Lecture / Ecriture
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L'ensorcelée de Jules Barbey d'Aurevilly

Jules Barbey d'Aurevilly
  Une vieille maîtresse
  L'ensorcelée
  Le bonheur dans le crime
  Une histoire sans nom
  La vengeance d’une femme

Jules Barbey d’Aurevilly est un écrivain français né en Basse Normandie en 1808 et décédé à Paris en 1889.
Surnommé le «Connétable des lettres», il a été romancier, nouvelliste, poète, critique littéraire, journaliste et polémiste.

L'ensorcelée - Jules Barbey d'Aurevilly

Gueule cassée
Note :

   Lors de la traversée de la lande de Lessay, dans le Cotentin, Maître Tainnebouy, herbarger, voyage en compagnie d’un homme qui ne connaît pas les lieux. Dans cet endroit où la nature est hostile, entre brumes et marécages, les deux voyageurs entendent une cloche sonner, alors qu’il n’y a aucun bâtiment aux alentours. Maitre Tainnebouy raconte alors à son accompagnateur étonné l’origine ce bruit à son compagnon: c’est ainsi qu’on découvre l’histoire de Jeanne Le Hardouey et de l’abbé de la Croix-Jugan.
   
   Moine à l’abbaye de Blanchelande, Jéhoel de la Croix-Jugan s’est engagé dans la Chouannerie. Face à la défaite des siens, il décide de se donner la mort, mais le coup de feu n’est pas mortel. Retrouvé dans un fossé, il est recueilli par une paysanne qui le soigne. Mais les Bleus, ennemis de Chouans, découvrent le blessé, et pour le punir, lui arrache sauvagement tous ses bandages: La Croix-Jugan survit, mais il est défiguré.
   
   Quelques années plus tard, Jéhoel de la Croix-Jugan revient dans l’abbaye d’où il est parti mais reste encapuchonné pour cacher sa défiguration. Et c’est lors d’une ces messes auxquelles elle assiste que Jeanne Le Hardouey va se prendre de compassion et d’amitié pour l’abbé. Elle apprend l’histoire de cet homme, qui va lui faire oublier son mari, son ménage, au point que les villageois vont la croire ensorcelée par cet abbé revenu des Enfers…
   
   Voici un roman que j’ai lu il y a quelques années, et dans lequel je me suis replongé avec plaisir. J’en avais gardé le souvenir de cette lande inhospitalière, brumeuse, où se mêle les combats religieux et le fantastique dans ce personnage de l’abbé de la Croix-Jugan. J’y ai retrouvé tous ces aspects, et mon esprit, plus que par l’intrigue en elle-même, a été attiré par tous les aspects un peu secondaires au récit.
   
   On retrouve ainsi dans ce roman un élément qui me parait assez caractéristique des romans du XIXe Siècle, la prise de position de l’auteur par l’intermédiaire de son narrateur. Ainsi, en plusieurs épisodes du récit, le narrateur nous fait part de son aversion pour le monde moderne, pour les machines, pour le progrès, opinions qui sont très proches de celles de l’auteur. De même, la narration prend clairement la défense de Chouans, ces paysans de l’Ouest qui se sont révoltés pour défendre la religion catholique. A travers ces différents aspects, on plonge dans un roman qui nous montre les débats qui avaient lieu au milieu du XIXe dans le milieu intellectuel français.
   
   Si je ne partage pas les opinions politiques du conservateur Barbey d’Aurevilly (qui avait des positions très différentes en matière de littérature, puisqu’il a notamment défendu Flaubert ou Baudelaire), la lecture de l’Ensorcelée m’a une nouvelle fois plu par ce mélange de réalité historique et de fantastique, instillé de manière assez subtile dans le roman. C’est un joli roman à découvrir, avec un style parfois un peu daté, mais qui se lit avec un grand plaisir.
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critique par Yohan




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Dans la lande de Lessay
Note :

   Présentation de l'éditeur:
   
   "C'est un drame horrible, mais qui a, si je ne m'abuse, une incontestable grandeur. Le pinceau qui a peint ces têtes étranges et ces mœurs accentuées et à caractères, s'étale sur la toile en peignant, comme la Griffe du Lion sur le sol. Je n'ai rien fait d'aussi mâle de pensée et d'exécution. Il n'y a pas la dedans une mignardise. C'est plus de la littérature d'homme que de femme, l'amour, y bouillonne jusqu'au délire, et jusqu'à la mort volcanique de la pauvre créature humaine. Puis il y a là dedans, encore, l'audacieuse aventure d'un fantastique nouveau, sinistre et crânement surnaturel, - car on voit que l'auteur y crois sans petite bouche et sans fausse honte."
   Barbey d'Aurevilly

