Lecture / Ecriture
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La puissance des mouches de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre
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  Passage à l’ennemie
  Portrait de l'écrivain en animal domestique
  La puissance des mouches
  7 femmes
  BW
  Pas pleurer
  La conférence de Cintegabelle
  Les belles âmes
  La déclaration
  La compagnie des spectres
  Tout homme est une nuit

Lydie Salvayre est une écrivaine française née en 1948. Elle exerça la psychiatrie pendant plusieurs années, avant de vivre de sa plume.
Elle a obtenu
Le Prix Novembre en 1997 pour "La Compagnie des spectres"
Le Prix François Billetdoux en 2010 pour "BW"
Le prix Goncourt en 2014 pour "Pas pleurer"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La puissance des mouches - Lydie Salvayre

Pari pascalien!
Note :

   C'est un drôle de petit roman, original et grave aussi, apte à susciter la réflexion du lecteur. Pour instruire son procès, un ancien guide de musée, anonyme, incarcéré pour meurtre, rencontre alternativement le juge, son avocat, l'infirmier et le docteur de la prison. Il raconte ses souvenirs et l'on ne devine qu'à la dernière page le crime qu'il a commis.
   
   C'est un drôle de looser, son autoportrait l'atteste. À l'Abbaye de Port-Royal, il s'est mis en tête d'éduquer ses visiteurs: insatiable lecteur de Pascal, il tient à leur faire prendre conscience de leur inanité et de leur finitude. C'est drôle, car le personnage détourne le sens de ce qu'il lit, invente des rapprochements incongrus, prend même à parti l'infirmier qui n'en peut mais: «Faut-il considérer la lecture de Pascal comme un divertissement»? !! De paradoxe en sarcasme, d'humour en dérision, son ignorance et sa mise en scène de lui-même amusent, d'autant plus que le détenu tient à s'exprimer en langage soutenu, usant même à l'excès, de termes rares.
   
   En réalité, la logorrhée dont il inonde les touristes comme le personnel pénitentiaire libère, plus qu'elle n'occulte, son "néant" (pascalien) intérieur et la haine – haine de lui-même, haine d'autrui – qui le harcèle. «Savez-vous que lorsque la haine vous atteint elle s'empare de votre être? et l'infeste. Et le mange (...) Elle a la puissance des mouches. (...) La haine aime la merde (...), sa parenté avec les mouches réside encore dans ce trait (...) Elle est ce qui me rend différent des autres.» C'est la haine éprouvée dès l'enfance pour son père, terrassier ivrogne et stalinien, monstre qui battait sa mère, au point qu'elle était déjà morte bien avant de décéder. L'horreur qu'affronte le narrateur, c'est de ressembler en tous points à ce père, jusqu'à ce qu'il commette son acte et réalise un vieux rêve d'enfance. Son crime est "un geste de pure logique".
   
   Drôle mais fondé sur des notions de philosophie et de psychanalyse, ce petit roman porte à s'interroger. Comment se construire un avenir quand on a vécu une enfance de misère, entre un père violent et une mère soumise? Comment chaque être humain parvient-il à donner du sens à son existence dès lors qu'il se sait fragile, impuissant, né pour mourir? À moins de parier, comme Pascal, sur l'existence de Dieu?
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critique par Kate




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Comment prendre appui sur le néant ?
Note :

   Tout le récit est un monologue déguisé en dialogue. A savoir qu'à chaque chapitre, le personnage principal s'adresse à une personne à laquelle il répond, mais c'est comme si nous n'entendions que ses réponses à lui, jamais la voix de son interlocuteur. C'est habile car tout le roman a donc ainsi l'unité de ton d'un récit à une voix, et le côté vivant d'un dialogue. Et pas un dialogue de sourds, croyez-le car notre homme ne fait que répondre et tenter de s'expliquer. Il s'adresse ainsi à un juge, à un infirmier, à son avocat et à un médecin (que le lecteur présumera psychanalyste), interlocuteurs toujours identifiés dès les premières lignes. On comprend rapidement qu'il est en prison, et même plus précisément à l'infirmerie de la prison. Pire encore, qu'il va y être jugé pour meurtre et que ces rencontres constituent son dossier dans cette optique. Le meurtre de qui? On l'ignore. Je ne vous en dirai pas plus à ce sujet. On va pendant tout le livre, passer d'une supposition à l'autre.
   
   Les récits de notre homme vont nous permettre de le découvrir. Il était guide dans un musée, et plus précisément à l'abbaye de Port-Royal. Blaise Pascal y figurant en bonne place, le voilà qui, pour étoffer son discours de guide, se met à le lire, à le comprendre à sa façon, à en être fort séduit, lui à qui l'on n'a jamais présenté la moindre profondeur de pensée, à le lire sans cesse, à l'apprendre par cœur, à s'en nourrir l'esprit, à en devenir un spécialiste ou même un maniaque. Comme souvent dans les cas de découverte et de coup de foudre, il en fait trop, d’autant que ses bagages culturels et intellectuels, ne lui permettent pas vraiment de s'engager dans cette voie... Mais on ne peut pas dire non plus qu'il ait quoi que ce soit à y perdre.
   
   Au fil du récit, nous découvrons son épouvantable enfance, fils d'un terrassier d'origine espagnole qui, soumis à tout à l’extérieur, fait vivre un vrai enfer (le mot n'est pas trop fort) à sa famille, dès la porte du foyer refermée derrière lui. Le narrateur considère que son père, incarnation même de la méchanceté sadique, a tué sa mère le jour même où il l'a rencontrée, déflorée sans douceur et engrossée, et qu'il est lui, depuis"le témoin quotidien d'un meurtre quotidien".
   
