ni mépriser personne: « Nous nous dépensons pour soutenir et enrichir le patrimoine littéraire, qui est menacé par l'oubli et l'indifférence, sans parler de la confusion du goût.» Ils font ce qu'ils aiment, sans dogme, et c'est ce qui agace.
   
   L'enquête policière qui encadre le récit d'Yvan et Francesca donne au livre un ton mélancolique. On sait que l'exaltation des débuts ne durera pas et que l'idéal de ses deux amoureux de la lecture va se briser contre la réalité, car ils n'ont pas considéré que «la création artistique, et toutes les structures où elle est produite et vendue, sont eux aussi un champ de force haineuse, dont le ressort le plus commun est l'envie et l'arme habituelle, en France du moins, le discrédit idéologique.»
   
   Un roman qui est aussi une histoire d'amours et qu'il est indispensable de lire un crayon à la main afin de noter quantité de titres et auteurs mentionnés, tous plus tentants les uns que les autres!
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critique par Yspaddaden




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Une bonne librairie!
Note :

   Paul Néon est retrouvé après avoir disparu pendant presque deux jours, émergeant tel un zombie de la forêt près de son village.
   
   Anne-Marie Montbrun, mère de famille sans histoire, fait une sortie de route après avoir déposé ses enfants à l'école. Elle certifie avoir vu une voiture vide, raison pour laquelle elle s'est déportée. Mais elle a du mal à faire admettre sa vision des faits. En effet, une voiture sans conducteur en plein tournant n'est pas plausible, surtout si cette automobile se volatilise aussitôt et n'est vue par personne!
   
   Armel ne veut plus sortir de chez lui car il prétend être suivi par deux personnes qui lui font peur.
   
   Tous les trois ont une chose en commun: faire partie du comité institué par Van et Francesca suite à l'ouverture de leur librairie "Au bon roman". Cette librairie a pour principe de ne proposer que de "bons" romans et pour les sélectionner elle s'appuie sur huit membres, ayant tous un nom d'emprunt, et aucun de ces membres ne se connaît les autres. Bien sûr cette librairie a suscité des polémiques, mais jusqu'à présent, personne ne s'était attaqué au cœur de sa création. Alors Van et Francesca sont obligés d'en référer à la police, pour savoir qui leur veut du mal et surtout pour éviter que les autres membres soient également agressés.
   
   496 pages de pur bonheur, j'ai dévoré ce livre. Cette librairie a en fait un peu le principe que j'ai adopté chez moi: ne garder que les livres que j'ai vraiment aimés. Je me suis souvent demandée en effet pourquoi la rentrée littéraire propose tant de romans alors que sur la masse il n'y en a pas plus de 40 qui valent le coup. Oui mais voilà, ce n'est pas l'avis des auteurs, des éditeurs et cette librairie en fera les frais. En même temps l'auteur pose une question essentielle: quelle légitimité ont les propriétaires du "Bon roman" pour se targuer de choisir et de décider de la valeur d'un livre. Quid à ce propos de la valeur des critiques littéraires et de leur totale objectivité?
   
   Bref une idée qui m'a emballée, et un récit qui va loin, en posant des questions "philosophiques" particulièrement intéressantes.
   
   Ce livre est tout simplement génial et je vous le recommande chaudement.
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critique par Clochette




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On ne lit pas impunément des niaiseries
Note :

   Ivan et Francesca se rencontrent fortuitement dans une librairie-papeterie de Méribel. Ivan est un libraire pas comme les autres, qui tente de ne vendre que des romans qu'il a aimés, Francesca a beaucoup d'argent et elle aime passionnément la littérature. Entre les deux, l'entente intellectuelle est immédiate et parfaite: ils ouvrent "Au Bon roman", une librairie parisienne qui ne vend, comme son nom l'indique, que de bons romans, choisis par un comité de huit auteurs contemporains soigneusement triés et dont les noms sont tenus secrets. Mais un jour, les membres du comité subissent des agressions, les uns après les autres. Qui en veut Au Bon roman?
   
