Lecture / Ecriture
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Suite Française de Irène Némirovsky

Irène Némirovsky
  Chaleur du sang
  Le Bal
  Un enfant prodige
  Ida
  Suite Française
  Les Biens de ce monde
  Le maître des âmes
  Le malentendu
  Les Chiens et les loups

Irène Némirovsky (Ирина Леонидовна Немировская) est une romancière russe de langue française, née à Kiev en 1903 et morte en déportation à Auschwitz en 1942.

Suite Française - Irène Némirovsky

Un Renaudot
Note :

   Ce livre a remporté le prix Renaudot 2004. Je pensais que c'était la première fois que je lisais un prix Renaudot, mais j'ai appris par la suite que "Voyage Au Bout de la Nuit" avait remporté le prix en 1933. Rien de moins. Voici toute la difficulté de juger de la qualité d'un livre couronné d'un prix: s'agit-il d'un prix de complaisance, de compassion, ou par défaut, parce que cette année-là, il n'y a rien d'autre à se mettre sous la dent? S'agit-il d'un prix remis pour la qualité littéraire, pour le sujet qui fait écho à cet instant à un certain regard de la société? Je pense qu'il ne faut pas oublier que les prix sont "datés", c'est-à-dire qu'ils répondent à l'attente d'une année et ne couronnent pas nécessairement les livres intemporels que les lecteurs futurs liront toujours avec la même fièvre...
   
   Ici, pour ce premier prix remis à titre posthume, nous ne sommes pas dans la même guerre que celle qui entraîne Bardamu: la débâcle française de juin 1940.
   
   Le livre laisse un goût d'inachevé. Pas seulement dans le dénouement, mais dans la construction. Les personnages sont sans relief, les histoires mal traitées; l'ensemble manque de liens, de liant. Le style est très scolaire, peut-être même un peu raté dans le sens où le vocabulaire est pauvre et les phrases quelconques. La critique est facile, certes, mais quand on commence à remarquer tous ces détails, c'est aussi que l'intrigue n'est pas au rendez-vous.
   
   Les portraits du milieu bourgeois, à grands coups de pinceaux, n'apportent pas grand chose au ressort dramatique. On sent néanmoins un certain potentiel dans ce livre, inexploité, sous-jacent, qui à tout moment semble pouvoir surgir, sans jamais s'accomplir. C'est sans doute la raison pour laquelle j'ai poursuivi la lecture jusqu'à la dernière page, toujours dans l'espoir de voir décoller une intrigue.
   A moins d'être un fervent admirateur des histoires de la seconde guerre mondiale, je ne conseille pas ce livre, en dépit de son estampille "Prix Renaudot".
   
   Pour terminer sur une note plus positive, le traitement du rôle des femmes pendant la débâcle est particulièrement intéressant, surtout dans Dolce. Il y a de plus de nombreuses réponses aux interrogations que peut se poser celui qui voit l'événement de loin: pourquoi les français n'ont-ils pas réagi face à l'occupant? Pourquoi certaines femmes ont-elles succombé à des officiers allemands? Pourquoi n'y avait-il pas plus de résistants? Tout ce qui nous semble évident aujourd'hui parce que nous ne vivons pas en temps de guerre... parce que nous ne nous rendons pas compte de ce que c'est. Le livre d'Irène Némirovsky est là pour cela. Pour nous faire prendre conscience de toute la difficulté de concilier instinct de survie familial, intérêt communautaire et sentiment patriotique.
   
   
   PS: Elle est le seul écrivain à avoir reçu le prix Renaudot à titre posthume.
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critique par Julien




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Une suite française qui devait compter cinq romans
Note :

   Irène Némirovsky écrit « Suite française » entre 1940 et 1942, peu avant d’être arrêtée par la gendarmerie française et envoyée à Auschwitz où elle mourra. Préservé par ses filles, le manuscrit sera publié en 2004. C’est donc presque sur le vif que l’écrivaine décrit sa vision de l’exode en Juin 1940 au moment de l’entrée des allemands dans Paris qui pousse une partie de la population sur les routes et l’occupation allemande dans un petit village français du Morvan.
   
   « Suite française » devait être composée de cinq volets d’où ce titre, mais elle n’a eu le temps d’en écrire que deux : « Tempête en Juin » qui raconte les épreuves subies par plusieurs familles françaises pendant l’exode, et « Dolce » qui décrit le village sous l’occupation en prenant pour personnages principaux, Madame Angelliers, une riche propriétaire terrienne dont le fils est prisonnier de guerre, sa belle-fille Lucile et l’officier allemand Bruno Von Falk qui va loger chez elles.
   
