Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Frankenstein de Mary Shelley

Mary Shelley
  Frankenstein
  Maurice ou le cabanon du pêcheur
  L'Endeuillée et Autres Récits

Mary Shelley (née Wollstonecraft Godwin) est une écrivaine anglaise née en 1797 et morte en 1851. Elle fut l'épouse du poète anglais Shelley.

Frankenstein - Mary Shelley

Classique pour les décennies à venir
Note :

   Frankenstein, c'est le savant fou, celui qui veut jouer les dieux et qui ose donner la vie à une créature inerte, faite d'un amoncellement de chair humaine récupérée sur des cadavres. Les origines de la vie, non ce n'est pas le sujet du livre. C'est l'histoire d'une naissance, d'une relation improbable entre un créateur dément (il n'en a pas l'apparence, il ressemble à chacun d'entres-nous et c'est ce qui est inquiétant finalement) et sa créature, touchante d'humanité, dont la souffrance est bien réelle. Frankenstein, c'est le Prométhée moderne. Ce texte sera encore d'actualité pour les décennies à venir, alors que la génétique est en plein essor.
   
   La créature de Frankenstein, c'est le monstre par excellence, la créature venue parmi les hommes pour leur montrer quelque chose. Mais quoi? Leur montrer leur vanité? Non, ce n'est pas seulement cela. La créature est là pour montrer à l'humanité son inhumanité.
   
   Le tout est rédigé dans un excellent style romantique, le romantisme allemand qui nous transporte dans le monde merveilleux du début du XIXème siècle.
    ↓

critique par Julien




* * *



Fait monstre par autrui
Note :

   Les circonstances dans lesquelles Marie Shelley conçut son roman sont assez célèbres. C'est au bord du lac de Genève, dans la villa Diodati, que Byron, en exil, accueille Marie Godwin, la future Madame Shelley, et son amant, le poète Shelley. Pour tromper l'ennui d'une journée d'orage, Byron propose à chacun de raconter à son tour une histoire terrifiante se basant sur un phénomène surnaturel. Maris Shelley surpasse tous les autres. Elle invente l'histoire du savant fou qui engendre un monstre et le succès est tel que, bientôt, il dépasse son auteur, atteignant au mythe. Frankenstein (c'est le nom du créateur et non de la créature comme on le croit souvent) porte d'ailleurs un sous-titre qui en annonce la portée : Le Prométhée moderne.
   
   Le roman n'est pas linéaire et présente plusieurs narrateurs. Il commence par une série de lettres que Robert Walton, jeune aventurier parti à la découverte d'un passage pour atteindre l'océan Pacifique dans les régions arctiques, écrit à sa sœur Margaret restée en Angleterre. Walton recueille, sur son navire pris dans les glaces, un étrange voyageur qui dérive sur la banquise et qui semble poursuivre quelqu'un. Ce dernier, le savant Frankenstein, va raconter son histoire au jeune homme pour lui faire prendre conscience de la folie que représente le désir de vouloir atteindre le savoir à n'importe quel prix. C'est un des thèmes clefs du roman.
   
   Le roman épistolaire cède donc place à la narration de Frankeisten. Né à Genève dans une famille heureuse, amoureux depuis l'enfance d'Elizabeth, une orpheline recueillie par ses parents, Victor Frankenstein part étudier la physique à l'université d'Ingolstadt. C'est un étudiant brillant, zélé. Il va découvrir le principe de la vie. Poussé par l'enthousiasme, par l'ambition, les rêves de gloire aussi, il crée une créature qui se révèle un monstre et qu'il laissera s'enfuir. En réalisant cette expérience, Frankenstein a joué à l'apprenti sorcier. Il s'est pris pour Dieu alors qu'il n'a pas la force d'assumer ses responsabilités par rapport à sa créature. Il est coupable des conséquences de son acte insensé.
   
   La narration de Frankenstein est entrecoupé d'un récit qui est celui de la créature elle-même. Le "monstre" vient trouver son créateur pour lui demander de l'aide et lui reproche de l'avoir abandonné. Il explique comment il a pu survivre en se cachant pendant des mois et comment il a été rejeté à cause de sa laideur, pourchassé par tous. Sa nature était pourtant bonne et il avait soif d'amitié et d'amour mais la méchanceté des hommes l'a poussé vers le mal, a éveillé la haine et la vengeance. Le thème du Bien et du Mal est ici présenté par l'auteur mais aussi celui du rejet de l'autre à cause de la différence.
   
