Lecture / Ecriture
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Incarnata de Jacques Chessex

Jacques Chessex
  Le vampire de Ropraz
  L'économie du ciel
  Incarnata
  Un Juif pour l’exemple
  Le dernier crâne de M. de Sade
  L'interrogatoire
  La Mort d’un juste

Jacques Chessex (prononcer Chessê), est un écrivain suisse né en 1934. Il a principalement écrit des poèmes et des romans et a obtenu le Prix Goncourt en 1973 pour "L'ogre". (Il est le seul écrivain suisse à avoir reçu le Prix Goncourt)
Il a également reçu le Prix Jean Giono en 2007.
Il a succombé le 9 octobre 2009 à un malaise cardiaque dans une bibliothèque publique suisse alors qu'il répondait à une personne qui lui reprochait son soutien à Roman Polanski récemment incarcéré dans ce pays.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Incarnata - Jacques Chessex

Passions civilisées
Note :

   Encore un roman assez court de Jacques Chessex, encore une fois cette écriture qui captive –capture- le lecteur d’entrée de jeu et ne le lâche qu’une fois arrivé au terme de cette histoire de littérature et d’ego. La narration, sans fard ni faux semblant a des allures de journal intime. Les masques sont oubliés, ils sont devenus inutiles et le narrateur parle avec simplicité et franchise de tant de choses habituellement cachées que l’on se sent son confident. On l’écoute sans juger et surtout, on le comprend parce que dit ainsi, tout semble simple. Tout l’est sans doute.
   
   C. F. Ramuz est mort et nous commençons par son enterrement, raconté par un autre écrivain qui présente l’amusante particularité de le haïr cordialement. De le haïr, de l’envier, de le jalouser, de se réjouir de son décès mais pas suffisamment encore pour se sentir dédommagé de tout le tort qu’il estime que la gloire du défunt lui a causé. C’est que Charles Ferdinand a subjugué ce petit monde vaudois et même au-delà et que son ombre portée a quelque peu éteint ses concurrents, même ceux qui méritaient mieux.
   
   Le narrateur, va donc consacrer cet ouvrage à médire du grand homme de la façon la plus sournoise possible et à relater ses tentatives de nuisance même posthumes car il doit le constater, ce décès ne le délivre pas. Sa bête noire est, si possible, "encore plus grande morte que vivante". Et d’ailleurs, à en médire autant, ne finit-il pas par augmenter au contraire son renom et sa gloire? En tout cas, une chose est sûre, il ne contribue pas à s’en libérer. Est-il Salieri? La fascination envieuse du narrateur ne fait au contraire que s’en renforcer. Cela le rend même incapable de voir ses propres qualités, de jouir de ses succès moindres. Il n’y aurait donc aucun espoir de se délivrer? Cette jalousie le dévore au moins autant qu’une rage amoureuse, le privant de toute satisfaction et le rendant aveugle au reste. «Voilà qui aurait dû immédiatement m’ouvrir aux merveilles de l’antre, au lieu que je m’embarrassais de ma propre cause. Pensant aujourd’hui à ces instants, je m’y vois pareil aux ingrats de saint Augustin qui se trompent de regard et manquent la vraie Beauté. Moi aussi, admis par privilège dans l’atelier de l’artiste, et rempli de ma rancœur contre le vieux qui m’obsédait, misérablement je considérais de faux objets, une mauvaise cause, au lieu d’aller à la magnificence des vraies œuvres. Un damné, voilà ce que j’étais. Un renégat par envie et par jalousie infâme. Quelle tête aurais-je faite, j’osais à peine l’imaginer, dans l’atelier de Delacroix ou de Courbet ? Me serais-je absorbé rêveur comme Baudelaire sur un livre, loin du chevalet de l’ami, dans un coin de la pièce surpeuplée (…) ?»
   
   Et puis voilà qu’au milieu de cette passion destructrice, se glisse une autre, inattendue mais aussi forte, l’amour, le vrai, qu’il ne recherchait pas particulièrement et qui le domine sans qu’il s’en défende non plus. Un amour qui s’impose et qui le laissera désarmé.
   
   Un récit encore une fois qui se prend d’une traite, une écriture sans faille, parfaitement maîtrisée bien que non spectaculaire et que j’admire au fond, sincèrement.

critique par Sibylline




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