   Une société française passée au vitriol
   

   La société française est passée au vitriol et surtout les grands bourgeois comme la famille Pericand dont la mère qui doit partir seule, en l’absence de son mari, est une représentante. Dans une scène qui frise la farce, on voit Madame Péricand sauver - dans l’ordre- des flammes de la maison bombardée, ses trois enfants, ses bijoux, son or, la nourrice… et oublier le grand-père qu’elle avait pourtant l’habitude de cajoler… pour son héritage ! Et que dire du riche collectionneur Charles Langelet qui n’aime au monde qu’une chose, ses porcelaines précieuses, et qui vole l’essence d’un jeune couple qui lui avait fait confiance, ou encore du grand écrivain Gabriel Corte, imbu de lui-même, attaché à ses privilèges, à son confort, sorte d’enfant gâté, odieux, et qui fait preuve tout au cours du voyage non seulement d’un égoïsme forcené mais de lâcheté. On pourrait dire la même chose de M. Corbin le directeur de la banque qui abandonne ses employés, les Michaud qu’il devait amener à Tours pour prendre sa maîtresse dans sa voiture.
   L’égoïsme, l’intérêt, l’avarice, l’hypocrisie, la lâcheté sont les traits de cette société où les habitants et commerçants vendent l’eau et les œufs à prix d’or et ferment leur porte aux malheureux jetés sur les routes.
   Finalement les seuls qui paraissent sympathiques et altruistes sont M. et Mme Michaud, employés de banque sans fortune, craignant pour la vie de leur fils Jean-Marie, prêts à aider ceux qui sont en difficulté.
   
   Dans les notes manuscrites du cahier d’Irène Némirovky, elle écrit à propos des Michaud : « ceux qui trinquent toujours et les seuls qui soient nobles vraiment » et à propos des Français de la haute bourgeoisie : « Tout ce qui se fait en France dans une certaine classe sociale depuis quelques année n’a qu’un mobile : La peur. Elle a causé la guerre, la défaite et la paix actuelle. Le français de cette caste n’a de haine envers personne; il n’éprouve ni jalousie, ni ambition déçue, ni désir réel de vengeance. Il a la trouille. » « Les autres français possédant moins ont moins peur ».
   Ils ont peut-être moins peur, ce qui les rend sympathiques, mais les jeunes filles couchent avec le beaux soldats ennemis et les parents n’empêchent pas les enfants de jouer avec eux!
   Les jeunes gens échappent aussi pour certains à la dent dure de Nemirovsky : Madeleine, la fermière, Lucile prisonnière de son triste mariage, Hubert Pericand, seize ans, qui s’enfuit pour aller combattre avec le soldats français ou son frère Philippe, le curé, qui est vraiment sincère dans sa foi.
   
   La critique du catholicisme
   

   Je m’étonnais dans « Les chiens et les loups » de la manière dont Irène Némorovsky jugeait la société juive et des propos qu’elle tenait sur les Juifs des milieux financiers. Finalement Dans « Suite française », l’on s’aperçoit qu’elle ne ménage pas plus la haute bourgeoisie catholique. On sait qu’elle-même s’est convertie au catholicisme en 1938. Elle souligne l’étroitesse d’esprit, le manque de générosité, et surtout l’hypocrisie d’une classe attachée à l’argent mais qui va à l’église régulièrement. La plupart de ces catholiques de bonne famille sont des Tartuffes. Avec des accents satiriques qui donnent lieu à de véritables scènes de comédie, elle montre Madame Péricand, catholique à la bonté ostentatoire, persuadée que Dieu la récompensera, distribuer des provisions à ses compagnons de voyage puis cesser brutalement en invectivant ses enfants qui partagent leurs bonbons, quand elle s’aperçoit que, devant la pénurie, son argent ne servira à rien!
   « La charité chrétienne, la mansuétude, des siècles de civilisation tombaient d’elle comme de vains ornements révélant son âme aride et nue. »
Ou encore Mrs Angelliers si pieuse et si près de ses sous, qui déplore que son fils ait une maîtresse non pour la morale mais parce qu’elle coûte cher à entretenir! Ou bien qui est prête à risquer sa vie, dans sa haine des Allemands, pour sauver Bonnet, mais qui regarde la bouteille de vin offerte par Lucile : « Du vin ordinaire? Oui, à la bonne heure! » Elle veut bien être fusillée, pensa Lucile, pour avoir caché chez elle l’homme qui a tué un Allemand, mais elle ne lui sacrifierait pas une bouteille de vieux bourgogne ».
   La vicomtesse de Montmort, elle, si humble et pleine de componction, si persuadée de la supériorité de son nom et de son élévation morale, pousse son mari à dénoncer Bonnet, la collaboration avec l’ennemi ne la dérangeant pas outre mesure; elle se détourne avec mépris de l’institutrice laïque : « Ses élèves affirmaient même qu’elle n’avait pas été baptisée, ce qui semblait moins scandaleux qu’invraisemblable, comme si on eût dit d’une créature humaine qu’elle était née avec une queue de poisson. La conduite de cette personne étant irréprochable, la vicomtesse la haïssait d’autant plus… »
   
   Le livre/Le film
   

   On notera que dans le film de Saul Dibb, Lucile devient le personnage principal dès la première partie puisque, parisienne, elle s’enfuit de Paris pour le village de son mari, Bussy. Mais ce qui diffère le plus, c’est le dénouement complètement et profondément ridicule. J’imagine la réaction d’Irène Nemirovsky si elle avait pu voir ça! D’abord Lucile ne trouve rien de mieux que d’amener Benoît à Paris au moment même où les Allemands cantonnés dans le village s’en vont, alors que dans le livre, elle demande des bons d’essence à Von Falk, mais a l’intelligence d’attendre qu’ils soient partis! Ce qui évite la rocambolesque scène finale dans laquelle Benoit tue un officier allemand (le deuxième!) qui les a arrêtés, lui et Lucile, Bruno Von Falk les laissant partir magnanimement! D’autre part, le film édulcore le style et la dureté de l’écrivaine dénonçant les travers de la société française, bref! ce qui fait la valeur du roman!

critique par Claudialucia




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