Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Portrait de l'écrivain en animal domestique de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre
  La méthode Mila
  Passage à l’ennemie
  Portrait de l'écrivain en animal domestique
  La puissance des mouches
  7 femmes
  BW
  Pas pleurer
  La conférence de Cintegabelle
  Les belles âmes
  La déclaration
  La compagnie des spectres

Lydie Salvayre est une écrivaine française née en 1948. Elle exerça la psychiatrie pendant plusieurs années, avant de vivre de sa plume.
Elle a obtenu
Le Prix Novembre en 1997 pour "La Compagnie des spectres"
Le Prix François Billetdoux en 2010 pour "BW"
Le prix Goncourt en 2014 pour "Pas pleurer"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Portrait de l'écrivain en animal domestique - Lydie Salvayre

Écrivain perdu avec collier
Note :

   Une plongée dans l'inconnu avec ce livre de cet auteur d'origine espagnole qui a écrit une quinzaine de romans que je découvre donc avec cet ouvrage.
   
   Une femme fauchée accepte de devenir l'écrivain officiel d'un riche homme d’affaires, le roi du hamburger Vivre de son art, soit mais quand les dernières liquidités des droits d'auteur sont dépensées, que faire? Dire oui à une offre difficilement refusable et devenir la plume ou plutôt le scribe obéissant d'un homme qui cherche un portrait flatteur de lui-même. Tous les deux sont issus des classes ouvrières, d'où le raccourci tentant, l'un a réussi, l'autre, l'artiste, qui vit de faux semblants, d'imaginaire, d'idées parfois brillantes. Mais pour qui tout ce qui brille n'est pas or.
   
   L'écrivain est très vite pris entre deux désirs, la fuite pour tenter de sauver son âme et une certaine dignité et une envie de prolonger cette vie luxueuse qui lui est offerte. Certains soirs, la tentation de partir est présente, mais un retour à la case départ à sa vie d'avant lui fait redéfaire ses valises! Sa solitude, certains amis ne lui pardonnent pas cette trahison, revivre dans un appartement triste, un côté un peu vénal. Elle a également une certaine amitié pour Cindy, l'épouse du milliardaire, mais ce sentiment est aussi un alibi pour se donner bonne conscience.
   
   Jim Tobold, homme d'affaires autodidacte, conquistador des temps modernes, est lancé à la recherche de son Eldorado. Mais sous son côté froid et dur, un être qui doute sûrement, sinon pourquoi ce livre comme une justification pour les autres? Ou alors une rédemption à moindre frais. Mais tout être humain porte en lui une faille invisible légère ou très profonde que l'argent ne peut effacer.
   
   Ce qui m'a frappé relativement rapidement dans ce livre, c'est le double vocabulaire, style moine et soldat. Les références religieuses, je suis le Prophète, mon Evangile, les ténèbres, la rédemption, l'accomplissement. Mais pour la soif de conquête, l'église et le fast-food même combat.
   
   L'auteur fait lucidement le point sur toutes ses petites lâchetés (qui sont les nôtres également tout au long d'une vie). Elle le fait parfois avec humour, souvent avec regret.
   
   Ce que j'ai moins aimé, trouvant cela un peu gratuit et inutile, c'est la liste des personnalités que l'on croise au fil des pages (de Niro, Sharon Stone ou Bill Clinton etc).
   
   Dommage que l'histoire dérape dans les dernières pages, le final tournant carrément à la farce.
   
   Une lecture facile mais qui ne laissera pas un grand souvenir une fois le livre fermé,
   
   Extraits:
   - Soit dit à ma honte, je m'écrasais, pour le dire avec des mots simples.
   - Elle va écrire mon évangile, et il fit le geste de tracer une croix en ma direction.
   - Ils étaient douze à siéger. Treize avec Tobold. La Cène au grand complet.
   - J'étais lâche.
   J'en prenais l'habitude (pas encore le goût).
   - Je crois même que je n'étais jamais tombé si bas.
   Un paillasson
   - En un mot, je croyais pouvoir négocier avec moi même.
   Je m'abusais.
   -Toblod aimait à corréler ses performances sexuelles et ses prouesses financières. Les unes, affirmait-il, sont à proportion des autres. Et réciproquement.
   - Monter une affaire, dit-il, c'est descendre des gens.
   - Dans la journée Tobold est un monstre de froideur. Un monstre d'inquiétude la nuit.
   - Plus le temps passait, plus je prenais goût, je le confesse, au luxe.
   Et plus je me laissais prendre à ses prestiges.
   - Il élimina tout ce qui était éliminable, et surtout la beauté, quelle pitié.

   
   Dans le même style, mais en beaucoup plus noir, l'excellent livre "Déluge" de Karen Duve, où un écrivain accepte de transcrire les mémoires d'un gangster notoire, ce qui ne s'avère pas être une bonne idée.
   ↓

critique par Eireann Yvon




* * *



Déplaisant
Note :

    L'idée à l'origine de ce roman m'a tenté: le récit de la vie d'une romancière embauchée par Tobold, le roi du hamburger. Ou comment montrer les liens parfois difficiles entre les intérêts recherchés par un businessman et les volontés artistiques d'une romancière.
   
   Les vingt premières pages ont répondu en partie à mes attentes, avec l’exposition des troubles de la romancière. Malheureusement, par la suite, rien de bien neuf: le récit tourne en rond, le narrateur (et la romancière) ne semble pas voir d’idée pour faire évoluer l’intrigue. Et la psychologie de notre amie romancière est quelque peu bancale: alors qu’elle explique constamment qu’elle veut se libérer du joug de son patron, elle lui est pieds et poings liés. Au niveau de l’intrigue, les rares éléments censés faire avancer le récit ne sont que des reprises des recettes qui fonctionnent dans le monde libéral actuel: pour décrire l’ascension de Tobold, elle nous expose comment Mc Do a réussi à s’imposer dans le monde. Pour faire part de son humanité, elle nous raconte que Tobold crée une fondation. Tiens, comme Bill Gates! Quelle imagination!!!
   
