Lecture / Ecriture
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Bel-ami de Guy De Maupassant

Guy De Maupassant
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  M comme: Le Horla
  Les prostituées

* On peut voir la fiche "Du roman considéré comme un des beaux-arts"

* J.S Bordas a fait une adaptation en bande dessinée de la nouvelle de Maupassant "Le Docteur Héraclius"

Bel-ami - Guy De Maupassant

Pour le plaisir
Note :

   Je me suis un peu remise dans Maupassant ces temps-ci et je viens donc de lire/relire "Le Horla" et "Bel-ami", le second m’ayant infiniment plus convaincue que le premier.
   
   "Bel-ami", est vraiment un chef d’œuvre dont l’on peut tout à fait conseiller la lecture aujourd’hui non dans le souci de se cultiver mais bien pour le seul plaisir de la lecture. C’est un récit extrêmement libre et moderne sur un sujet scandaleux et délicat: l’arrivisme de la plus simple base jusqu‘aux ors des ministères, par les voies de la collusion, du sexe, des trahisons de tous genres sans mépriser les plus cruelles. Je vous assure qu’on n’a pas amélioré le système depuis; Maupassant nous en livre déjà les ficelles sans avoir peur des mots, des révélations. Il nous parle déjà du délit d’initié, des retours d’ascenseur, de l’usage politicien de la presse et même des "avantages" des œuvres de bienfaisance. "Bel ami" pourrait tout à fait faire un scandale s’il était écrit et publié aujourd’hui avec des personnages d’aujourd’hui. Ce n’est pas là un mince exploit de la part de son auteur. Cette intemporalité, surtout traitant d’un sujet social, est une rareté; l’intemporalité étant déjà à mon avis un des signes du chef d’œuvre.
   
   Donc, pour résumer l’histoire à grands traits, nous assistons à l’élévation sociale de Georges Duroy, dit "Bel-ami", jusqu’aux plus hauts sommets, par la voie de l’amour intéressé. Le grand miroir de l’escalier des Forestier nous tendra l’image de cette progression, introduisant un soupir, un «arrêt sur image» dans la trajectoire Le récit est d’une parfaite franchise et objectivité. Maupassant ne salit même pas l’image de son héros, il nous raconte, c’est tout et Duroy nous étonne autant par ses profondeurs inattendues (discussion sur la mort avec son collègue, considérations sur la brièveté de la vie), ses attachements imprévus (ses parents, sans doute), ses audaces que par sa «saloperie» illimitée.
   
   A noter aussi, une vision de la lutte féminine étonnante pour un homme de cette époque. Quand on lit "Bel-ami" on a vraiment l’impression que Maupassant voyait tout, comprenait tout… et ici, disait tout. C’était vraiment un sacré bonhomme! Alors c’est vrai qu’ici la mise en place est un peu moins rapide que dans les romans actuels, mais acceptez le démarrage car une fois qu’on y est, on est accroché, c’est garanti.
   
   "Bel-ami" a connu une bonne douzaine de versions cinématographique (au moins une dans chacun des principaux pays européens et une aux états unis of course), mais il faut le lire avant de les voir, c’est indispensable (of course again).
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critique par Sibylline




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Nouvelle soirée canaille au Café Riche
Note :

   Il est toujours amusant de retrouver dans un roman une scène qu’on a déjà lue ailleurs: ainsi Bel-Ami témoigne-t-il de la vogue durable du Café Riche où, cette année, j’ai déjà suivi Renée et Maxime, les amants scandaleux de la Curée d’Emile Zola (roman publié en 1871, tandis que Bel-Ami date des années 1884-85).
   
   Souvenez-vous : c’est un restaurant où les riches bourgeois amènent leurs maîtresses (des cocottes) pour des soupers fins dans de petits cabinets particuliers. Dans La Curée, Renée y entre cachée sous un grand manteau noir pour ne pas se compromettre… et finit la soirée dans les bras de Maxime (son beau-fils).
   