    Voilà un roman qui n'est pas exempt de défauts, chers happy few, mais qui possède aussi des qualités certaines, dont la première et non la moindre, est de proposer une réflexion sur la littérature. En ouvrant une librairie qui ne vend que de "bons" romans (et non pas d'ailleurs de "grands" romans ou des "chefs d'oeuvre", la nuance est de taille), Ivan et Francesca font en fait oeuvre de résistants face à une littérature contemporaine gangrenée par la course à la rentabilité. Tout le monde en prend pour son grade, des éditeurs qui vendent un "produit" et non un livre, aux critiques littéraires "paresseux et frivoles" qui ne lisent pas les livres jusqu'au bout et encensent toujours les mêmes par facilité et espoir de retour (la peinture du petit milieu très fermé des éditeurs-journalistes-écrivains-jurés de prix littéraires, car en France bien souvent les casquettes se confondent et tout ce très petit monde joue les hommes-orchestre, est particulièrement corrosive). Face à eux, la petite équipe du Bon roman (car Francesca et Ivan seront rapidement rejoints par d'autres personnages) remplit ses étagères de classiques et de contemporains, qui ont en commun le style, primordial. Leur entreprise, d'abord acclamée par les véritables lecteurs, qui ont l'impression de découvrir enfin la librairie idéale, devient rapidement la cible des défenseurs du "goût populaire", du moins de ce que certains voudraient faire passer pour tel. Accusés de fascisme et d'élitisme, Ivan et les autres verront surgir de plus en plus de détracteurs et se verront mettre de très nombreux bâtons dans les roues, contraints finalement de mettre l'affaire dans les mains de la police puis de la justice.
   
   C'est d'ailleurs tout cet aspect enquête policière qui est à mon avis un peu faible, car il appuie trop fortement la métaphore de la résistance intellectuelle. J'ai aussi été gênée par l'apparition en cours de route d'un narrateur interne à l'histoire, qui y est sans avoir l'air d'y être et dont le nom est révélé à la fin (enfin, révélé est un bien grand mot parce que par élimination le lecteur a compris qui racontait l'histoire), ce qui alourdit le propos sans rien y ajouter. Mais on lit ce roman un carnet à la main (j'ai déjà lu un recueil de nouvelles sur ses conseils, c'est très contagieux), emballé de découvrir que décidément nous ne sommes pas seuls dans l'univers. Les réflexions sur la littérature comme sur la lecture sont incroyablement justes et l'une d'elles me paraît avoir été écrite pour nous, chers happy few: "De toutes les fonctions de la littérature, vous me confirmez qu'une des plus heureuses est de faire se reconnaître et se parler des gens faits pour s'entendre." Je n'aurais pas dit mieux, chers happy few.
   
   
   PS : le titre de mon billet est emprunté à Victor Hugo, il s'agit du premier portrait des Thénardier, dans Les Misérables, portrait tellement jouissif que je ne résiste pas à la tentation de la citation: "C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été Clélie, n'était plus que Lodoïska, toujours noble, mais de plus en plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéry à madame Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme, incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma."
   Un roman qui aurait assurément sa place dans ma librairie idéale, chers happy few. Celui de Victor évidemment, pas celui de Ducray-Duminil. Tsss...
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critique par Fashion Victim




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Dans le goût des lecteurs
Note :

   "L'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant." (René Char)
   
   Trois romanciers français sont victimes de manoeuvres d'intimidation (ou de tentatives de meurtres?). Leur point commun? Faire partie du comité secret de sélection qui préside aux belles heures de la librairie "Au bon roman". Qui a pu fomenter toutes les basses manoeuvres dont a été successivement victime cette librairie hors du commun qui fait fi des nouveautés commerciales et privilégie la qualité à la quantité? Dans un monde où le livre est devenu une marchandise comme les autres, ce que certains feignent de découvrir, une telle exigence de qualité ne peut que susciter le rejet voire la haine...
   
   497 pages. Malgré les avis enthousiastes de nombreux lecteurs, mes poignets criaient grâce d'avance. Pourtant, un jour je me suis lancée dans la lecture d' "Au bon roman" et... je ne l'ai pas regretté! J'ai corné fiévreusement les pages où se trouvaient références littéraires, citations de tous ordres ou passages complets suscitant mon enthousiasme de lectrice boulimique. Une telle librairie évidemment nous en rêvons tous et Laurence Cossé joue sur du velours en nous la proposant virtuellement. Pourtant son roman, même s'il aligne arguments et contre-arguments, se révèle une mine d'informations concernant le fonctionnement d'une librairie, fait aussi la part belle aux personnages, que ce soit Ivan, le libraire passionné,ou Francesca, la femme blessée qui joue en toute discrétion les mécènes. Nous les regardons avec tendresse se frôler, esquisser des gestes l'un envers l'autre, sans que rien ne soit dit jusqu'au jour où... Les portraits d'écrivains, chacun dans un genre très différent, sont eux aussi très réussis. Du début à la fin, nous sentons le grand amour de Laurence Cossé pour la littérature, un amour dont elle sait témoigner avec ferveur et enthousiasme.
   
