Lecture / Ecriture
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Epépé de Ferenc Karinthy

Ferenc Karinthy
  Epépé

Epépé - Ferenc Karinthy

Parce qu'il n'y pas que les insomnies la nuit : il y a aussi les cauchemars
Note :

    Je suis dans ma chambre d’enfant, chez mes parents, la nuit. Tout à coup, la lampe s’éteint et je me retrouve plongée dans l’obscurité la plus totale. Pas une lumière, même pas une simple lueur. Prise d’une légère angoisse, je me dirige à tâtons vers l’interrupteur le plus proche. Mais j'ai beau l’actionner frénétiquement, la lumière ne revient pas. La peur au ventre, je sors sur le palier pour trouver un autre interrupteur, mais toujours rien, les lampes ne se rallument pas. Complètement paniquée, j’erre dans la maison, me cognant aux meubles, aux encadrements de portes, cherchant désespérément, et en vain, un interrupteur qui me sortirait de l'obscurité.
   
   C’est le cauchemar que je fais de manière récurrente depuis que je suis toute petite et, même maintenant, les années ayant passé, je n’arrive toujours pas à maîtriser la terreur que j’éprouve pendant qu'il se déroule: cet enfermement dans un lieu dont on cherche vainement la sortie, cette sensation de danger latent, cette impression que l’obscurité, progressivement, va nous engloutir pour finir par nous digérer complètement, cette recherche éperdue, et toujours déçue, d’une source de lumière…
   
   Peur, enfermement, incompréhension du monde qui nous entoure, j’ai éprouvé ces mêmes sensations en lisant un roman, Epépé de Ferenc Karinthy.
   
   Alors qu’il doit se rendre à un colloque en Finlande, le linguiste Budaï s’endort dans l’avion pour ne se réveiller qu’à l’atterrissage et se rendre compte qu’il est dans un pays inconnu. Non seulement il est seul, perdu, déraciné, sans moyen de contact avec sa famille, mais surtout il ne comprend pas la langue parlée dans cet étrange pays. Budaï ne se laisse pas abattre: avec toutes ses compétences de linguiste, la petite vingtaine de langues et dialectes qu’il parle parfaitement ou dont il a du moins quelques notions, il essaie de se faire comprendre des habitants de cette étrange contrée. Mais quelle que soit la langue utilisée, il se heurte à des murs d’incompréhension. Avec courage, il s’attaque à l’écriture, cherchant à identifier chiffres, série de signes répétés, noms de boutiques ou de stations de métro. Malgré ses efforts, l’écriture comme la langue lui échappent complètement et semblent fondées sur les exceptions, les variantes… Climat, types de population, nourriture, Budaï analyse tout pour essayer de dégager quelques certitudes, récréer un petit univers dans lequel il aurait quelques repères. Il s’acharne, il essaie, et parvient difficilement à se créer un petit réseau de lieux - sa chambre d’hôtel, une épicerie - ou de visages - celui de la liftière de l'hôtel - qui lui deviennent un peu familiers. Dans ce pays qui semble se limiter à une ville gigantesque et monstrueuse peuplée d’individus pressés et contrôlée par une milice, Budaï est comme dans la souris de laboratoire qui essaie de se sortir du labyrinthe, mais une souris qui fait désespérément appel à la raison sans trouver aucune certitude à laquelle se raccrocher.
   
   J’angoisse, je panique mais je lis car ce roman est magnifique, du genre de ceux que l’on ne peut oublier.
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critique par Cécile




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Roman culte ?
Note :

   Budaï est un linguiste renommé et distingué qui part pour un congrès à Helsinki. Dans l'avion, il s'endort et se réveille dans une ville inconnue surpeuplée. Il suit la foule, se retrouve à l'hôtel où il compte rester peu de temps avant de reprendre un avion vers sa destination initiale. Las, dans ce pays, les habitants parlent une langue inconnue et totalement hermétique que même Budaï pourtant spécialiste ne peut intégrer. Incompris, personne ne parle d'autre langue, Budaï va de surprise en désagréments et se retrouve dans une situation inextricable.
   
