Lecture / Ecriture
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La Dame à la lampe de Gilbert Sinoué

Gilbert Sinoué
  L'enfant de Bruges
  Les Silences de Dieu
  Avicenne ou la route d'Ispahan
  La Dame à la lampe
  La nuit de Maritzburg

Gilbert Sinoué est un écrivain français né au Caire en 1947.

La Dame à la lampe - Gilbert Sinoué

Une vie de Florence Nightingale
Note :

   Florence Nightingale. Voilà un nom qui m'a souvent interpellée au cours de mes lectures, et pour cause, un article du Times daté du jour de sa mort en 1910 n'en fait rien moins que «la plus grande héroïne de l'histoire britannique». Citée en exemple par de nombreuses héroïnes de roman, cette femme reste assez méconnue de ce côté-ci de la Manche.
   
   À l'origine, c'est une jeune fille de bonne famille, née pour faire un beau mariage. Mais elle se sent appelée dès son plus jeune âge vers une mission bien plus importante à ses yeux : soulager les maux de l'humanité. C'est ce qu'elle fera effectivement, mais elle fera aussi bien plus que cela. «Qu'était une infirmière avant Miss Florence? Rien. Ou si peu. La lie de la société, des ivrognes qui avaient la réputation d'empester le gin à trois pas, des êtres issus des milieux les plus défavorisés et qui, par conséquent, ployaient sous le poids de leur infortune. Être infirmière n'était ni une carrière, ni une profession; c'était une besogne dégradante, bonne pour les femmes de bas étage, vulgaires et souvent immorales, des laissées-pour-compte.» C'est dire si Florence Nightingale devra batailler avec sa famille pour parvenir à ses fins. D'ailleurs, Gilbert Sinoué consacre près de cent cinquante pages, à mon avis bien trop, à cette partie de sa vie, celle qui précède la tristement célèbre guerre de Crimée (1853-1856).
   
   Une fois sur place, bouleversée par le mépris et l'indigence avec lesquels sont traités les blessés, elle met en oeuvre des méthodes nouvelles et pas toujours bien perçues qui se résument en trois mots: dévouement, humanité, hygiène. Les soldats blessés comparèrent cette femme à un ange, elle qui osa leur parler avec tendresse, trouver les mots, elle qui améliora considérablement leurs conditions de vie et changea même jusqu'aux pratiques médicales (tout simplement en tirant un drap autour du malheureux que l'on amputait pour que les autres n'assistent pas à la scène en plus d'entendre ses cris). À son retour, c'est quasiment une vedette qui s'entretient avec la reine Victoria elle-même. Elle fonde la Nightingale Training School for Nurses, puis s'enferme pour ainsi dire comme une recluse dans son appartement londonien en attendant chaque jour une mort qu'elle sent proche et qui ne viendra que cinquante ans plus tard. Hypocondriaque, misanthrope et maniaco dépressive, l'héroïne n'avait pas que des qualités...
   
   Gilbert Sinoué insiste beaucoup sur cette ambivalence du personnage, ce qui est tout à son honneur, une hagiographie aurait été ennuyeuse. On comprend également très bien le poids des tensions religieuses qui pesaient alors sur les moeurs et la société: «je sais que Miss Nightingale dut essuyer de nombreuses critiques du fait que le quart de son équipe était constitué de catholiques. Et la seule pensée que des religieuses non anglicanes approchent des blessés protestants apparaissait aux yeux de certains comme absolument répugnante», écrit une de ses consoeurs.
   
   Si j'ai appris bien des choses, je reste quand même un peu sur ma faim. J'aurais aimé que le conflit soit plus largement expliqué, que la partie concernant les infirmières y travaillant alors soit plus détaillée. De même les réactions de ses contemporains, du monde médical en particulier. En juxtaposant des points de vue, l'auteur choisit de présenter un kaléidoscope sans finalement dessiner une personnalité qu'on devine forte. La forme romanesque n'est peut-être pas idéale, elle sert ici plus de prétexte que de véritable trame. L'avantage, c'est que le livre se lit facilement. S'il existait une biographie de Florence Nightingale, il y serait une introduction, mais je crains que les meilleures disponibles ne soient réservées aux seuls anglophones.
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critique par Yspaddaden




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Une Victorienne au caractère bien trempé!
Note :

    Il y a quelques semaines, j'ai découvert complètement par hasard la biographie romancée de Florence Nightingale par Gilbert Sinoué: "La Dame à la lampe". Je suis peu habituée à lire ce type d'ouvrage: je ne m'intéresse pas particulièrement au milieu médical, je lis peu de biographies et ne connaissais Nightingale que de nom. La forme (une enquête) ainsi que le cadre victorien ont suscité mon intérêt et bien m'en a pris, car j'ai dévoré cette biographie passionnante en un rien de temps.
   