   Ps: cela n'est sans doute pas un hasard si la librairie ouvre ses portes un 31 août, titre d'un précédent roman de l'auteure...
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critique par Cathulu




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Il faut sauver le soldat Mitford!
Note :

   J'avais repéré ce livre à sa sortie et avais longuement hésité à me l'offrir: une librairie consacrée aux bons romans, voilà un sujet qui me tentait. J'imaginais qu'il s'agissait d'un prétexte choisi pour défendre une certaine idée de la littérature et débattre de la question de la qualité en la matière. Un pari risqué, qui pouvait faire grincer des dents et glisser à chaque instant vers le pédantisme, l'élitisme primaire ou le "populisme littéraire" parfaitement ridicule lui aussi. Je me méfie depuis "l'Elegance du Hérisson" qui m'a fait passer un très bon moment mais qui m'a parfois exaspérée par son caractère bien pensant et ses opinions convenues.
   
   Je m'attendais à un tout autre roman: un livre se voulant ambitieux, qui sans doute en avait les moyens et qui avait pour principal sujet la littérature. La surprise a été de taille: il s'agit d'un bon petit roman bien sympathique, parfait pour une lecture à l'ombre d'un cocotier (quand on est particulièrement chanceux) ou plus modestement pour tuer le temps dans les transports en commun, avec des complots et moult péripéties où, il faut bien le dire, la littérature n'occupe pas beaucoup de place.
   
   Bien entendu, il ne faut pas omettre la façon dont cette librairie qui ne propose que de bons romans opère sa sélection: quelques listes exhaustives sont allègrement jetées par-ci par-là, arrosant le lecteur de noms d'auteurs vraisemblablement chers à Laurence Cossé. Inévitablement, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur certains choix. Les classiques peuvent de manière presque indiscutable figurer dans la librairie (encore faudrait-il savoir si on s'en tient aux classiques sérieux à la Proust et à la Forster ou si on introduit le roman populaire à la Sue qui n'agréait sans doute guère à l'intelligentsia de l'époque). Mais lorsque je lis que Nancy Mitford n'a pas sa place dans cette librairie malgré l'intérêt que lui porte la libraire (le bon roman fera mieux que ça), je partage les interrogations d'autres lecteurs quant à ce choix arbitraire que je trouve d'une mauvaise foi étonnante. J'aimerais comprendre ensuite en quoi un auteur comme Eric Chevillard serait plus à même de figurer dans cette librairie, si ce n'est qu'il plaît davantage à Laurence Cossé. Non pas que je n'aime pas cet auteur (au contraire), mais je ne comprends pas bien en quoi sa supériorité sur Mitford serait évidente. Au choix, sur une sélection personnelle de bons romans (et non d'excellents romans), je retiendrais pour ma part Nancy Mitford en ce sens qu'on apprend beaucoup à travers ses livres, qui sont une mine d'or pour qui s'intéresserait à la société anglaise et aux petits détails qui en régissent les conventions.
   
   Sur la forme, voilà un roman qui ne présente aucun intérêt: il n'est pas "mal écrit", mais le style n'est pas particulièrement soigné (ni remarquable, ni flamboyant), ce qui, comme d'autres l'ont déjà remarqué, est un peu étonnant pour un livre qui défend mordicus la belle littérature contre la médiocrité "plumitive" ambiante.
   