   Le roman aborde des thèmes éminemment romantiques. Quand Marie Shelley rédige ce texte, elle est très imprégnée des paysages alpins. La nature tient donc un grand rôle dans le roman dans ce qu'elle a de sublime*. Ce sont les hauts pics enneigés, les abîmes vertigineux qui l'inspirent et qui arrachent un peu le personnage à son tourment.
    « Des glaciers énormes s'avançaient jusqu'à la route, j'entendis le grondement de l'avalanche et vis la fumée qui marquait son passage. Le Mont Blanc, se dressait au milieu des aiguilles, et son dôme démesuré surplombait la vallée.
   Ces paysages sublimes et magnifiques m'étaient une consolation sans égale. Ils m'élevaient au-dessus de toute mesquinerie et, bien que n'effaçant pas mon chagrin, ils l'atténuaient et l'apaisaient.»

   
   Le héros, devient par l'acte qu'il a accompli, un être poursuivi par le malheur, thème romantique du bonheur impossible. Il entraîne dans sa perte tous les êtres qu'il aime tendrement, son petit frère, sa femme, son père... La malédiction semble s'acharner sur lui et il sait qu'il n'y a plus d'espoir de rédemption pour lui. Il est en proie à une mélancolie profonde, l'angoisse l'étreint, il souhaite mourir et se sait condamné. On pense à Faust et à son pacte avec le diable ou mieux encore au docteur Coppelius donnant vie à sa création dans les contes d'Hoffman. Le "Monstre" (il ne porte pas de nom car il n'est pas considéré comme humain alors qu'il pense et souffre comme un humain) qui épouvante la population semble représenter l'incarnation du Mal. Il tue pour assouvir sa vengeance envers son créateur qui l'a abandonné à son triste sort et envers tous ceux qui le rejettent. C'est un être qui inspire l'effroi et qui ne peut trouver de repos ni de joie. Son physique repoussant en fait un réprouvé comme le Gwinplaine de a href=http://www.lecture-ecriture.com/3174-L'Homme-qui-rit-Victor-Hugo>"L'homme qui rit" de Hugo. Si la créature était vraiment surnaturelle, l'atmosphère du roman serait gothique. Mais l'on s'aperçoit bien vite que l’œuvre de Marie Shelley n'a pas pour unique ambition de faire peur. Elle en est très consciente puisqu'elle écrit dans sa préface :
   « Le docteur Darwin et quelques physiologistes allemands ont donné à entendre que le fait sur laquelle se fonde cette fiction ne relève nullement de l'impossible. Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'accorde une foi aveugle à une telle hypothèse; néanmoins, je n'ai pas eu le sentiment, en m'en inspirant pour mon récit, de tisser une toile de terreurs purement surnaturelles. L'événement qui se trouve à l'origine de mon histoire ne présente pas les inconvénients inhérents aux simples récits de fantômes et de merveilleux. Il s'est imposé à moi par la nouveauté des situations qu'il autorise, et bien que constituant une impossibilité sur le plan physique, il permet à l'imagination de cerner les passions humaines de manière plus complète et plus riche qu'un enchaînement de faits réels.»

   
   Marie Shelley propose, en effet, une réflexion sur les dangers que la science fait courir à l'humanité si elle n'est pas guidée par le bon sens et la morale. Nous en revenons toujours à la fameuse maxime de Rabelais : "science sans conscience n'est que ruine de l'âme". La responsabilité des savants est engagée. Il est dangereux de se croire l'égal de Dieu, le jeune savant Frankenstein va l'apprendre à ses dépens tout comme Prométhée enchaîné à son rocher. On comprend combien le problème soulevé par ce roman est toujours d'actualité et ceci avec d'autant plus d'acuité que "l'impossibilité physique" dont parle l'écrivaine est levée. Juste avant d'écrire ces mots, j'ai vu un reportage sur le clonage d'un mammouth grâce à l'ADN récupérée sur un corps conservé dans les glaces. Passe encore pour l'animal mais il est devenu possible aussi, nous dit-on, et certains scientifiques l'envisagent sérieusement, de cloner un homme du Néenderthal. Les êtres humains ne sont pas devenus plus sages au XXIème siècle, les savants fous existent encore! Ecoutez plutôt la plainte de la créature et ses accusations contre ceux qui, sans conscience, amène à la ruine de l'âme :
   La créature s'adresse à Robert Walton :  « Vous, qui appelez Frankenstein votre ami, paraissez avoir connaissance de mes crimes et de mes malheurs. Mais aussi détaillé que fut son récit, il n'a pu évoquer les heures et les mois de misère que j'ai endurés, consumés de passion impuissante. Car, tandis que je détruisais ses espoirs, je ne satisfaisais pas mes désirs propres. Ils ne cessèrent à aucun moment de me torturer, j'aspirais toujours à connaître l'amour ou l'amitié, et on ne m'opposait que le mépris. N'y avait-il pas là quelque injustice? Dois-je être considéré comme le seul criminel quand toute l'humanité a péché contre moi?»
   
