Lecture / Ecriture
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L'inondation de Evgueni Zamiatine

Evgueni Zamiatine
  L'inondation
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  Au diable vauvert - Suivi de Alatyr
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Ievgueni Ivanovitch Zamiatine (Евгений Иванович Замятин) est un écrivain russe né en 1884 et décédé en 1937.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'inondation - Evgueni Zamiatine

La magie des mots
Note :

   A Saint Pétersbourg, régulièrement, il y a des inondations terribles. Ce n'est pas le fleuve, la Neva, qui déborde, c'est la mer, poussée par le vent, qui remonte le fleuve et elle voit trop large.
   
   «L'inondation» de Eugène Zamiatine, se situe à cet endroit-là et à ce moment-là. La montée de l'eau, la rupture des digues et les milliers de morts, sont les répliques météorologiques des tourments humains.
   
   C'est un drame, et je dirais, un drame éternel, car, dès que l'on a les éléments de départ, on sait ce qui va se passer. Cette histoire là a toujours eu lieu, c'est toujours la même qui se reproduit. Ce n'est pas Woody Allen qui va nous contredire.
   
   Mais le choc pour Sophia, quand elle bredouille, face à l'évidence «Mais qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que ça veut dire?» est tellement bien rendu! On entend cette femme casser. «Elle n'avait plus rien, ni bras ni jambes- rien que son c?ur qui, tournoyant comme un oiseau, tombait, tombait, tombait.»
   
   Et la suite aussi est inévitable. C'est le récit d'un drame terrible et banal. De ses prémices à son épilogue.
   
   Pourquoi ce drame si banal m'a-t-il tant bouleversée? Comment a-t-il pu me parler au coeur comme s'il était mien? C'est qu'il y a le style de Zamiatine, son art de la langue, qui tient au choix des mots, aux images et au rythme, à la respiration qu'il impose. Tout ce texte est un véritable poème en prose où les mots vous emportent par un pouvoir époustouflant, vous transportent, par la magie des images qu'ils font naître, dans la chair des personnages. Jugez-en: «La pendule au-dessus d'elle frappait bruyamment du bec dans le mur.», «Seules ses lèvres frémirent comme la peau du lait lorsqu'elle est tout à fait prise.» et pour finir, «Avec difficulté, par degrés, elle se mit à inspirer de l'air, remontant avec son souffle comme avec une corde- une pierre qui était au fond. Arrivée tout en haut, la pierre se détacha, Sophia sentit qu'elle pouvait enfin respirer. Elle soupira et, lentement, s'enfonça dans le sommeil comme dans une eau profonde et chaude.»
   
   J'arrête, je pourrais pratiquement tout recopier. Rédigé en 1929, c'est un petit livre de moins de 100 pages, et que j'ai pourtant mis assez longtemps à lire, parce que je m'arrêtais, relisais plusieurs fois des passages, revenais en arrière, vérifiais des mots, revivais des scènes. Parce que aussi, je me suis aperçue que, subjuguée par le texte, je me le disais au lieu que la lecture passe directement des yeux au cerveau comme elle le fait habituellement.
   
   Je ne connaissais pas du tout Evgueni Zamiatine. Djian parlait des rencontres que l'on a avec certaines écritures, du frisson qu'elles nous font courir dans le dos. C'est ainsi que Zamiatine m'a troublée et j'en suis encore étonnée.
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critique par Sibylline




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Un cri raconté
Note :

    Partisan d’une révolution qui le déçut très vite, Zamiatine (connu aussi pour le grand roman NOUS AUTRES) quitta l’URSS après avoir écrit cette admirable nouvelle intitulée L’INONDATION (1929).
   
    Sur l’île Vassilievski (ce n'est pas un hasard: l'enfermement, l'isolement sont au cœur du livre) vivent humblement Trofim Ivanytch et Sophia dans un pays où les premières nécessités manquent souvent et où la chasse aux religieux est largement ouverte… À l’étage au-dessus résident Pélagéïa et son mari, un cocher. Trofim Ivanytch et Sophia ont la quarantaine et sont sans enfant. Quelque chose ne va pas en chacun d’eux et entre eux. Un malaise cherche à se dire. Une nuit Trofim Ivanitch reproche à Sophia de ne pas leur donner d’enfant. Non loin, un menuisier veuf vient à mourir laissant orpheline Ganka, jeune fille à peine adolescente. Le couple l’adopte. Trophim Ivanytch instruit un peu Ganka. Leur rapprochement crée une tentation chez l’homme qui, bien que surpris par sa compagne, ira chaque soir rejoindre sa "fille adoptive".
   
    Au rythme de la montée des eaux de la Néva, la nouvelle court au tragique avec une implacable nécessité que renforce un style d’une grande sécheresse traversée parfois par quelques images obsédantes et de rares mais puissants éléments fantastiques. L’inéluctable avance et, paradoxalement, les répétitions [grammaticales ou thématiques (les lèvres, les eaux, les touches d’accordéon, la pendule, le vide, la mouche)] font partie de cette avancée. Et le crime en devient fécond.
   
    Ce cri raconté et radiographié au ralenti, image par image, son par son, est une gageure. Si le parallèle est bien reçu en rhétorique discursive, dans une narration il est peu recommandé parce que risqué et souvent lourd (1). Zamiatine parvient à rendre à la perfection les mouvements intérieurs de l’héroïne et les mouvements naturels qui en renforcent l'expression.
   
    Il y a plus d’une inondation dans cette nouvelle. La plus troublante est celle de l’art de Zamiatine qui s’infiltre durablement, vous assaille et vous emporte très loin des digues, quelles qu'elles soient.
   Calm
    NOTE
   
   (1) Le cinéma contemporain de Zamiatine pratiquait puissamment le montage alterné. On y pense forcément même si moyens et effets sont différents.

critique par Calmeblog




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