Lecture / Ecriture
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Péchés innombrables de Richard Ford

Richard Ford
  Une mort secrète
  Le bout du rouleau
  Un week-end dans le Michigan (Frank Bascombe, I)
  Rock Springs
  Une saison ardente
  Indépendance (Frank Bascombe, II)
  Une situation difficile
  Péchés innombrables
  L'état des lieux (Frank Bascombe, III)
  Canada

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2009

Richard Ford est un écrivain américain né en 1944 dans le Mississippi.

Il suit des études à la Michigan State University puis à l'Université de Californie à Irvine

Il est marié et n’a pas d’enfant (par décision conjointe avec son épouse).

Il a été journaliste et a enseigné.

Il a longtemps vécu à la Nouvelle Orleans, avant de s'installer dans le Maine.

Il a reçu le prix Pulitzer et le PEN/Faulkner Award en 1996 pour son roman le plus connu "Indépendance".


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Péchés innombrables - Richard Ford

Tous les péchés ne sont pas mortels!
Note :

   Je me souviens d'avoir lu Richard Ford, il y a longtemps, donc je redécouvre cet auteur, grâce à ce recueil de nouvelles, dix en tout.
   «Intimité». Un soir d'insomnie, un homme de sa fenêtre voit une femme se déshabiller lentement. Des sentiments confus en découlent, est-il vraiment un voyeur? Il pense à son épouse endormie dans leur chambre, mais il recommencera le lendemain et les jours suivants, puis subitement arrêtera. Mais parfois la vie réserve des surprises!
   
   Un «Moment privilégié» c'est peut-être une soirée et un repas au restaurant entre un homme et sa maîtresse. Lui est de passage à Chicago, elle réside dans un hôtel luxueux, lui parcourt le monde, elle est mariée à un homme plus âgé mais riche. Bref une histoire banale, mais l'auteur transforme cette histoire en un moment privilégié, y compris pour le lecteur. Un très beau texte.
   
   Ces «Retrouvailles» ne sont pas forcément faciles ni les bienvenues, un éditeur dans une gare rencontre sans le vouloir le mari d'une de ses anciennes maîtresses, leur dernière rencontre avait été plutôt percutante! Est-ce réellement une bonne idée de reparler de tout cela, surtout que cette femme a quitté leurs vies à tous deux.
   
   C'est Noël dans «Crèche». Toute la famille est en vacances, Faith est avocate, spécialisée dans le cinéma, en plus de son travail, elle doit aussi s'occuper des problèmes de tout ce beau monde, sa soeur est en cure de désintoxication, son beau-frère la drague, et de son côté les affaires de coeur ne sont pas des plus simples mais c'est Noël..........
   
   Adultère dans «Dominion» elle est canadienne, lui est américain, ils travaillent ensemble et sont amants depuis des années. Mais un jour à Montréal, le mari téléphone dans la chambre d'hôtel et donne rendez-vous à l'amant dans le hall!
   
   «Abîmes», qui clôt ce recueil, est la nouvelle la plus longue. Comme dans «Dominion» un homme et une femme ont ensemble une aventure des plus torrides. Ils travaillent dans la même société immobilière et doivent prendre beaucoup de précautions, car il sont mariés chacun de leur côté. Un jour malgré tout ils décident d'aller voir le Grand Canyon. Mais des divergences font jour: hors du lit, point de salut?
   
   Un écrivain en mal d'inspiration qui la nuit regarde par la fenêtre, un journaliste qui rejoint sa maîtresse dans un hôtel de luxe est abordé par un homme dont il n'a aucun souvenir. Il faut reconnaître que sa journée fut pleine d'émotions. Un autre homme se remémore son enfance à la Nouvelle-Orléans , dans une famille hors norme, son père est parti vivre avec un homosexuel fortuné, sa mère a installé un musicien noir à la maison, l'alcool coule à flot, bref une enfance pas très ordinaire. Un jour son père l'invite à une chasse au canard...
   
   La découverte d'un chiot abandonné dans le jardin d'un couple va-t-elle avoir une influence sur leur comportement? Surtout qu'ils ont d'autres chats à fouetter.
   
