Lecture / Ecriture
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Un jour avant Pâques de Zoyâ Pirzâd

Zoyâ Pirzâd
  On s’y fera
  Un jour avant Pâques
  Comme tous les après-midi
  Le goût âpre des kakis

Zoyâ Pirzâd est une écrivaine iranienne, née en 1952.

Un jour avant Pâques - Zoyâ Pirzâd

La paix pascale
Note :

    Trois récits, trois chapitres d'une vie à des âges différents du narrateur: l'enfance, le mariage et le veuvage.
   
   Le narrateur, Edmond, est un petit garçon que l'on suit au coeur des étapes importantes de sa vie. Il vit sur les rives de la Mer Caspienne, au sein d'une communauté arménienne très soudée, jalouse de ses rites, de ses traditions et de ses croyances, comme toute communauté religieuse exilée, fuyant exactions et vexations de son pays d'origine.
   
   Le jeune Edmond a une amie, Tahereh, avec laquelle la complicité de l'enfance est une joie permanente; or, Tahereh est non seulement la fille du concierge de l'école mais elle est aussi musulmane donc peu fréquentable! Sur les bords de la Caspienne, Arméniens et Iraniens, selon les canons de la tradition, ne doivent pas se mêler seulement se côtoyer.
   
   Zoyâ Pirzâd entraîne son lecteur au coeur d'un petit village où la vie quotidienne est joyeuse malgré les cris des mères, les vociférations des pères, les réprimandes de l'instituteur, du curé ou des grands-mères qui veillent à tout du coin de l'oeil. Elle est multicolore, criarde souvent, au cosmopolitisme vivace même si un léger ostracisme oral est jeté sur la petite fille du concierge de l'école. On se côtoie, on s'amuse entre communautés religieuses même si, au final, on ne se mélange pas. Le narrateur regarde du haut de ses 12 ans, un monde adulte un peu angoissant, toujours autoritaire, où le machisme patriarcal dévalorise ses rêves, ses préoccupations et sa sensibilité: partir à la chasse avec son père ne l'intéresse absolument pas, se battre encore moins même si les autres garçons le bousculent et le rudoient, et il ne comprend pas les disputes de ses parents. Il préfère observer les coccinelles, la couleur tendre de l'herbe naissante, jouer à cache-cache entre les draps mis à sécher, laisser vagabonder son imagination par la fenêtre. La vie s'apprend en prenant conscience qu'une coccinelle enfermée dans une petite boîte souffre, en jouant, le soir, au milieu des vieilles tombes du cimetière par lesquelles transpirent des destins incroyables ou en écoutant les querelles des adultes.
   
   Le jeune garçon devient homme et père à son tour, sa fille, Alenouche, fréquente un jeune étudiant iranien non arménien et la mixité devient source de conflit entre la fille et sa mère. Contre l'avis et le désir de ses parents, Alenouche part vivre son amour et sa vie de femme auprès de l'élu de son coeur, brisant les tabous communautaires pour acquérir sa liberté. Il se souvient alors de son périple vers Téhéran aux côtés de sa fille, leur complicité, leur joie d'être ensemble et de se comprendre. Peut-il lui en vouloir d'aimer en dehors de sa communauté, lui qui offrit son amitié d'enfant à Tahereh, la fille du concierge musulman? Parfois, les pères sont plus compréhensifs que les mères... sauf lorsqu'ils perdent l'être aimé qui était à leurs côtés et qu'ils accusent l'enfant désobéissant de cette irrémédiable perte, de cette infinie et inguérissable solitude.
   
   Les années passent, cruelles par l'absence de Marta, compagne et amante. La solitude pèse mais refuse de lever la barrière affective qui sépare le père de sa fille. Les souvenirs empreints de la présence de Marta réserveront bien des surprises au narrateur d'autant que Danik, son adjointe au collège, enfoncera le clou, elle qui préféra la mise au ban de son village pour vivre un amour interdit avec un iranien!
   
   Et si la veille de Pâques était un jour pas comme les autres? Et si, le profond chagrin se laissait adoucir par l'envie de paix pascale, celle du renouveau, de la rédemption et de la renaissance?
   
