Lecture / Ecriture
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Toute passion abolie de Vita Sackville-West

Vita Sackville-West
  Une aristocrate en Asie
  Toute passion abolie
  Paola
  Au Temps du Roi Edouard
  Plus Jamais d'invités !
  Le Diable à Westease
  L'héritier
  Correspondance - Virginia Woolf / Vita Sackville-West

Victoria Mary Sackville-West, Lady Nicolson, est une femme de lettres britannique née en 1892 et décédée en 1962.
Christine Orban a consacré un roman aux amours de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West : " Virginia et Vita".

Toute passion abolie - Vita Sackville-West

Comme dans un film de James Ivory
Note :

   Lord Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, ancien vice-roi des Indes et ancien premier ministre de la Couronne, vient de décéder à l'âge vénérable de quatre-vingt-quatorze ans.
   Lady Slane, quatre-vingt-huit ans, se retrouve veuve après soixante-dix ans de vie commune, une vie qui l'a menée non seulement aux Indes mais aussi dans quasiment tous les pays ressortissants de la Couronne Britannique.
   En ce jour où le patriarche s'est éteint, les enfants de lord et lady Slane se sont réunis dans la résidence d'Elm Park Gardens pour veiller le défunt. Ils sont tous là: Herbert, Carrie, Charles, William et Kay, accompagnés, qui d'un mari, qui d'une épouse.
   
   Alors que lady Slane veille son mari dans la chambre, les enfants – qui ont tous dépassé la soixantaine – se sont rassemblés au salon. Les conversations vont bon train. Tous s'accordent à penser, face à la retenue de lady Slane devant ce deuil, qu'elle se comporte de manière «formidable».
   Mais derrière ces compliments de circonstance pointent déjà des préoccupations beaucoup plus pragmatiques. Lady Slane n'était-elle pas après tout que l'ombre de son mari, une femme docile et soumise aux volontés de son mari, uniquement préoccupée par son rôle d'épouse et de mère?
   Tous sont d'accord sur un point: leur mère, malgré ses qualités intrinsèques, n'est pas une femme de tête et il serait peu judicieux de la laisser gérer le capital familial et encore moins de la laisser s'assumer toute seule sans qu'un ou plusieurs de ses enfants ne veillent sur elle à tour de rôle, moyennant bien évidemment une participation financière de la vieille dame pour son entretien.
   Arrive inévitablement la question de l'argent et de l'héritage laissé par lord Slane. La fortune familiale, malgré le prestige du défunt et les hautes charges qu'il a assumées au cours de sa vie, reste pourtant bien mince, mais chacun espère toutefois en toucher sa part en biens immobiliers, en bijoux de famille ou en espèces sonnantes et trébuchantes.
   
   C'est donc après les obsèques, que ses enfants, réunis autour d'elle, font part à lady Slane de leurs décisions à son sujet. Mais quelle n'est pas leur surprise lorsque celle-ci leur annonce en souriant qu'il n'est pas question pour elle d'accepter cette mise en tutelle. Lady Slane déclare alors, à leur grande stupéfaction, qu'elle n'ira vivre chez aucun de ses enfants mais qu'elle ira s'installer seule dans une maison qu'elle a trouvée à Hampstead et qu'elle y vivra comme bon lui semblera.
   Ses enfants pensaient déjà d'elle qu'elle était une femme dépourvue de jugeotte, les voilà quasiment convaincus qu'elle est atteinte d'une douce forme de démence sénile.
   
   Cependant lady Slane restera fermement ancrée à sa décision et ira s'installer dans cette maison de Hampstead avec pour seule compagnie sa vieille servante française, Genoux, quasiment aussi âgée qu'elle et entrée à son service plus de soixante ans auparavant.
   
   Là, dans cette maison, loin des récriminations et des conseils intéressés de sa progéniture, lady Slane va pouvoir revenir sur son passé, sur ses velléités de jeunesse à vouloir s'adonner à la peinture, velléités qu'elle a dû sacrifier suite à son mariage pour se consacrer entièrement à son mari et à l'éducation de ses enfants.
   Là, elle va aussi se lier d'amitié avec trois hommes, trois personnages qu'elle n'aurait jamais pu fréquenter avant son veuvage et sa décision de vivre ses dernières années selon ses propres règles. C'est surtout sa rencontre avec M. FitzGeorge, un vieux collectionneur excentrique, qui va être à l'origine de la remontée à la surface de vieux souvenirs datant de l’époque lointaine où lord Slane fut promu vice-roi des Indes Britanniques.
   
   De «Toute passion abolie», Virginia Woolf – qui fut l'amie et aussi l'amante de Vita Sackville-West – disait que ce roman était le meilleur qu'elle ait jamais composé.
   