   Zulma réédite ce livre de Ferenc Karinthy, auteur hongrois (1921-1992), écrit en 1970 et initialement paru chez Denoël, presque trente ans plus tard. Préfacé par Emmanuel Carrère qui explique pourquoi ce roman est un grand livre et comment il l'a rencontré : je lis rarement les préfaces, mais j'ai pris du temps pour icelle qui permet de rentrer dans le roman avec quelques billes et les envies que les lignes d'E. Carrère suscitent.
   
   Et nous voilà dans cette ville surpeuplée où les files d'attente sont présentes à tous les coins de rues et dans tous les bâtiments, à la conciergerie de l'hôtel, devant les magasins, devant les cabines téléphoniques. On pourrait hâtivement faire un rapprochement avec les ex-dictatures des pays de l'est, mais Ferenc Karinthy, s'il s'en est forcément inspiré, a exagéré le trait jusqu'à faire des habitants de ce pays de véritables robots, innombrables et toujours en mouvement ne se comprenant qu'entre eux. Toutes les interprétations sont possibles, parce que l'auteur crée également une société aux multiples origines : des blancs, des noirs, des asiatiques, des peaux de toutes les teintes qui cohabitent ("pour reprendre ici le cri du crapaud en rut", selon Pierre Desproges). On peut même y voir un constat de la mondialisation, 30 ou 40 ans avant qu'on en parle quotidiennement :
    "Les aliments vendus à l'épicerie ne révèlent pas grand-chose du climat local, c'est comme partout ailleurs, des viandes, des charcuteries, des fromages, pommes, citrons, oranges, bananes, des conserves et des bocaux, des jus de fruits, du café, des sucreries, des poissons de mer : mais comment déterminer ce qui est produit local et ce qui est importé ? La mode ne dévie pas significativement des standards du monde civilisé, les différences entre les boutiques de couture et le prêt-à-porter résident dans la qualité, tandis que les autres articles répondent aux normes internationales." (p.44)

   C'est un bouquin à la fois drôle, absurde et terriblement angoissant : quoi de pire que de se retrouver dans une telle situation ubuesque dont il semble impossible de sortir ?
   
   Une fois que j'ai dit tout cela, je me dois de signaler également que le bouquin est parfois empreint de longueurs : la situation de Budaï n'évolue pas et Ferenc Karinthy tourne un peu autour du pot, si je puis me permettre cette expression. Beaucoup de redites, de répétitions dont je pourrais me passer, moi qui aime les romans qui vont droit au but. Mais que mes remarques ne vous empêchent pas de découvrir ce que certains qualifient de roman culte, et qui, si ce mot est très largement galvaudé en général, est sans aucun doute marquant. D'ailleurs, rien ne dit qu'un roman marquant -ou culte- doive être lu de bout en bout sans ressentir de longueurs ; par exemple et sans comparaison entre les deux livres, j'ai lu et relu ce qui est mon roman préféré en en passant des pages et des pages, et à chaque fois, en le trouvant admirable, "Les Misérables" de Victor Hugo.
   
   "Épépé" est un roman qui touche et qui marque par la situation qu'il décrit et par cet homme Budaï totalement englué dans ce pays dont il veut absolument sortir. Un roman qu'il faut avoir lu ou qu'il faut lire.
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critique par Yv




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Oulipien
Note :

   Ferenc Karinthy est un écrivain hongrois né à Budapest le 2 juin 1921 et mort à Budapest le 29 février 1992. Il est le fils du célèbre écrivain et journaliste hongrois Frigyes Karinthy
   
   Budaï, linguiste distingué, s'envole de Budapest pour se rendre à un colloque à Helsinki où il doit faire une intervention. Il dort pendant le trajet et lorsqu'il se réveille et descend de l'avion il s'aperçoit qu'il est dans une ville étrangère et qu'il ne parvient ni à comprendre les habitants ni à se faire comprendre malgré les nombreuses langues qu'il pratique. Que s'est-il passé ? S'est-il trompé de destination? Dans quel pays a-t-il atterri? Quelle est cette ville étrangère où les habitants sont si nombreux qu'il faut faire des queues interminables pour pouvoir se restaurer? Budaï d'abord confiant plonge dans un cauchemar dont il ne semble pas pouvoir s'échapper!
   