   Au final, "Au Bon Roman" reste une lecture agréable qui m'a fait noter quelques titres inconnus ou que j'avais un peu oubliés (comme "Le bateau ouvert" de Stephen Crane croisé dans un cours sur la littérature américaine). Ceci dit, la librairie Au Bon Roman ne proposerait sans doute pas ce livre de Laurence Cossé qui, sans m'avoir autant ravie que "L'Amour dans un climat froid," m'a fait passer un bon moment.
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critique par Lou




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Et si c'était possible?
Note :

   Un solitaire bourru, vivant dans un coin perdu de montagne, épris de Stendhal et d'alcool, une jeune et jolie mère de famille sans histoire dans la campagne des bords de Loire, un breton peu causeur accroché à ses falaises et à promenade quotidienne par tous les temps; trois êtres, trois vies aussi éloignées l'une de l'autre qu'il est possible d'imaginer; trois étranges accidents qui les ébranlent au plus profond de leur âme. Pourquoi en a-t-on après ces hommes et cette femme ordinaires? Que veut dire cette phrase à chaque fois lâchée "C'est pas du bon roman, ça?" en insistant sur le bon roman? Qu'ont en commun ce vieux savoyard d'adoption, ce breton et cette mère de famille?
   
   Très vite, le point commun liant ces trois personnes apparaît être une librairie parisienne, née d'un idéal d'un homme et d'une femme que rien ne prédestinait à travailler ensemble: le premier, Ivan Georg dit Van, est un libraire bourru, limite ours mal léché, se morfondant dans une librairie d'une station des Alpes, la seconde, Francesca, est une riche héritière, épouse d'un directeur de média célèbre, traînant sa solitude et sa tristesse au gré des romans qu'elle dévore. Tous deux souhaitent offrir aux bibliophages ce qu'il y a de mieux en littérature, de très bons romans, d'excellents romans tant classiques que contemporains. Mais comment choisir ces bons romans? Comment établir une liste exhaustive de plusieurs milliers de titres? En créant un comité de lecture, secret, composé de six membres, six écrivains émérites francophones. C'est ainsi que naît l'idée d'une librairie d'exception au doux nom de "Au bon roman", dans un agréable quartier parisien grâce aux fonds de Francesca. Les débuts de la librairie sont plus que prometteurs: les affamés de lecture, de bonne lecture, se pressent "Au bon roman", fouillent dans les rayons, lisent debout, oublieux du temps qui passe, ravis, en extase devant tant de belles et succulentes nourritures. Bien entendu, ce succès est loin d'enthousiasmer tout le monde, notamment celui de l'édition qui se voit sélectionné, scruté voire refusé par nos libraires-lecteurs sans peur et sans reproche, ces Dom Quichotte d'une vision de la littérature; bien entendu, cela suscite jalousies et rancœurs... suffisamment pour que pointe, un jour, un pamphlet stigmatisant le côté élitiste et donc totalitaire du principe vital du "Au bon roman".
   
   Entre les agressions écrites et celles, même si elles sont plus destinées à faire plus peur que mal, perpétrées sur trois membres du comité, Van et Francesca décident de s'en remettre à la justice: par le miracle des relations de Francesca, c'est un commissaire, Heffner, féru de littérature qui s'empare de l'enquête, donnant une autre dimension à ce polar qui ne dit pas son nom. Peu à peu, le monde de l'édition, des média et de la librairie dévoilent des dessous parfois peu compatibles avec l'idée de la culture que l'on peut s'en faire: l'équilibre financier est une vraie course à l'échalote pour beaucoup, une quête du Graal qui en amène plus d'un à céder aux sirènes de la facilité des têtes de gondoles insipides, créées de toutes pièces par les chantres du marketing, ces "spin doctors" des temps modernes qui transforment les biens culturels en marchandises communes.
   
   On ne peut rester insensible, lorsqu'on aime lire, lire de beaux textes, de belles écritures, à cette ambiance où l'amour, que l'on peut décliner au pluriel, est roi: celui des livres, des auteurs; celui qui unit, de manière particulière, Van à Anis, sauvageonne tendre et lointaine; celui qui pèse une tonne de douleur dans le cœur de Francesca depuis la perte de sa fille; ou encore celui qu'entretien chaque auteur autour de son jardin secret, source de son inspiration créatrice.
   
   On ne peut résister à l'appel du carnet à LAL* lorsque sont égrenés, au fil de l'intrigue, noms d'auteurs et titres que l'on a envie de lire; d'ailleurs, une blogueuse, a eu l'idée, subversive, à la limite de la perversité pour la hauteur de nos PAL et LAL, de lancer un challenge "Au bon roman", consistant à lire quelques uns des auteurs et/ou titres cités dans le roman; tandis qu’une autre a eu l'excellente idée de dresser une liste de titres. L'amour-passion entretenu avec les livres, les styles, les émotions délivrées par la littérature, imprègne le roman de Laurence Cossé, et on laisse bien vite de côté les divers clichés pour se lancer à corps perdu dans cette utopie que l'on souhaiterait avoir en bas de chez soi.
   