   Vita Sackville-West dresse ici le très beau portrait d'une femme qui, au soir de sa vie, va bousculer les convenances pour enfin se libérer du carcan des conventions sociales de sa classe et de son époque.
   Elle nous livre ici un récit d'une sobriété et d'une élégance rares, une étude toute en finesse, d'une écriture classique au style limpide, une œuvre dont le contexte et la finesse des rapports entre les personnages n'est pas sans évoquer l'ambiance des films de James Ivory.
   Superbe!
    ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



La déconfiture de ce vieux requin
Note :

    Serait-ce la fée Austen, les jours pluvieux ou l’arrivée sur mon bureau d’une charmante boîte de petits biscuits aux motifs très anglais? Toujours est-il que ces derniers temps les Anglaises sont à l’honneur chez moi: Jane Austen, Barbara Pym et Vita Sackville-West, grâce à qui j’ai noirci mon petit carnet lectures rarement utilisé, jetant en vrac des idées, notant mes impressions. Si "Toute passion abolie" m’a inspirée sur le moment, je ne sais pas encore ce que je vais vous raconter là maintenant tout de suite, amis lecteurs, et c’est ce qui rend cela exaltant, formidoublement endiabilée… mais trêve de n’importe quoi, qu’est-ce que ce roman?
   
   A la mort de son époux, beaucoup auraient pensé que Lady Slane se soumettrait de bonne grâce aux décisions prises par ses enfants. Sans doute vivrait-elle à tour de rôle avec chacun d’entre eux, comme ils le souhaitaient. Pourtant il n’en est rien, et cette douce vieille dame qui toute sa vie a appuyé son époux (premier ministre, vice-roi aux Indes) décide de profiter de ses dernières années pour se retirer, loin de sa famille envahissante et de ses obligations sociales et caritatives. Accompagnée de Genoux, sa fidèle servante française, Lady Slane s’installe dans une petite maison de Hampstead afin de passer son temps libre à se retrouver et revenir paisiblement sur les 88 années qui sont derrière elle.
   
   On pourrait craindre des ingrédients un peu monotones, quelques mamies par-ci, quelques souvenirs par-là, des siestes, le temps qui passe et un roman au final très contemplatif (ce que j’aime aussi à l’occasion mais je m’égare). Que nenni!
   
   Ce livre serait pour moi à l’image d’une araignée qui peu à peu tisse sa toile. Par petites touches délicates, le narrateur enrichit son tableau en choisissant les couleurs les plus subtiles de sa palette, livrant un ensemble complexe aux allures impressionnistes. Plongeons dans les souvenirs, passé qui rejaillit avec l’arrivée d’un nouveau protagoniste, multiplicité des points de vue, des générations, des préoccupations. Chaque élément permet petit à petit de dresser un portrait assez fidèle de Lady Slane. Et cette héroïne peu commune a continué à me fasciner une fois le livre refermé: elle reste malgré tout toujours évanescente et insaisissable, n’ayant livré au lecteur que quelques bribes de sa vie et de ses sentiments. Sans doute aussi parce que pour elle, les aspirations négligées ont au final plus de poids que les choix réellement faits et le parcours. Cette dualité entre la façade et la vie intérieure, secrète, inconnue de tous rend le personnage passionnant – et, paradoxalement sans doute, très réaliste.
   
   "Toute passion abolie" est un roman séduisant qui regorge de thématiques et permet de réfléchir à l’essence même de la vie, nos désirs, nos choix et leurs conséquences. Sans oublier les valeurs que l’on défend et des difficultés qui peuvent s'opposer à leur mise en pratique (malgré les valeurs bien réelles qui régissent les convictions intimes, les opinions secrètes, l’orientation du caractère de Lady Slane, elle est obligée de faire d’immenses concessions pour des raisons de bienséance).
   
   Quelques passages m’ont particulièrement interpellée:
    La relation entre Lady Slane et sa servante Genoux est assez curieuse. Genoux s’occupe de Lady Slane depuis son mariage et lui voue une admiration sans borne. Elle est pourtant comparée avec des objets ou le chat. Malgré son dévouement total et leur vie commune, Lady Slane tarde à songer à Genoux en tant que personne (d’ailleurs, ce nom a-t-il une portée symbolique – «à genoux»?). Lorsque vient le moment de léguer ses bijoux ou de profiter d’une somme inespérée pour engager quelqu’un qui pourrait soulager la vieille Genoux dans son travail, Lady Slane ne semble jamais avoir à l’esprit sa fidèle compagne. On pourrait légitimement supposer que, en raison de sa condition sociale et de son parcours, l’héroïne considère que les domestiques font partie du paysage et n’est pas habituée à s’interroger sur les individus qu’ils sont en réalité. Cependant, ne serait-ce pas plutôt en raison du côté rêveur et introspectif de Lady Slane?
   
    De nombreux dialogues sont extrêmement bien rendus. Ceux de la fille la plus désagréable de Lady Slane, Carrie, parviennent à merveille à façonner un personnage hypocrite, intéressé, qui aime régenter son monde tout en gardant toujours le souci des convenances et du qu'en dira-t-on. Avec beaucoup de justesse, les discours de Carrie montrent qu’elle applique toujours son propre système de valeurs aux autres, s’imaginant que tout le monde est intéressé et compte profiter de sa pauvre mère alors que ce portrait s’appliquerait volontiers à elle.
   