   Bon, déjà le sujet a été à mon avis sous-exploité. Mais en plus, la forme m’a déplu, et de plus en plus fortement au cours de ma lecture. Déjà, les dialogues prennent la forme des dialogues, mais sans la présentation liée à celle-ci. D'où une confusion entre propos du narrateur et ceux des protagonistes du roman. Ce qui passe chez Saramago sans problème (billet) crée ici une difficulté de lecture assez désagréable.
   
   Puis il y a cette mise en abîme complètement artificielle: le lecteur lit le journal que la romancière a écrit pendant son expérience, ou les impressions que celle-ci lui a laissées (je ne sais pas trop en fait). On est donc noyé dans un flou artistique déplaisant. Il y a enfin quelques petites phrases, du genre: "Attendez vous n’avez pas encore tout vu", qui m’ont irrité elles aussi. Ah, et il y a aussi cette fin entre deux eaux, où on laisse présager un retournement de situation qui ne viendra pas.
   
   Bref, une lecture déplaisante, dont je n’ai rien retiré, et je me demande bien ce que certains ont pu y trouver. Si l’un(e)s d’entre vous est de ce cas, merci de m’en faire part!
    ↓

critique par Yohan




* * *



La Belle et la Bête
Note :

   La récente attribution du Prix Goncourt à Lydie Salvayre m'a incité à puiser dans son œuvre récente et j'ai choisi “Portrait de l'écrivain en animal domestique” car ce titre m'a intrigué par sa feinte originalité, variation sur la formule "portrait de l'écrivain en..." d'un usage commode pour intituler des articles, mais aussi des romans. Tout avait commencé, me semble-t-il, avec le “Portrait de l'artiste en jeune homme” de James Joyce, en 1904, avant la récente parution, après l'ouvrage de Lydie Salvayre, de “Portrait de l'auteur en femme ordinaire” (Anne Cuneo, 2009), puis d'“Autoportrait de l'auteur en coureur de fond” (Haruki Murakami, 2009), et de “Portrait d'un fumeur de crack en jeune homme” (Bill Clegg, 2011) sans oublier le “Portrait de l'écrivain en déchet” (Yves Mabin Chennevière, 2013) ...
   
   Le sujet est excitant : un grand patron de multinationale — dont le chien se nomme Dow Jones — engage une romancière anonyme pour écrire un livre destiné à claironner sa gloire. Et, outre le genre, tout les oppose. Il est immensément riche. Elle vit chichement de ses droits d'auteur. Brutal et grossier, il fait l'apologie du libre marché, écrase sans vergogne ses concurrents comme ses cadres, et méprise la culture. Tout ça pour vendre des hamburgers et des frites dans ses fast food à travers le monde. Intellectuelle délicate, elle s'offusque des propos et des actes de ce patron qu'elle accompagne plusieurs mois durant, obligée de se faire passer pour une escort girl. Car, à l'exception de l'épouse et d'un homme de confiance, personne dans l'entreprise ne doit savoir que le big boss a recruté une littéraire pour rédiger son Testament...
   
   Jim Tobold fait partie de ces self made men qui croient donner leur ascension en modèle. Le "roi du hamburger" prend la romancière à témoin de sa réussite et de son génie des affaires : il lui dicte des formules d'allure évangélique qui servent aussi à nourrir les réunions des douze membres du conseil d'administration. Avec ces sortes de paraboles et de prophéties, c'est un véritable Messie du nouveau capitalisme qui est mis en (s)cène. Ça pourrait être jubilatoire...
   
   Mais ça ne l'est pas tout à fait. Lydie Salvayre a choisi le grand guignol, et la farce dont se nourrit l'histoire n'est pas toujours très subtile. Devenu le Maître du Monde, Tobold, qui a commencé en gérant d'un peep show parisien — c'est ainsi qu'il a rencontré l'aimable et complaisante Cindy devenue son épouse — fréquente la jet set, les présidents et le tout Hollywood : l'auteure n'a pas lésiné sur le name droping et sa narratrice, bientôt impressionnée et finalement conquise par l'argent, le luxe et la célébrité, doit recourir à d'improbables astuces pour garder un petit peu l'air d'une intellectuelle parisienne égarée dans la trivialité et la marchandise. Un passage à titre d'exemple (p.83) :
   "Sharon [Stone bien sûr], assise face à lui, croisa et décroisa ses jambes à toutes fins utiles (nous offrant un assortiment merveilleux de figures destinées à incarner la question du voilement/dévoilement telle que la pose Martin Heidegger dans “Qu'appelle-t-on penser?”) et en vint, après les gracieusetés et badinages requis, à l'objet de sa visite"
. Pas toujours subtile, disais-je, la référence culturelle...
   
   Plus généralement, Tobold est dépeint avec une telle vulgarité dans ses gestes et ses propos que pour compenser le mauvais genre, la narratrice — je veux dire l'auteure — use et abuse de subjonctifs dont la distinction est censée équilibrer la grossièreté du milliardaire. En somme, un bon sujet (?) traité sur le mode de l'exagération — je pense aux 365 voitures du garage de Tobold — et qui souffre de l'insuffisance de l'intrigue, malgré le clownesque finale en "charity business" emprunté à Bill Gates et aux Restos du cœur.

critique par Mapero




* * *