   
   *Les Romantiques avec le philosophe Emmanuel Kant - Les observations sur le sentiment du beau et du sublime- distinguent le beau du sublime. Le sublime enchante et séduit mais éveille aussi l'horreur, double réaction qui constitue l'essence du sublime : Des chênes qui s'élèvent et des ombres solitaires dans un bois sacré sont sublimes", "la nuit est sublime, le jour est beau", "le sublime touche, le beau charme" écrit Kant.
    ↓

critique par Claudialucia




* * *



Différents niveaux de lecture
Note :

   Le fantastique dans le Frankenstein de Mary Shelley est limité à la création d'un homme à partir de différents éléments humains et, surtout, à l'animation de ce mannequin sous l'effet d'une décharge électrique. Le texte ne précise pas les moyens de la construction de l'être ainsi réalisé. Comment unir dans un organisme unique des organes provenant de différents corps? Aujourd'hui, près de deux siècles après la rédaction de l'ouvrage, les greffes d'organes ont démontré la validité de cette hypothèse, dans des conditions certes très précises. L'incohérence de la taille démesurée du personnage demeure, ainsi que celle de son apparence "monstrueuse", mais le point majeur reste la possibilité de lui insuffler l'énergie vitale.
   
   Par ailleurs, la formation sommaire de cet individu ne saurait aboutir à la culture ni à la capacité de réflexion qui lui sont attribuées. Toutefois, le genre romanesque autorise les invraisemblances et celles-là sont aussi acceptables que les inventions débridées de la science fiction moderne.
   
   Le point le plus profond concerne le handicap vital de la créature abandonnée : le roman pourrait ainsi être lu comme une illustration de la misère des enfants abandonnés ou rejetés par leurs parents, thème abondamment traité dans les romans du XIXème siècle. Le monstre est pourvu des sentiments les plus délicats, de la capacité d'appréhender sa situation et d'en analyser les conséquences, sans pouvoir s'en abstraire : il semble donc posséder une intelligence supérieure à nombre d'individus dont l'enfance s'est passée dans une grande misère affective et sociale, alors même qu'il n'est pas capable de briser la fatalité qui le coupe de la société, en raison de sa difformité. Mary Shelley, touchée dans son enfance, influencée par la lecture du "Paradis perdu" de Milton, exprime la misère de l'homme ayant vécu sans amour, dans une situation extrême, mais en l'édulcorant : il est évident qu'un être ainsi coupé de toute relation humaine ne serait pas aussi policé. Il se rapprocherait de l'enfant sauvage, dont les exemples ont montré qu'à l'inverse de Tarzan, il n'était pas possible de combler les handicaps de langage et de sociabilité.
   
   Tel que le roman évolue, le lecteur est fondé à penser que le monstre, en dépit des descriptions des sentiments bienveillants du "savant" Victor Frankenstein, est bien le créateur et non la créature. Créer un être impose des responsabilités : ce thème est à la croisée de la responsabilité des scientifiques sur les résultats de leurs recherches et de celle des parents sur leurs enfants. Tout l'intérêt du roman réside dans son ambiguïté : il n'apparaît pas clairement comme un roman d'horreur et ne saurait constituer non plus un roman social à la Dickens. Son caractère mal défini, y compris dans son style - peut-être accentué par la traduction - jugé mou par certain commentateur, en tout cas très raffiné, qui paraît marquer une faiblesse, ouvre en réalité des champs imprévus dans la lecture de l’œuvre et contribue certainement à sa richesse en permettant différents niveaux de lecture.

critique par Jean Prévost




* * *