Lecture / Ecriture
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Le voyage des grands hommes de François Vallejo

François Vallejo
  Le voyage des grands hommes
  Ouest
  Madame Angeloso
  Groom
  L'incendie Du Chiado
  Dérive
  Les sœurs Brelan
  Vacarme dans la salle de bal
  Métamorphoses
  Fleur et sang

François Vallejo est un enseignant et écrivain français, né au Mans en 1960.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le voyage des grands hommes - François Vallejo

Au 18ème ...
Note :

   Nous sommes au 18ème siècle. Les grands hommes sont trois. Il s'agit de Diderot, Rousseau et Grimm. Une amie, maîtresse, bienfaitrice commune, Mme d'Epinay, leur donne les moyens d'entreprendre ensemble un voyage vers l'Italie. Pour leur faciliter les choses, outre son carosse et de l'argent, elle met à leur disposition Lambert, un de ses valets de confiance. C'est Lambert qui nous raconte les tenants et aboutissants, les péripéties de ce voyage. Histoire-fiction.
   
   L'essentiel du roman raconte la préparation du voyage, les relations entre les trois grands hommes en voyage, leurs aventures en Italie. Il est agréable, vivant, inventif.
   
   L' «habillage» de l'histoire, puisqu'on n'a pas directement affaire à Lambert mais à un descendant direct qui met à notre disposition les feuillets dudit Lambert. C'est inutilement compliqué et n'apporte pas grand chose.
   
   Par contre F. Vallejo se fait manifestement plaisir à jouer avec les caractères de nos trois grands hommes et à réécrire l'Histoire !
   «C'est vers cette époque, peut-être avant, autour de 1747 ou 1748, que j'ai pris pour la première fois dans une antichambre le chapeau des mains de notre grand homme. M. Rousseau, le jour où il m'a tendu son chapeau, chez M. et Mme d'Epinay, je n'aurais pas juré qu'il était ni même qu'il deviendrait un grand homme ; ce que je savais encore bien mieux, c'est qu'il ne faisait pas partie de ce qu'on appelait les grands. Ne poussez pas vos cris de bêtes à l'étable, si j'affirme qu'à sa manière de me tendre son chapeau j'ai bien vu que M. Rousseau était même tout le contraire d'un grand.»
   
   ...« C'est M. Rousseau, je crois, qui nous a amené un de ses amis des plus étroitement liés à lui, décidé à devenir un grand homme plus certainement que M. Rousseau, et surtout à jouir de la meilleure place auprès de Mme d'Epinay, et, d'après ce que j'ai appris dans la suite, auprès de toute l'Europe.
   
   Il s'est présenté comme un gentilhomme d'Allemagne : d'Allemagne, il l'était, mais gentilhomme ? On ne me trompait pas. Je ne veux pas mentir, il avait l'aisance plus naturelle que M. Rousseau, avec une souplesse pour me tendre son chapeau, mais avec ce petit rien d'impatience dont se dispense l'homme de condition assuré d'être servi. Il a jeté son nom au milieu de la société, Grimm, Frédéric Melchior Grimm, comme s'il était lesté d'une particule allemande. »
   
   ...« Je n'aimais pas bien, en ce moment, cet homme qui en prenait à son aise avec ma maîtresse, rabaissait ma livrée et croyait son Encyclopédie plus universellement célébré que les Evangiles. Il ne portait pas perruque et ses cheveux jaunes se mêlaient en tous sens comme de l'herbe sauvage desséchée. Je ne me voyais pas marcher avec un tel homme, guère plus qu'il ne se voyait marcher avec moi dans ma livrée.
   M. Diderot s'est levé de sa table et sa figure m'a surpris : un gaillard presque de ma trempe, n'atteignant pas mes six pieds, il s'en fallait d'un pouce ou deux, et des épaules, un embonpoint comme je n'en possédais pas, épais comme un portefaix. L'impression que M. Diderot produisait sur moi en se levant et en me poussant hors de son cabinet était des plus fortes.»

   
   Trois philosophes du 18ème siècle au quotidien, considérés à hauteur de vue de leur valet. Voilà ce qu'est ce «Voyage».
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critique par Tistou




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Lambert le Fataliste
Note :

   Lambert, pauvre gueux de 65 ans, assiste au transport au Panthéon des restes de Jean-Jacques Rousseau, ce qui est l’occasion d’une liesse populaire. Il en vient à dire à ses voisins qu’il a été son valet quand le philosophe était le protégé des nobles, ce qui lui vaut une bonne raclée pour médisance maintenant que Rousseau est le philosophe du peuple et l’ennemi des ci-devant. Pour se consoler d’avoir été battu et traité de menteur, il entreprend le lendemain de raconter ce voyage en Italie qu’il fit avec Rousseau, Diderot et Grimm. Son descendant à la 7ème génération, retrouvant ces feuillets, les traduisant en français actuel, les propose ici à notre curiosité.
   
   Tel est l’argument de ce roman historique fort agréable à lire et fort instructif aussi, même si l’on ne doit pas prendre les choses au pied de la lettre puisque, comme le dit le rédacteur les quelques mois de ce périple ont disparu des traces laissées par les philosophes eux-mêmes. C’est dire aussi que l’on n’y trouvera pas d’évènement majeur qui appartiendrait à leur histoire authentique.
   