   Il semble qu’elle ne soit pas la seule bourgeoise à goûter l’excitation d’un dîner interdit; c’est au café Riche que Mme de Marelle, jeune femme noble et bohème, invite ses amis, le couple Forestier, et Georges Duroy, dont elle compte manifestement faire son amant. Les femmes arrivent masquées, dans le même cabinet clos, tendu de rouge et agrémenté d’un divan dont les ressorts sont fatigués (Georges s’y enfonce, comme dans un trou…). La jeune femme est là, dit-elle, pour «se pocharder». Les plats s’enchaînent, les mêmes ou presque que dans la Curée: huîtres, perdreaux, asperges… plats aphrodisiaques ou suggestifs. D’ailleurs, les comparaisons sont évocatrices d’autres plaisirs: la truite rose servie après le potage évoque de «la chair de jeune fille»; les huîtres sont «mignonnes et grasses» et ressemblent à de «petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés». Evidemment, on parle d’amour, et de façon de plus en plus salée. Celui qui n’est pas encore Bel-Ami cherche à assurer celles qui deviendront les deux femmes de sa vie (enfin, avec toutes les autres…) de sa discrétion totale, si elles venaient à se livrer à lui. «Essayez pour voir» conclut-il avec conviction. Et dans le fiacre qui les ramène vers la demeure de Madame de Marelle, il se décide à se «jeter sur elle» et il est stupéfait de «tenir, enfin, une femme mariée»! Après les bénédictions et les paroles d’amour reconnaissant:«Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder» se dit le grand romantique.
   
   Le parallélisme avec La Curée est facile à faire: même échauffement des sens dans la chaleur du petit cabinet, même prosaïsme après la conquête, dont l’un des protagonistes se trouve presque embarrassé.
   
   Pour rappeler cependant que ces plaisirs n’ont qu’un temps (même si Bel-Ami se construit selon une trajectoire ascendante dont on ne voit pas la fin, alors que Zola peignait aussi le déclin), Maupassant ajoute une petite note noire, la toux funèbre de Forestier qui met fin au dîner coquin. La scène se répètera, lorsque Georges Duroy recevra une leçon sur la vanité de l’ambition en traversant Paris une nuit, au sortir d’un dîner, avec un journaliste vieillissant.
   Si ce passage est intéressant, c’est aussi parce qu’il se révèlera très ironique. Duroy se fait le chantre de l’adultère policé, estime du devoir de tout honnête homme de garder le secret des frasques féminines… mais ces propos féministes ne pèseront pas lourd face à son ambition, lorsqu’il conviendra de se libérer de Madeleine pour épouser un meilleur parti. Alors il ne reculera pas devant un constat d’adultère effectué avec des policiers. Quant à la pesante jalousie des maris dont il se moque avec arrogance, il n’y échappera pas, son obsession se focalisant curieusement sur le mari défunt de la veuve qu’il a épousée…
   
   Bel-Ami, Bel-Ami, voilà un titre ironique pour un roman qui met en scène un séducteur sans scrupules, roulant même les prostituées en profitant du charme de sa moustache, conquérant les femmes vertueuses par simple curiosité, se débarrassant sans remords de celles qui ne sont plus nécessaires à son ascension sociale…
   
   Mais ce repas n’est pas le seul écho littéraire qu’a éveillé le roman. J’ai aussi reconnu par instant dans la prose du Maupassant réaliste des signes de l’autre Maupassant, celui des nouvelles fantastiques; dans ces passages sur la vacuité de la vie, mais aussi au début du roman lorsque Duroy, invité à un dîner qui va lancer sa carrière, vêtu d’un costume loué, ne se reconnaît pas dans le monsieur croisé dans l’escalier, si élégant, qui s’avère être son propre reflet…
   