   "Un jour avant Pâques" est un court roman composé comme un tableau, doté d'une puissance narrative où la sensibilité, la douceur sont fortement présentes derrière un regard grave sur les tabous instaurés par le communautarisme. Les rives de la Mer Caspienne cachent des souffrances indicibles sous le masque des traditions. Pâques, c'est aussi le retour de la belle saison, la fête de la fécondité, c'est aussi le temps des oeufs décorés, des fleurs d'oranger embaumant l'air et les gâteaux, des confitures de griottes confectionnées par la mère d'Edmond et surtout celui des pensées blanches que Marta posait sur l'appui de la fenêtre. Pâques amenant à regarder en arrière pour enfin se dire que le temps est trop court, trop précieux pour camper sur des positions intenables!
   
   Un roman où tout est en nuances subtiles et poésie, où les petits bonheurs de la vie offrent des couleurs et des saveurs aux papilles et aux souvenirs. Comme j'aurais aimé que ce roman ne finisse pas... je serais restée encore bien des pages au bord de la Caspienne à démêler les ellipses d'un récit d'une grande sensibilité, à apprendre les mille et un petits détails, ces multitudes de riens qui construisent la vie, les hommes et leur histoire.
   
   Une bien jolie découverte dont je ne peux que recommander la lecture!
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critique par Chatperlipopette




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En 3 chapitres
Note :

   Zoyâ Pirzâd est iranienne. Iranienne mais arménienne. Dans ce court ouvrage, elle évoque la vie d’un homme, Edmond, (elle choisit délibérément d’écrire au masculin) à trois époques de sa vie; enfant, homme adulte puis presque vieillard. Ces trois chapitres sont très courts mais d’une sensibilité, d’une délicatesse, ravissantes. Très féminin en vérité comme écriture.
   
   Déstabilisant aussi. Iranienne, on imagine qu’elle va nous parler de la réalité islamique dont on nous abreuve concernant l’Iran … Foin de tout cela; Edmond, son héros, est arménien, comme elle, et coexiste avec d’autres communautés, dont les musulmans bien sûr.
   
   Mais c’est de la communauté arménienne dont il sera question tout au long de l’ouvrage, hormi une amitié d’Edmond enfant avec la fille du concierge, une musulmane. Pas de grands discours, des sentiments ténus, fragiles, décrits au ras du coeur, comme les femmes savent le faire mieux que les hommes. Un Edmond qui, enfant avec sa mère, plus tard avec Marta sa femme, et même Danik son assistante, sera toujours plus à l’aise avec le sexe féminin.
   
   On est très loin des clichés que nous pouvons avoir acquis concernant l’Iran. Ne le lisez pas pour ça, vous seriez déçu. Il y règne plutôt un air vieillot de nostalgie, à la Proust, un peu poussiéreux, comme celui qu’on trouve dans les vieux greniers à trésor. Mais le style est efficace; phrases courtes et directes, pas Proustien pour un sou !
   
   "Le mot « déshonnête » me trottait dans la tête. Nous étions en visite chez ma grand-mère. «L’honneur d’une femme, dit celle-ci, c’est de se soumettre aux volontés de son père jusqu’à son mariage, et une fois tenue par les liens les plus sacrés du mariage, d’obéir à son mari.C’est pour nous une coutume millénaire.»
   Ma mère ironisa: «Et que pensent nos coutumes millénaires de l’honneur des hommes?»
   La voix haut perchée d’Adamian m’était plus insupportable que jamais. «Elle est tombée amoureuse d’un voisin musulman.» Le visage d’Adamian était marqué par un gros bouton d’Alep. «Sans tenir compte des protestations de sa famille, elle leur a annoncé qu’elle avait l’intention d’épouser le garçon.» Ma paupière gauche n’arrêtait pas de cligner. «Sa pauvre mère est tombée malade de honte. Quant à la fille, suite à tout le bruit que ça a fait, elle est venue vivre à Téhéran.»"

critique par Tistou




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