   Un monde absurde
   C'est donc dans un monde absurde que nous sommes plongés, ce qui fait dire dans le prologue à Emmanuel Carrère que "Pérec aurait adoré". On a aussi dit à propos de Epépé qu'il dépeignait un univers kafkaïen déshumanisé, angoissant et privé de sens..
   
    Un des premiers plaisirs du roman tient à la réaction du personnage qui va nous amener avec lui dans une enquête linguistique et ethnographique. Imaginons-nous dans le même cas ! Quelle serait notre panique ! Pourtant Budaï ne se décourage pas. Il cherche à percer les mystères de cette drôle de langue qui ne semble avoir aucune racine et dont le même mot semble changer chaque fois qu'il est prononcé : "Mais il a beau poser et répéter ses questions dans toutes les langues qu'il connaît ,on lui répond chaque fois de cette même manière incompréhensible, sur cette intonation inarticulée et craquelante : ebébé, ou pépépé ou étyétyé".
   

   Bien que ses recherches soient méthodiques, systématiques, intelligentes, raisonnées, bref ! dignes d'un savant, le mystère s'épaissit de plus en plus et notre héros va aller d'échecs en échecs. En fait nous nous enfonçons avec lui dans l'absurdité d'un monde si totalement étranger non seulement par la langue mais par la manière de vivre, si fondamentalement différent que rien ne permet d'établir un contact avec autrui. A part peut-être avec une jeune fille que Budaï va rencontrer mais qui disparaît très vite de sa vie. "Epépé" est donc un roman sur l'incommunicabilité, sur la solitude aussi et l'angoisse de l'être humain dans un monde dépourvu de sens.
   
   Un anti-roman
   Certes, Perec aurait adoré : chaque fois que le personnage entreprend une action elle est vouée à l'échec . Quand on pense enfin avoir la clef ou tout au moins une étincelle de compréhension, on est à nouveau plongé dans l'obscurité. Quand une histoire d'amour semble s'ébaucher, elle arrive aussitôt à son terme. Voilà ce que l'on peut appeler un anti roman! J'imagine que les Oulipiens effectivement doivent jubiler en lisant ce roman, avec leur amour de la langue et des mots, leur sens du canular, de la mystification.
   "On devient membre de l'Oulipo par cooptation. Un nouveau membre doit être élu à l'unanimité, à la condition de ne jamais avoir demandé à faire partie de l'Oulipo. Chaque "coopté" est évidemment libre de refuser d'y entrer (son refus est dès lors définitif), mais une fois élu, il ne peut en démissionner qu'en se suicidant devant huissier.
   Les membres restent oulipiens même après leur décès : ils sont alors, selon la formule consacrée, "excusés pour cause de décès".

   Et puis l'auteur obéit à une contrainte que les oulipiens ne sauraient refuser pour telle : mettre son personnage dans un lieu qui n'a aucun sens... et écrire un roman avec ça!
   
   Donner un sens ?
   Et bien entendu la lectrice cartésienne que je suis a cherché à trouver un sens au roman ! Comme si l'absurde pouvait avoir un sens ! Pourtant je me suis demandé si Ferenc Karinthy en plaçant ainsi son héros dans un lieu totalement inconnu ne nous présentait pas d'une manière détournée une critique de la Hongrie sous le régime soviétique. Ce monde absurde se révèle très dur. Les hommes y sont comme des robots sans vie, leur vie est mécanique, sans âme. Les gens se méfient des autres, ne se lient pas. La police y est terriblement répressive, Budaï l'apprend à ses dépens. L'insurrection populaire à laquelle le personnage assiste et participe sans la comprendre rappelle bien des évènements hongrois. Dénonciation de la dictature sous couvert d'une fiction dans un univers de l'absurde.
   
   Un roman qui désoriente, étonne et séduit.

critique par Claudialucia




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