Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Courir de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Courir - Jean Echenoz

Courir pour se sauver
Note :

   Jusqu'ici, je n'avais jamais eu l'occasion de lire un roman de Jean Echenoz. C'est maintenant chose faite avec «Courir».
   
   Pourtant, ce n'était pas gagné d'avance: le titre ne m'inspirait pas plus que ça et quand j'ai su qu'il s'agissait (disons-le pour simplifier les choses) d'une «biographie» d' Émil Zatopek, mon peu d'intérêt pour tout ce qui touche de près ou de loin au monde du sport a bien failli me décourager de me lancer dans la lecture de cet ouvrage.
   
   Bien sûr, cette figure emblématique de la course à pied ne m'était pas inconnue, l'ayant rencontrée pour la première fois dans mes jeunes années lors d'un exercice de lecture à l'école primaire, exercice qui eut pour résultat de graver dans ma mémoire ce curieux patronyme aux étranges consonances.
   
   Mais depuis je n'en ai guère appris plus sur cet homme et l'on aurait pu m'affirmer qu'il était bulgare, croate ou biélorusse que je l'aurais cru sans hésitation. Cependant, si, comme je l'ai dit, le sport n'éveille que peu d'intérêt chez moi, l'Histoire, au contraire, ne cesse d'éveiller ma curiosité. Et il faut bien reconnaître que Zatopek «la Locomotive» est devenu, suite à son parcours, un acteur de l'histoire, non seulement sportive mais aussi de la grande Histoire, suite à son engagement (tardif ?) lors du Printemps de Prague.
   
   
   La vie d'Emil Zatopek recouvre en effet plus d'un demi-siècle de l'histoire de l'Europe de l'Est, de 1940 – date à laquelle il commence à courir, sous l'occupation allemande – jusqu'en 2000, date de sa mort, dans une Tchécoslovaquie devenue aujourd'hui République fédérale tchèque et slovaque, et libérée de l'emprise soviétique suite à la Révolution de Velours de 1989.
   
   C'est donc en 1940, alors qu'Emil Zatopek est un tout jeune homme, que commence le récit d'Echenoz.
   
   Emil Zatopek travaille déjà depuis l'âge de seize ans dans les usines Bata (célèbres pour leurs chaussures) à Zlín, en Moravie. À ce moment là, Emil ne s'intéresse pas au sport (ce qui me l'a tout de suite rendu sympathique) : «Il a horreur du sport, de toute façon. Il traiterait presque avec mépris ses frères et ses copains qui emploient leurs loisirs à taper niaisement dans un ballon.»
   Pourtant, il va devoir participer à une épreuve de course à pied, organisée par les établissements Bata, qui ont vu dans l'organisation de celle-ci, l'occasion de se faire de la publicité et de faire connaître leur marque en dehors des frontières du pays.
   
   Tous les jeunes employés sont bien sûr fortement incités à participer. Emil participe donc, tous les ans, et de mauvais gré, à cette épreuve.
   
   Mais l'Allemagne nazie vient d'envahir (en 1939) la Tchécoslovaquie et en a fait un protectorat. La vie est dure, la peur s'installe.
   
   Là aussi, l'occupant décrète des épreuves sportives obligatoires et Emil se voit contraint d'y participer. Mais peu à peu, son aversion pour le sport va céder la place à un intérêt grandissant pour la course et Emil va bientôt se mettre à courir, seul, par tous les temps, dans le vieux stade de Zlin ou sur la route.
   
   Bientôt, malgré son style peu orthodoxe, le voilà remarqué et il se lance dans la compétition. C'est d'abord à Prague que tout commence et qu'il remporte le championnat qui oppose la Bohême à la Moravie.
   
   Pendant ce temps, la guerre fait rage, les Allemands se retirent face à l'avancée de l'armée rouge. Arrive 1945 et la capitulation de l'Allemagne. Emil Zatopek intègre l'armée et sa carrière sportive va s'en trouver décuplée. Mais Emil Zatopek , malgré tous ses records et toutes ses médailles, s'il est devenu une figure internationale de l'athlétisme n'en est pas moins un citoyen tchécoslovaque, ressortissant d'un pays inféodé au bloc soviétique. Et le pouvoir, bien évidemment, va instrumentaliser les victoires du champion pour la promotion de l'idéologie communiste.
   
   Ses participations aux grandes épreuves sportives internationales lui seront accordées au gré des humeurs du gouvernement tchécoslovaque et du"grand frère" de Moscou. Ses appréciations sur la démocratie et les libertés qu'il aura vues à l'étranger seront systématiquement détournées par la presse à seule fin de dénigrer les sociétés occidentales.
   
   Mais c'est en 1968, lors du Printemps de Prague, que la vie d'Emil Zatopek va être bouleversée. Zatopek va en effet prendre parti publiquement pour les idées réformatrices d'Alexander Dubček et le pouvoir soviétique n'oubliera pas cet affront. Radié de l'armée et du parti communiste, il est envoyé dans une mine d'uranium…
   
   Voici donc l'histoire de cet homme, une histoire qui nous est contée par Jean Echenoz, dans ce court roman à l'écriture sobre qui ne laisse pas de place aux effets dramatiques et qui ne s'encombre pas de détails. On suit pas à pas le parcours de cet homme qui semble être devenu un champion de renommée mondiale comme par inadvertance, un homme qui semble courir pour échapper aux vexations de l'histoire tout en sachant qu'il est impossible de faire abstraction de celle-ci et que, même s'il paraît possible de la distancer, elle en vient toujours à rattraper celui qui tente de lui échapper. C'est d'ailleurs cette confrontation entre l'individu et l'État, dans tout ce qu'il peut avoir d'écrasant, qui est ici au centre de ce roman et qui fait de cet ouvrage, bien plus qu'une sèche biographie, un témoignage de la formidable capacité des états totalitaires à instrumentaliser les plus belles aventures humaines dans le seul but de propager leurs idéologies.
    ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Athlète d'état
Note :