    Issue d'une famille aisée aux relations haut placées (parmi les membres du gouvernement notamment), Florence Nightingale était destinée à faire un beau mariage et à mener une existence confortable au sein de la haute société victorienne. C'est pourtant un autre parcours que cette femme pour le moins étonnante a décidé de suivre en devenant infirmière. Il est difficile à notre époque de réaliser combien ce choix était atypique. Avec une plume alerte et sans jamais ennuyer son lecteur, Gilbert Sinoué s'emploie donc à rendre compte de la situation dans les hôpitaux et du métier d'infirmière dans la première moitié du XIXe: la crasse était omniprésente; les draps n'étaient pas changés pour les nouveaux malades; les opérations avaient lieu devant les autres patients, avec les moyens les plus rudimentaires, au milieu des hurlements; les instruments chirurgicaux n'étaient pas nettoyés la plupart du temps, servant directement d'une opération à une autre; les patients n'étaient pas lavés, ce qui favorisait la propagation de tout ce qu'on était susceptible d'attraper dans un hôpital; outre les mesures d'hygiène inexistantes, les malades perdaient leur identité aux yeux du personnel soignant, les cas des uns et des autres étant évoqués sans détour devant eux. Quant aux infirmières, souvent alcooliques, elles étaient pour la plupart issues de milieux défavorisés. Elles n'avaient pas choisi ce métier par vocation; ce n'était d'ailleurs pas un métier à proprement parler, aucune formation n'existant, les infirmières se bornant globalement à surveiller les patients et à effectuer quelques tâches rudimentaires. Dans la salle commune où reposaient les malades, une cage leur était même réservée pour dormir. Autant dire qu'aucune jeune fille de bonne famille n'aurait dû être amenée à fréquenter ce milieu. Le choix de Florence Nightingale est donc fascinant.
   
    Ce roman présente deux qualités majeures. Il s'agit d'abord d'une véritable mine d'informations sur une époque et un milieu, en particulier les hôpitaux anglais pendant la guerre de Crimée. Sans s'enliser dans les descriptions austères ou trop morbides (la première page constitue le seul passage pénible à lire), le récit nous fait découvrir un aspect de l'histoire peu connu des profanes et pourtant fondamental, puisqu'il s'agit d'un moment charnière dans l'évolution de la médecine anglaise. D'autres éléments historiques ajoutent à l'intérêt du récit, par le biais d'anecdotes ou la rencontre de grands personnages (je pense à ce cuisinier français très recherché à Londres mais décidé à s'intéresser au sort des pauvres sur le plan culinaire; ou encore la reine Victoria, que l'on croise assez indirectement à plusieurs reprises). A noter au passage que l'on apprend que la clitoridectomie était à l'époque fréquente dans le traitement de l'hystérie, des migraines et de l'épilepsie, et que l'on pensait que l'utérus se promenait dans le corps, provoquant l'hystérie, maladie proprement féminine!
   
    L'intérêt du récit tient également à la personnalité trouble de Florence Nightingale. Prête à mener une vie austère pour se consacrer au bien d'autrui, ne ménageant pas sa peine, objet d'admiration de ces soldats qu'elle appelle «ses enfants», la Dame à la lampe est aussi une femme névrosée, paradoxalement misanthrope, nombriliste et hypocondriaque (elle a attendu des années une mort imminente, persuadée que son heure n'allait pas tarder), quelqu'un dont les spécialistes disent désormais qu'elle était «maniacodépressive, à la limite de la schizophrénie». Son portrait fait l'objet d'une enquête minutieuse elle aussi captivante.
   
   Au final, en écrivant cette biographie de Florence Nightingale, Gilbert Sinoué offre au lecteur un roman très agréable à lire et sérieusement documenté. A découvrir!

critique par Lou




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