   Majorie pense peut-être que c'est malin de dire à son mari que le maître de maison où ils sont invités a été son amant! Pour Steven la pilule sera peut-être dure à digérer!
   
   Un couple dont le mari a eu une assez longue aventure tente de se reconstruire, en partant en voyage. Retrouver la paix et la sérénité, se reparler à nouveau, c'est bien mais passer ses vacances à Belfast, c'est pas très romantique, même si ce Belfast là est dans l'état du Maine! Enfin l'espoir mène à tout!
   
   Une très belle écriture, très précise, avec plein de détails mais sans alourdir le texte.
   
   Un monde de petits bourgeois prototypes d'une Amérique aisée, un constat doux-amer, dans «Dominion» par exemple où il se joue une rivalité entre le mari canadien et l'amant américain.
   
   Richard Ford n'a peut-être pas la férocité d'un John Cheever vis-à-vis de la société américaine, mais d'une manière plus feutrée, il nous en décrit certains vices, l'alcool, l'adultère, la drogue, le dollar tout puissant. Souvent dans ces nouvelles les lieux ne sont que des endroits de passage, des hôtels, des gares, comme si les personnages n'avaient ou ne voulaient pas avoir d'attaches ou alors que leurs travails les transforment en éternels voyageurs.
   
   Une agréable découverte.
   
   Extraits :
   - À l'époque, nous formions encore un couple heureux.
   
   - Elle choisissait souvent des mots déplaisants. Collatéraux. Interaction. Réseau. Caution. Des mots qu'employaient ses amis.
   
   - Dans une lettre à son ami le grand John Synge, Yeats dit que nous devrions combiner le stoïcisme, l'ascétisme et l'extase.
   
   - Ce qui se passa entre Beth Bolger et moi ne vaut guère les lignes qu'il faudrait pour en rendre compte.
   
   - Ce sont des choses qui arrivent, du moins en théorie.
   
   - La journée avait été trop excitante, ou pas assez. Leur mère était en cure de désintoxication. Leur père est un connard.
   
   - « C'est difficile de savoir comment mettre fin à quelque chose qui n'a jamais tout à fait commencé »
   
   - Belfast.... Comme la ville où on se bat ?
   
   - Bizarre d'être aussi intelligent au lit, et pas du tout à d'autres moments.

   
   Titre original: A multitude of Sins. (2001)
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critique par Eireann Yvon




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Couples en faillite
Note :

   Dix nouvelles et un petit roman de quatre-vingt pages, "Abîme", forment ce recueil au fort contenu thématique. Ce n'est pas pour rien que le titre est: "Péchés Innombrables". Certes, chaque texte illustre l'adultère, mais celui-ci est bientôt accompagné d'un ou plusieurs incidents, voulus, ou dûs au hasard, qui font déraper la relation de couple que l'auteur a d'abord glissée sous nos yeux, et qui ruinent le sentiment de réussite personnelle de l'un ou des deux protagonistes. L'Amérique s'est bien construite sur la recherche du bonheur, n'est-ce pas?
   
   L'incipit d' "Intimité" fixe un point de départ qui pourrait être repris pour la plupart des autres textes: «À l'époque, nous formions encore un couple heureux.» Dans "Un moment privilégié", après avoir assisté à un accident de la circulation qui a coûté la vie à un piéton, Wales, le journaliste mondain, se remémore des funérailles en Angleterre alors que Jena, qui peint sa tristesse sur de vieilles photographies, hésite à rompre avec lui. Quand elle lui demande s'il serait disposé à tuer son mari, et l'on devine que leur soirée sera gâchée. Dans "Appel", l'incapacité du narrateur à tirer sur un canard, alors que son père a organisé une partie de chasse pour lui, se traduit par l'éloignement définitif du père qui, un an auparavant, a quitté son foyer pour aller dans une autre ville vivre avec un homme, loin de sa femme qui a pris pour amant un musicien noir. Dans "Le chiot" c'est précisément le fait de trouver un jeune chien tout fou dans leur jardin soigné qui vient perturber le couple déjà fragile de Sallie et Bobbie, des sudistes bon teint; vont-ils garder le cabot encombrant ou s'en débarrasser? Dans "Dominion" la relation entre Madeleine et Henry va trouver une issue cocasse et imprévue quand téléphone un personnage qui se présente comme le mari de Madeleine — et pour cette raison c'est le texte que j'ai préféré. En lisant "Abîme", avant même que Howard et Frances ne parviennent au bord du Grand Cañon l'hypothèse d'une suite conforme au titre est précédée de la vision des cafards morts sous l'insecticide et des deux lièvres écrasés par Frances au volant de la grosse Lincoln. Ils font écho au raton laveur écrasé près de la Mercédès de Stevens Reeves lorsqu'il s'est arrêté sur le bas-côté, après que Marjorie lui a maladroitement et ingénument confessé son infidélité dans "Sous la surface".
   