   J’ai entamé la lecture de cet ouvrage parce qu’il était présenté comme un roman et non comme une biographie. Une fois lancée, je suis allée jusqu’au bout parce Jean Echenoz et Emil Zátopek le méritaient mais je crois qu’il est plus juste de classer cet ouvrage dans les biographies. Disons que c’est une biographie qui est écrite comme un roman et se lit également comme tel.
   
   Je n’ai pas d’intérêt particulier pour les affaires sportives et c’est pour cela qu’il est certain que je n’aurais pas entrepris la lecture de ce livre si je n’avais pas attendu de lui une vision littéraire des choses.
   
   En ce sens, j’ai été déçue car je n’ai rien trouvé de tel. Echenoz nous montre l’existence d’un champion qui a la particularité d’être inégalable et constamment au dessus de la lutte. Il insiste sur cette autonomie mentale de Zátopek refusant conseils, médecins et entraîneurs, ne se souciant de rien d’autre que de ce qu’il fait. Pour ma part, je pense que c’est la marque de ceux qui justement, font quelque chose d’hors du commun. On retrouve toujours cet égocentrisme de base, c’est à la fois leur qualité et leur défaut. C’est à cela qu’on les reconnaît. C’est sans doute d’abord la condition de leur réussite.
   
   Ici, l’auteur, un peu encombré des implications politiques de la carrière de son champion, nous le présente comme un homme qui s’est juste laissé mener sans s’en soucier par l’appareil politique de son pays et à suivi les consignes sans chercher plus loin. C’est sa vision des choses. Je ne sais pas jusqu’à quel point elle est proche de la réalité et si par hasard Zátopek n’était pas un communiste convaincu collaborant vraiment à cette erreur de masse que fut le communisme d’état. Je ne trouve pas cela impossible même s’il eut plus tard à en souffrir lui aussi. Pour ma part, je n’éprouve pas le besoin de dédouaner les personnages principaux de toute erreur, de tout défaut. Ici, j’ai tendance à penser que Zátopek croyait à la propagande qu’il incarnait (il fallait bien que certains y croient quand même), ce qui ne change rien à son histoire et je reprocherais un peu à Echenoz ce souci de le blanchir à tout prix. Pourquoi ne pas prendre (et donner) les choses comme elles sont tout simplement? Stalinien convaincu ou non, Zátopek était un champion hors du commun à l’existence tout à fait remarquable et qui méritait bien une biographie.
   
   Si peu sportive que je sois, je me suis intéressée à cette vie et n’ai pas eu à me forcer pour terminer ma lecture. On peut donc déjà l’offrir sans hésiter à tous les joggers. Ça leur plaira.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Vraie-fausse biographie, ou l’inverse ?
Note :

   C’est un objet littéraire un peu incertain que ce «Courir». On comprend très vite qu’il est question – et n’est question que – de Emil Zatopek, même si le patronyme n’apparait en clair que déjà très loin dans la lecture. Alors, une biographie? Oui, c’en est réellement une. Mais qui ne dirait pas son nom, qui pourrait passer pour un roman. Oui, un roman dans la mesure où la vie d’Emil Zatopek peut être qualifiée d’une certaine manière de «romantique».
   
   Pour les très jeunes et les non intéressés par le sport qui seraient passés à côté, signalons qu’Emil Zatopek fût un prodige de la course à pied, demi-fond et fond, détenant un moment tous les records mondiaux du 800 m au 10 000 m! A l’époque – il fût triple Champion Olympique à Helsinki – il était l’extra-terrestre de la course à pied et surtout, il était Tchécoslovaque. Et à ce titre, né du côté oriental de l’Europe à un moment où la guerre froide battait son plein et où victoires sportives comme exploits dans l’Espace étaient les étalons permettant de mesurer le succès de tel ou tel système politique.
   
   C’est que le roman de Jean Echenoz est autant un roman sur l’avènement d’un champion et sa psychologie que la relation du quotidien d’un champion né du côté Est du rideau de fer, dans l’après-guerre. Un champion qui va d’abord s’accommoder des vicissitudes imposées par le pouvoir Tchécoslovaque pour «exploiter» au mieux cette image d’homme – socialiste – le plus rapide du monde sur un plan politique (censure de ses interviews, blocage de sa participation aux épreuves sportives hors de la sphère orientale, …), puis qui, la retraite sportive arrivant, ses galons de colonel sur les épaules, se ralliera à Alexander Dubcek lors des évènements de l’été 1968, une des premières tentatives de résistance à l’impérialisme soviétique, et qui lui vaudra d’être dégradé, radié de l’armée et humilié via des tâches, au mieux considérées comme censées porter le déshonneur (éboueur), au pire susceptibles d’altérer sa santé (mineur dans une mine d’uranium). L’affaire, on le sait, se terminera aussi mal pour la Tchécoslovaquie en 1968 que pour l’ami Emil.
   
   Jean Echenoz relate tout ceci sans implication particulière, d’une écriture relativement froide … Un peu comme un biographe…

critique par Tistou




* * *