   "M. Bucktrout ne dit rien. Il n’aimait pas Carrie, se demandant comme une personne si dure et si hypocrite pouvait être la fille d’un être aussi sensible et honnête que sa vieille amie. Jamais il ne lui aurait révélé à quel point la mort de Lady Slane le bouleversait.
   «Il y a un monsieur en bas qui vient prendre les mesures du cercueil, si vous voulez», se contenta-t-il d’annoncer.
   Carrie le regarda. Elle avait donc eu raison à propos de ce Bucktrout. Un homme sans cœur, manquant de la plus élémentaire décence, incapable de dire un mot sensible sur Mère. Carrie avait été trop généreuse de répéter les compliments du Times sur l’esprit rare de Lady Slane. De toute façon, c’était presque trop aimable pour Mère, qui lui avait joué de tels tours. Elle s’était sentie pleine de noblesse de s’exprimer ainsi, et M. Bucktrout aurait pu ajouter quelque chose en échange. Sans doute avait-il rêvé de soutirer quelque chose à Mère et il avait été déçu. La pensée de la déconfiture de ce vieux requin la consola. Décidément, M. Bucktrout était bien ce genre de personne cherchant à vivre aux crochets d’une vieille dame innocente. Et voilà que pour se venger il faisait venir un acolyte pour le cercueil. (p219)

   
    Ce livre qui m’a semblé au début charmant est beaucoup plus profond qu’il n’y parait à première vue et gagne en intensité vers la fin grâce à la pertinence des remarques, des conversations, des observations personnelles. J’ai beaucoup apprécié la finesse dans le développement des personnages – ce qui est un immense atout puisque j’aime tout particulièrement les romans où la psychologie occupe une place importante.
   
   Je m’attendais à un livre sur le 5 o’ clock tea et j’ai en réalité découvert un roman intelligent qui invite au questionnement. Vous l’aurez compris, amis lecteurs, j’ai beaucoup apprécié ce livre qui parle d’une femme du monde «connue» de toute la bonne société mais curieusement méconnue de tous, à commencer par sa famille.
   
   A savourer…
    ↓

critique par Lou




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Dernier round
Note :

   "Comment allait-elle remplir sa tâche, Deborah n'en savait encore rien. Elle se sentait complètement indifférente à tout ce bruit fait autour de son bonheur futur. Etait-elle même amoureuse d'Henry? Et même si elle l'était, pourquoi aurait-elle renoncé à sa vie personnelle? Henry, lui, l'aimait mais qui aurait osé suggérer que cela impliquât qu'il renonçât à la vie qui était la sienne! Au contraire, en faisant l'acquisition de son épouse, il semblait ainsi ajouter un petit extra à sa carrière. Il continuerait, lui, à déjeuner avec ses amis, à se rendre dans sa circonscription, à passer ses soirées à la Chambre des communes. Il continuerait à jouir de sa vie d'homme, libre et variée, sans anneau au doigt, sans changer de nom pour indiquer son nouveau statut".
   

   Henry Holland, Comte de Slane, vient de mourir à plus de 90 ans. Ses cinq enfants discutent sans tarder de l'avenir de leur mère, jugée plus encombrante qu'autre chose. Mais à 88 ans, Lady Slane ne l'entend pas de cette oreille et décide de vivre enfin pour elle.
   
   A la stupéfaction générale, elle se révèle obstinée dans son choix et retrouve la trace d'une maison vue trente ans auparavant, à Hampstead. Son propriétaire, M. Bucktrout, un doux excentrique, accepte de la lui louer et la remet en état avec l'aide d'un vieil artisan. Lady Slane sera accompagnée par sa fidèle femme de chambre française, Genoux, à son service depuis sa jeunesse.
   
   Dans cet environnement enfin à son goût, Lady Slane va pouvoir réfléchir à la vie qu'elle a menée en tant qu'épouse de Vice-Roi des Indes et Premier Ministre et remonter le passé jusqu'à cet âge lointain où elle a renoncé à son rêve de devenir peintre. Aurait-elle dû se battre? Ce qu'Henry a pu lui apporter valait-il vraiment qu'elle renonce? C'est l'occasion pour l'auteur de très belles pages sur le mariage, étonnamment modernes dans le questionnement (le livre est paru en 1931).
   
   Ce roman m'a ravie par sa finesse, son intelligence, son élégance. Lady Slane se plaît avec ses vieux compagnons qui lui rendent visite et avec qui elle se sent bien plus en affinité qu'avec ses enfants si égoïstes et intéressés. Mais jusqu'au bout la vie réserve des surprises et le passé lui reviendra sous l'apparence d'un visiteur inattendu.
   
   Je n'en dirai pas plus, l'histoire de cette vieille dame indigne, pleine de chic et d'humour est à découvrir.

critique par Aifelle




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