   Et je me suis souvenu des pages de Madame Bovary lors de cette escapade que font les Duroy juste mariés chez les parents de Georges, tenanciers d’un café à Canteleu, tout près de Rouen (passage qui m’a aussi rappelé l’enfance d’Annie Ernaux, un peu plus loin en Normandie, dans un café-épicerie à Lillebonne). Les époux arrivent en train et aperçoivent d’abord les célèbres clochers de la ville, «travaillés comme des bijoux géants», auxquels s’opposent sur l’autre rive de la Seine les cheminée des usines du faubourg industriel, dont l’une aussi haute que la pyramide de Chéops, celle de l’usine de La Foudre (qui a donné son nom récemment à un théâtre). Mais le monde rustique que découvre l’épouse de Georges ne correspond pas à ses rêves. Les parents de Georges sont rouges, ventru en ce qui concerne le père, grande et sèche pour ce qui est de la mère. Hommage à Flaubert, le père porte une casquette «à la mode de Rouen», en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs, qui n’est pas sans rappeler (en plus simple) l’impossible casquette de Charles Bovary, qui suffit à le désigner, au début du roman, comme un être ridicule. Au délicat repas du Café Riche, répond au troquet de Canteleu un banquet maladroit: on sert une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille, tout cela arrosé de cidre mousseux, en débitant des «plaisanteries de choix», des histoires grivoises qui, cette fois, ne feront rire que Georges et auxquelles sa femme ne se mêlera pas…
    ↓

critique par Rose




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De Duroy à Du Roy
Note :

   Georges Duroy, petit paysan normand, "monté" faire fortune à Paris se retrouve vite sans le sou dans la capitale exigeante. Et ce n’est pas son emploi aux Chemins de Fer du Nord qui va faire bouillir sa marmite ambitieuse. Il rencontre, au coin d’une rue, un ancien camarade de régiment qu’il connut au Maghreb car la France est en pleine période de colonisation, Forestier qui lui met en quelque sorte le pied à l’étrier dans le journalisme, dans deux revues dirigées par M. Walter. Avec ce personnage, commencent l’ascension de Duroy dans la société, car, bien fait de sa personne, peu de femmes lui résistent, et aussi une critique acerbe du monde du journalisme (on dirait maintenant des médias) peuplé d’ignorants qui font semblant d’avoir l‘air de savoir :
   "Es-tu bachelier ?
   "- Non. J’ai échoué deux fois.
   "- Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes études jusqu’au bout. Si on parle de Cicéron ou de Tibère, tu sais à peu près ce que c’est ?
   "- Oui à peu près.
   "-Bon, personne n’en sait davantage, à l’exception d’une vingtaine d’imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d’affaire. Ça n’est pas difficile de passer pour fort, va ; le tout est de ne pas se faire pincer en flagrant délit d’ignorance. On manœuvre, on esquive la difficulté, on tourne l’obstacle et on colle les autres au moyen d’un dictionnaire. Tous les hommes sont bêtes comme des oies et ignorants comme des carpes."

   
   Duroy donc "réussit des coups" passe d’une femme à l’autre, épouse la veuve qu’il faut, se débrouille pour son divorce, bref, c’est un petit malin qui a compris les règles du jeu du Paris de cette époque (et d’autres !). Maupassant nous le sert comme un petit ambitieux mais en même temps montre bien que si Duroy réussit ce qu’il entreprend c’est que le monde dans lequel il évolue ne vaut guère mieux que lui. Le ministre par exemple qui cherche à s’enrichir en achetant des actions coloniales sachant que l’État va les garantir, fait un beau délit d’initié et touche des millions. Mais c’est sans compter sur le quatrième pouvoir et Duroy, devenu rédacteur en chef d’un journal célèbre, après l’avoir soutenu, va le perdre.
   
   On y apprend que souvent les articles de presse ne sont pas écrits par ceux qui les signent et on voit bien combien les femmes, hormis celui de séduire, ont peu de pouvoir devant la loi mais en gardent parfois en réserve. Tout n’est donc qu’intrigues (amoureuses, politiques, sociales) et Maupassant parvient à intéresser son lecteur en passant de l’une à l’autre avec un naturel déconcertant. N’a –t-on pas dit que l’auteur appartenait au mouvement "réaliste".
   
   La religion en prend aussi pour son grade. C’est le dernier refuge des femmes avant "la chute" et aussi après. J’ai aimé les images de l’auteur sur le confessionnal par exemple :
   "…il se dirigea d’un pas rapide, vers les petites cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l’âme, où les croyants vident leurs péchés."

   Plus proche de nous cette assertion qui n’est pas loin de rappeler ce cher Houellebecq :
   "Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes."
   "La mort seule est certaine."
   

   Une lecture prenante et un personnage somme toute attachant. Ou comment rendre un ambitieux presque sympathique.

critique par Mouton Noir




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