   Bien sûr, d'aucuns pourraient souligner le côté élitiste d'une telle librairie, pourraient gloser sur la notion de bon roman (qu'est-ce qu'un bon roman? Peut-on choisir de ne vendre que de bons romans? Lire des romans "à l'eau de rose", des romans de gare est-il un acte abominable, honteux?...), or, à l'heure où le marketing, les coteries, remplacent le sens critique et jettent parfois aux orties la qualité du style et de l'argument littéraire, on peut s'interroger sur ce que peut être un bon roman, et adhérer à l'utopie du "Au bon roman". Certes, lorsque tout au long du roman, l'auteur explique l'importance du style pour qu'un roman soit bon, on peut s'attendre à ce que le style et l'ossature de son roman tiennent la route: il y a quelques faiblesses dans le récit, notamment la place du personnage d'Anis, essentielle ou pas?, la fin de l'intrigue qui pour certains lecteurs apparaît facile et mal ficelée, montrant ainsi la difficulté qu'a pu rencontrer l'auteur pour achever son histoire, la crédibilité de l'histoire d'amour entre Van et Anis, cette partie de cache-cache, qui j'avoue m'a un tantinet agacée, un peu longuette et téléphonée.
   
   Mais, ces faiblesses ne doivent pas entraver le plaisir que l'on ressent à lire cette fable que l'on aimerait voir un jour réalisée... car, j'enrage régulièrement de voir mis en avant le dernier roman pondu (oui, pondu et non écrit) des Musso et autre Levy alors que "Là où les tigres sont chez eux" ou "Démon", par exemple, ne trouvent guère de regard attentif. Ce n'est pas parce qu'une majorité lobbyiste martèle que Coelho, Levy, Musso et autres auteurs du même tonneau, sont à lire, que leur lecture s'impose; la multitude de parutions à chaque rentrée littéraire, noie de petites perles qui ne font surface que difficilement, grâce à quelques hurluberlus qui osent les mettre en avant. "L'idée était qu'on ne peut pas opposer littérature populaire et littérature élitiste, qu'il est même sans intérêt de vouloir les distinguer, outre que c'est bien difficile. L'une et l'autre comptant quantité de livres anodins et quelques chefs-d’œuvre, la seule distinction qui vaille consiste à promouvoir les grands livres, dont certains sont très simples et d'autres difficiles.
   - Puisqu'il s'agit de vous défendre, ajouta Delvaux, si vous le permettez j'irai plus loin. Je voudrais écrire qu'à l'inverse, traiter les livres médiocres à l'égal des bons, et tout offrir comme si tout se valait, a beaucoup à voir avec le mépris, car c'est de la démagogie. Et la démagogie postule que le commun sera toujours le commun." (p 291 et 292)
Voilà où le bât blesse aujourd'hui dans la spirale du toujours plus de l'édition: on sait qu'il y a les "valeurs sûres" (les romans d'auteurs qui se vendront sans peine, sans que la qualité entre en compte), mises en valeur tant sur le plan visuel que le plan médiatique (ahhhh, l'éternel "vu à la télé"....donc bien); on sait aussi que même les plus avertis passeront à côté de beaux et bons romans, hélas, pour notre plus grande frustration.
   
   "Au bon roman" est une histoire qui a la beauté d'une fable, la cruauté d'un conte et la folie d'une utopie. Un roman aux allures de bouffée d'oxygène dans un monde qui a les yeux de Chimène pour le matérialisme. Il était depuis longtemps dans ma PAL, les avis divergents lus, au hasard de mes visites dans la blogosphère, m'ont incitée à le lire pour mon plus grand plaisir!
   
   
   * Liste A Lire
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critique par Chatperlipopette




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Dommage que la construction…
Note :

   Dommage que la construction de ce roman soit aussi bancale. La note eût été plus élevée.
   Ça commence comme un polar, avec des individus apparemment sans rapport entre eux qui subissent de manifestes avanies, et puis ça prend la direction genre … un peu … «L’ombre du vent», dans sa dimension amour du livre - pas celle fantastique - dans la mesure où c’est ensuite une ode de Laurence Cossé à une librairie à la démarche éthique idéale, une librairie à laquelle chaque gros lecteur voudrait pouvoir s’adresser.
   