   Contrairement aux personnages d'"Au bout du rouleau", le second roman de Ford, les hommes et les femmes que ces nouvelles mettent en scène ne sont pas des marginaux, mais des actifs des classes moyennes aisées typiques de l'Amérique de George W. Bush. Les deux agents immobiliers aux performances qui leur valent des distinctions professionnelles (dans "Abîme") s'accordent bien avec le boom immobilier qui vient de mener au krach financier des "subprimes" et à la crise économique actuelle. C'est donc à tort selon moi que certains critiques ont reproché à l'auteur de choisir comme héros (ou anti-héros) des gens que n'affecte pas le souci des finances des fins de mois, tels ces avocats d'affaires que sont Faith l'avocate d'un studio hollywoodien ("Crèche"), Henry Rothman ("Dominion"), et Bobbie ("le Chiot"), tandis que dans "Charité" se trouve évoqué le boom immobilier le long de la côte pittoresque du Maine. Et puis Richard Bascombe, désormais le personnage le plus célèbre de ceux que cet auteur à créés, n'est-il pas lui même agent immobilier? Ces personnages sont bien de leur époque, les années 2000, comme le "Babbitt" de Sinclair Lewis représentait bien la société américaine des années 20, ces "roariing twenties" qui menèrent elles aussi au krach.
   
   S'il peint la société américaine, Richard Ford n'oublie pas pour autant l'espace géographique, depuis les gratte-ciel de Chicago, et leurs murs-rideaux de verre, où sur la buée Madeleine écrit "Denny", peut-être le prénom de son nouvel amant, jusqu'aux bayous de Louisiane, depuis les grands espaces encore déserts de l'Arizona, et le littoral découpé de Nouvelle-Angleterre avec les villas de "style fédéraliste" c'est-à-dire le néo-classique du début du XIXe siècle, jusqu'à l'urbanisation horizontale dévorant l'espace de Flagstaff. En comparaison avec un souvenir de voyage des années 80, Howard y découvre que «Les rues avaient doublé de largeur et [qu'] il y avait maintenant d'innombrables motels, fast-foods et stations de lavage.» La précision des lieux décrits est même fiable: la fourrière où échoue le chiot est située au bout de Rousseau street et cette rue existe bel et bien à La Nouvelle Orléans au sud du centre ville, près de quartiers d'entrepôts de la "Conjuration des Imbéciles" de J.K.Toole.
   
   En somme, Richard Ford a su montrer une société souvent futile et où le sexe tient lieu de passe-temps culturel à ceux qui ont échappé au puritanisme. Une société matérialiste où «Madeleine n'ignorait rien du prix des choses: engrais, transport ferroviaire, porte-conteneurs remplis de soja, maïs…» même si elle est canadienne et qu'elle a un jugement parfois critique envers ces Américains sensés fêter, lors de Thanksgiving, le fait que les Blancs n'aient pas été tués par les Indiens de Manhattan: «L'assassinat est votre dada aux États-Unis, non?» Ainsi, ces nouvelles m'ont souvent plus intéressé par leurs moindres détails que par leur projet global fondé sur l'adultère, ce vieux fond de commerce de la littérature la plus courante.

critique par Mapero




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