   
   
   Commentaire:

   
   En lisant la présentation de l'éditeur (qui, quand même, tend vers la misogynie sur les bords), je me suis dit que ce n'était pas gagné... mais ce que j'ai pu me tromper! Je suis carrément tombée amoureuse de l'écriture de Barbey d'Aurevilly, de sa maîtrise des récits... bref, j'ai adoré.
   
   Toutefois, il faut se remettre en contexte. Ce roman a été écrit à un moment de la vie de Barbey d'Aurevilly où il revenait aux "anciennes" valeurs et, entre autres, à la religion. Pourtant, rien de preachy dans ce roman. Mais plutôt une certaine nostalgie désespérée et résignée de la monarchie et de la noblesse. Du coup, le début peut nous faire froncer un peu les sourcils. Toutefois, l'auteur réussit à dépeindre des personnages grandioses et imposants et qui, tout allégoriques soient-ils (du moins, la nonotte en lettres que je suis le pense), demeurent toutefois humainement très intéressants.
   
   L'histoire débute en Normandie, dans la lande de Lessay, de sinistre réputation. Un voyageur doit la traverser et on lui présente un compagnon et guide de voyage en la personne de Louis Tainnebouy, paysan et herbager de son état. Mais soudain, dans la lande, résonne la cloche de l'abbé de la Croix-Jugan.
   
   Le paysan racontera alors une légende du pays, celle de l'abbé défiguré et de Jeanne Le Hardouey. Profondément ancrée dans l'histoire locale, plus précisément dans certains épisodes de la chouannerie, on entre alors dans une atmosphère de tradition orale, de croyances et de mystères. L'histoire est merveilleusement construite. Après la partie narrative du début, on entre dans une histoire, puis dans une autre, puis on découvre un autre personnage... jamais on n'oublie l'histoire initiale mais le tout est tellement bien amené que ça se tient parfaitement et que nous patientons sans nous impatienter pour voir où tout cela va mener.
   
   Jeanne, la fameuse ensorcelée, est une fille de noble désargentée n'ayant pas pu aller au couvent (vu que bon, après la révolution, ils n'existent plus) et qui a épousé un Bleu, paysan devenu riche après avoir racheté des biens de l'Église. Un peu entre deux chaises, elle vit sa routine sans passion jusqu'à ce qu'elle croise la route de l'Abbé de la Croix-Jugan, qui chamboulera sa vie. Défiguré, horrible, terrifiant, froid mais fascinant par sa hauteur et ce qu'il dégage, elle sera prise au piège. Déchirée entre son devoir et la passion, ce qui est possible, ce qui ne l'est plus et la froideur de l'Abbé qui n'en a que pour sa révolte, sa cause, son époque révolue, elle perd ses repères et est complètement torturée. La Clotte (j'ai du mal avec ce nom, parce que bon, changez le "c" par un "p" et c'est over-vulgaire chez nous... et le pire, c'est que ça colle au personnage), ancienne beauté courtisant la noblesse, ayant depuis longtemps perdu sa vertu et non-repentie, vit isolée, dans ce monde qui lui est étranger car tout ce qu'elle a connu n'existe plus. Elle est devenue paria, a été tonsée, elle fait peur. La Clotte, c'est "l'avant". Elle semble froide mais elle est à certains moments profondément touchante.
   
   Bref, une histoire de passion mais pas nécessairement d'amour. Une histoire inscrite fermement dans l'Histoire. Et une histoire qui passionne. Du moins, moi, elle m'a emportée. L'écriture est sublime, l'atmosphère, les coutumes, les états d'esprit du temps (du moins d'une petite fraction des esprits du temps) sont tangibles. On y est. On pourrait reprocher une absence de nuances dans les personnages moins sympathiques (les pâtres, les Bleus) qui ne sont pas dépeints sous leur meilleur jour mais étant donné le point de vue adopté par les personnages, c'est logique. Il ne faudrait pas pour autant prendre ça au pied de la lettre... mais nous sommes dans un roman, n'est-ce pas!
   
   J'ai donc beaucoup aimé.

critique par Karine




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