   Nous reprenons donc l’histoire à son début et Lambert, jeune domestique à livrée flamboyante, ne craint pas de laisser transparaitre un certain mépris lorsqu’il reçoit pour la première fois le chapeau de M. Rousseau dont l’habit minable l’impressionne médiocrement. Las, quelque mois plus tard, c’est lui, parce qu’il est très costaud et pas sot, que sa maitresse, la richissime Mme D’Epinay, va "donner" aux trois philosophes pour les accompagner dans leur grand tour d’Italie. Ainsi à leur service, mais dans l’intimité – et même la promiscuité- des grands hommes, Lambert va-t-il découvrir ce qu’il en est des voyages, de l’Italie et des grands hommes, lui qui en ignorait tout.
   
   "- Que sais-tu de l’Italie, Lambert ?
   - Rien, Monsieur, sinon qu’on y trouve des Italiens, des Italiennes, et l’espèce la plus rare, unique au monde, je le crois bien, qu’on nomme le pape.
   - Tu sais donc tout, Lambert, mais veille à ne pas nous perdre."

   
   Les dialogues et mésaventures sont savoureux et ne sont pas sans évoquer le voyage d’un certain Jacques (fataliste de son état) et de son maître. C’est d’ailleurs l’ensemble du récit avec ses ac-in-cidents du quotidien d’un voyage au train des chevaux, qui remet en mémoire l’excellent roman de Diderot; mais ici ce n’est pas un maître qu’a Lambert mais trois et Diderot est l’un d’eux.
   
   Bref le convoi se met en route, dans la belle voiture grise fournie par Mme D’Epinay et, racontées par Lambert, nous en suivrons les tribulations (fatales en ce qui concerne la voiture). Nous ferons de plus près connaissance de Rousseau qui a bien des misères avec sa prostate, ce qui n’aide jamais en voyage, Diderot qui a une grande gueule et peu de manières et Grimm (à ce propos, il n’est peut-être pas inutile de signaler, qu’il ne s’agit pas de l’un des frères Grimm, conteurs, pas encore tout à fait nés, mais de Melchior Grimm, écrivain) Grimm donc qui est un coureur impénitent. Ajoutez à cela l’obligation où sont ces grands hommes de ne pratiquement pas se quitter 24 h sur 24 pendant des semaines et des mois, il était fatal qu’ils ne se supportent bientôt plus. Lambert verra tout cela de près, trop sans doute, les choses peuvent-elles reprendre leur cours antérieur après un voyage comme celui-là?
   
   Et pour conclure, Valléjo, qui a dû se douter que nous serions nombreux à voir les ressemblances avec "Jacques le Fataliste", retourne habilement la situation en disant que c’est Diderot qui s’est inspiré de ce voyage en Italie pour son roman.
   
   Bien trouvé.
   ↓

critique par Sibylline




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Plongée dans le siècle des Lumières
Note :

   Diderot, Rousseau et Grimm. Trois grands hommes des Lumières, qu'on peut imaginer proches par les idées mais sans grand lien. Pourtant, sous la plume de Vallejo, les trois auteurs se rendent ensemble en Italie, suivant ainsi l'ordre de Mme d'Epinay qui met à leur disposition une voiture et un valet, Lambert. Le voyage ne sera pas de tout repos.
   
   En effet, bien qu'illustres aujourd'hui, nos trois grands hommes ne sont dans la vie quotidienne pas à une bassesse près. Tout ceci attriste fortement Lambert, déjà chagriné de devoir accompagner des non-nobles et de ne pas tenir compagnie à son aimée, restée à Paris. Rousseau, homme de salon, est connu pour les quitter brusquement, avant de revenir s'asseoir. Ce n'est pas, comme le pensait Lambert, pour apaiser une colère, mais pour soulager une vessie défaillante. Diderot est lui aussi mal en point et réclame, dès qu'une baisse de forme se présente, un verre de lait. Quant à Grimm, son intérêt se porte plus sur les femmes que sur ses amis.
   
   Le point commun des trois hommes : la musique, sujet de discussion entre eux mais aussi d'accord. Et c'est bien un des seuls sujets qui ne donne pas lieu à des querelles. Le point le plus épineux reste la religion, source de discorde permanente entre Diderot et Rousseau, homme qui a goûté au catholicisme et au protestantisme. Entre eux se trouve Lambert. Valet, il fait son possible pour plaire à ses maîtres. Mais il est aussi au centre d'aventures peu communes. Emprisonné pour avoir battu le valet d'un religieux, il manque finir ses jours en prison. Il ne comprend surtout pas les envies diverses et variées des trois hommes qu'il contente.
   
   François Vallejo plonge avec ce roman dans le XVIIIe Siècle. Avec malice, il introduit son texte par un clin d'œil littéraire, la trouvaille d'un manuscrit au fond d'un coffre qu'il prétend présenter tel quel au public. Ruse utilisée par les plus grands auteurs pour tenter de convaincre le lecteur de l'authenticité du récit. De ce fait, en plaçant son narrateur au XVIIIe, l'auteur est contraint de donner au texte une ambiance de cette époque, dans la langue, le style, le rythme. Et comme toujours, Vallejo arrive parfaitement à adapter son écriture à son sujet.
   
   On découvre également François Vallejo en briseur de mythes. Il dépeint les trois philosophes sous un jour qui n'est pas le meilleur, mais on peut penser, comme plus tard avec Victor Hugo dans "Dérive", que tout est très documenté. Autre clin d'œil, l'apparition de Lambert, homonyme du garde-chasse héros de "Ouest".
   
   "Le voyage des grands hommes" a donc cette double qualité de s'inscrire pleinement dans la bibliographie de François Vallejo, tout en permettant de découvrir une autre facette de l'auteur. Qui confirme, s'il était besoin, qu'il est un auteur très intéressant et toujours étonnant.

critique par Yohan




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