   Mais la liaison entre les deux parties est trop ténue, au point que vers le milieu du roman on peut un peu perdre ses repères et notamment se demander qui raconte! Un comble!
   
   Un libraire idéaliste et une bourgeoise amoureuse de lecture et qui s’ennuie un peu se lancent dans la création d’une librairie idéale, une librairie où l’on ne trouverait que des chef d’œuvre, certifiés chef d’œuvre. Comment s’y prennent-ils? Ils créent à leur convenance un comité de «sages», d’écrivains reconnus intègres et compétents par eux seuls, qui, dans la clandestinité fournira pour chacun des huit 300 noms d’œuvres. Le problème qui va se poser proviendra de ce que, la démarche rencontre de suite le succès – et donc inquiète la concurrence classique – et de ce que le comité de sélection reste absolument opaque.
   
   D’où le départ du roman en polar puisque ce sont des membres du comité qui sont agressés. On saupoudre d’histoires d’amitié et d’amour entre les protagonistes et on a un roman très agréable, qui flatte le lecteur dans son goût pour la lecture, mais un peu bancal. Et puis, cerise sur le gâteau, on récupère mine de rien les éléments d’une bibliothèque idéale selon Laurence Cossé!
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critique par Tistou




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Bonnes questions...
Note :

   Trois écrivains sont victimes d'accidents étranges. L'un est retrouvé ivre sur un chemin de campagne, après avoir passé la nuit dehors. Une autre a eu un accident de la route alors qu'aucun obstacle n'explique sa sortie de route. Le troisième a été suivi pendant plusieurs jours sur le chemin qu'il parcourt quotidiennement au bord des falaises. Leur point commun : faire partie du comité de sélection de la librairie Au bon roman. Quand Van et Francesca, les deux créateurs du lieu, sont informés de ces accidents, ils décident d'en parler à la police, et racontent l'histoire de la librairie qui a depuis son ouverture défrayé la chronique et attisé les jalousies.
    
   Quel plaisir de se plonger dans cette histoire où les bons romans ont la part belle, et dans lequel Laurence Cossé manie astucieusement l'intrigue policière et les références littéraires. Le roman est construit sur un long flash-back, qui retrace la première expérience de ce genre de librairie mise en place par Van dans une station des Alpes puis sa rencontre avec Francesca, qui lui apporte les fonds nécessaires pour une implantation parisienne Ensuite, on suit la mise en place de la librairie, le plan marketing et l'ouverture, avec la question cruciale : comment choisir les romans qui méritent de figurer dans cette librairie idéale? C'est alors que l'idée d'un comité de sélection surgit, avec l'idée de conserver l'identité des membres cachée.
    
   Ensuite, on découvre les attaques contre la librairie : l'ouverture de librairie concurrentes à proximité, mais surtout la campagne de presse contre cette libraire considérée comme élitiste. Car même si Van accepte de commander tous les livres, il n'offre dans ses rayons que les romans choisis. Ce qui est à l'origine d'un grand débat, pour savoir qui sont ceux que personne ne connaît et qui se permettent de faire une telle distinction entre le bon et le mauvais roman. Question intéressante, d'ailleurs, qui mériterait qu'on s'y attarde plus longtemps. Car si le roman entame une réflexion sur la littérature et la lecture, elle s'arrête un peu vite à mon goût. Néanmoins, à leur décharge, ils n'estiment pas qu'il ne faut lire que des bons romans, mais qu'il y a assez de librairies qui vendent de tout pour pouvoir faire un choix plus drastique (ce qui n'est pas faux!)
    
   A côté, on suit la vie de Van et sa relation assez complexe avec une jeune fille qui s'approche, puis le fuit, avant de le rejoindre à Paris. Cette partie est moins convaincante, d'autant plus que la révélation finale est assez superfétatoire. Hormis cette petite réserve, ce roman donne vraiment envie de découvrir de très nombreux auteurs, que ce soit des auteurs maintenant reconnus comme Cormac McCarthy, ou plus confidentiels comme Noëlle Revaz. Et comme François Vallejo fait partie de la liste avec "Le voyage des grands hommes", je ne pouvais qu'apprécier le roman. Vraiment une chouette lecture, qui vous fera noter plus d'un titre.

critique par Yohan




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