   Lydie Salvayre nous présente souvent ce genre de père, tout comme l'on retrouve un peu ici le parcours d'émigrés de la Guerre d'Espagne qui fera l'objet de son Goncourt "Pas pleurer". l'on comprend bien l'inspiration autobiographique de la chose.
   
   Comme on le devine sans peine, dès qu'il le pourra, le jeune homme s'enfuira, donc, pas d'études et prendra peu à peu la même voie que son père, mais en un peu moins brutal, un travail et des relations conjugales un peu moins rudes... et c'était bien parti pour poursuivre sur cette voie ad libitum... n'avait été la rencontre avec Pascal.
   
   Décidément, c'est une série. Je lisais il y a peu "De braves garçons" de Patrick Modiano, qui amène à se poser la question : Peut-on devenir autre chose que ce que l'enfance a fait de vous? Et à nouveau, c'est ce que l'on est amené à se demander en lisant ce livre-ci. Comment prendre appui sur le néant?"
   
   Le ton est vif, plein de trouvailles, le récit regorge de surprises, bonnes ou mauvaises. C'est un court roman qui suscite des émotions assez violentes et que l'on dévore sans un temps mort. Certains discuteront sans doute la chute, moi, elle m'a enchantée.
   
   Quant au titre, il tient, bien sûr, à une pensée de Pascal :
   "La puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d'agir, mangent notre corps."

   Mais aussi à ceci :
   "La haine, Monsieur Jean, a la puissance des mouches (…) La haine, Monsieur Jean, est sans discernement. Elle a la bêtise des mouches."

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critique par Sibylline




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Emporté d'une plume savoureuse
Note :

   "J'ai vu la nuit tomber derrière les carreaux"
   
   L'homme éperdu tient un monologue volubile face au juge, devant son avocat et son psychiatre, ainsi qu'avec monsieur Jean, gardien à l'infirmerie de la prison. Car l'homme est en détention, on ne sait pour quel méfait, il faut attendre le dernier quart du livre pour l'entendre se dire meurtrier et la toute dernière ligne pour connaître sa victime. La dimension de suspense n'est qu'une composante subsidiaire : le récit caustique et sombre analyse la généalogie complexe d'un homicide à travers le discours détaché de son auteur. L'écrivaine française réussit à inoculer de l'humour à ce portrait d'adulte instable dont se dégage progressivement une détresse consternante. Les écrits de Blaise Pascal font figure de bouée tragique pour un être captif de déterminations déplorables, conçu dans un camp pour réfugiés espagnols fuyant la guerre civile, un père tyran, une mère écrasée. D'où la haine, une haine vorace qui agit comme les mouches, dont Pascal disait "La puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps", haine que Lydie Salvayre prête à son personnage "Savez-vous, monsieur Jean, que lorsque la haine vous atteint, elle s'empare de votre être ? Et l'infeste. Et le mange tout entier. "
   
   Ce passionné de l'œuvre de Blaise Pascal a fini par s'intégrer socialement, se marier et devenir guide au musée de l'abbaye de Port-Royal. Mais son couple court vers la catastrophe de ses parents: "Maman possède un équivalent de la ceinture à clous de Pascal : c'est papa". Comment prendre appui sur le néant, relativiser grâce à des lectures ?
   
   "Faut-il considérer, monsieur Jean, la lecture de Pascal comme un divertissement ?"
   

   Aux touristes qui attendent des anecdotes légères, le guide sert de pesants extraits pascaliens. À la suite d'autres maladresses (il indispose une sommité politique – c'est hilarant – avec des passages des "Trois discours sur la condition des Grands"), il entre en opposition avec son chef, Molinier. Cette opposition va le précipiter dans un repli inéluctable.
   
   "Car il dut avaler un nombre considérable de livres avant de chasser avec une inlassable patience les tournures locales et l'accent du terroir. Non. Pas rose : rôse. Rôse Melrôse dit de la prôse.
   Mais comme tout cela est loin !
   À présent M. Molinier est au fait.
   Il a vu la dernière exposition consacrée à. Remarquable. Il a lu le dernier livre de. Et l'a jeté. Les noms des écrivains lui viennent à la bouche plusieurs fois dans le mois. Pour les louer ou les descendre. Selon le vent.
   Car M. Molinier, à présent, a des avis tranchés."
   
   
L'exclusivité de la connaissance, au cœur du conflit avec le chef paternaliste et de plus en plus despotique, est un élément secondaire mais déterminant de "La puissance des mouches". Lorsque Molinier s'aperçoit que le guide en sait beaucoup sur Pascal, au point de lui disputer le privilège de la référence culturelle, il engage un rapport de force afin de démontrer sa supériorité. L'apanage du savoir culturel est un pouvoir que certains ne supportent pas de voir disputer, surtout si l'on s'entend décocher par le subalterne l'apophtegme : "Voulez-vous qu'on croie du bien de vous, n'en dites pas."
   

   Si l'on consent à la noirceur de ce soliloque éclairci de sourires corrosifs, voici un livre emporté, d'une plume savoureuse et énergique. Il efface largement le souvenir mitigé que m'a laissé le Goncourt "Pas pleurer". Notons que le procédé efficient du monologue choisi par Lydie Salvayre présente des similitudes avec celui repris par Tanguy Viel dans "Article 353 du Code pénal" (le dessein et le ton des romans restant différents).
   
   Un article de Cyrille Godefroy dans La nouvelle quinzaine littéraire voit dans ce roman le décryptage des "mécanismes pervers de la transmission du mal à travers les générations" et salue "une des plumes les plus acerbes et virtuoses de la littérature française"

critique par Christw




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