Lecture / Ecriture
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Le voyage dans le passé de Stefan Zweig

Stefan Zweig
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  La Confusion des sentiments
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  Les très riches heures de l’humanité
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  Romain Rolland / Stefan Zweig : Correspondance 1910-1919

Stefan Zweig est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien né en 1881 à Vienne en Autriche-Hongrie, il s'est suicidé avec son épouse en 1942, au Brésil.

Le voyage dans le passé - Stefan Zweig

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Note :

   Attention, ce commentaire dévoile l’histoire
   
    Louis est un jeune homme pauvre et brillant. Il entre au service du Conseiller G., directeur d'une usine de produits chimiques et... tombe amoureux de sa femme. Cet amour est partagé mais jamais consommé, car Louis est envoyé par le Conseiller (qui ne sait rien de cette idylle) en Amérique du Sud, où il espère faire fortune. Il promet à la jeune femme de revenir bientôt, mais hélas la première guerre mondiale éclate. Ce n'est que neuf ans plus tard qu'il remettra enfin le pied sur le continent européen mais si la jeune femme est veuve, en revanche Louis s'est marié...
   
   Ce "Voyage dans le passé" est une nouvelle de Zweig qui a connu un sort étonnant, chers happy few. On n'a longtemps eu de ce texte qu'un fragment publié dans un recueil collectif de 1929. Ce n'est qu'en 1976 qu'on retrouva à Londres un tapuscrit de la main de Zweig, de 41 pages achevées qui composaient cette nouvelle, avec un titre raturé, repris faute de mieux pour la publication. Et il aura fallu attendre 2008 pour que cette nouvelle soit enfin traduite en français, dans un très agréable demi format sous jaquette chez Grasset qui propose après la traduction le texte original, ce qui est je trouve une excellente initiative (même si je ne parle pas un mot d'allemand, mais là n'est pas la question).
   
   Alors autant dire tout de suite, chers happy few, pour éloigner tout de suite les problèmes de subjectivité, que Stefan Zweig est certainement l'un de mes auteurs préférés. C'est un auteur qui possède le talent rare de faire naître l'émotion par l'analyse psychologique rigoureuse des personnages avec un style éblouissant. Vous voilà prévenus, Stefan, je l'aime. C'est donc tout naturellement que j'ai aimé cette nouvelle, qui décrit de manière très fine une histoire d'amour somme toute banale. La cristallisation et la révélation du sentiment amoureux chez Louis, qui est le personnage principal de cette histoire d'amour raté, et son évolution, sont brillamment rendues. La façon dont le sentiment amoureux se nourrit de concret (les lettres que Louis reçoit) pour s'évanouir peu à peu quand la communication est coupée à cause de la guerre et les raisons pour lesquelles Louis finit par se marier, puis reprendre contact avec la veuve du Conseiller sont incroyables de justesse. C'est pour moi un roman qui démontre que l'amour ne peut être reporté car il demande à s'épanouir à un moment donné et ne se satisfait pas des retards et des délais. Louis tentera bien de souffler sur les braises, pour s'apercevoir que leur amour est devenu une ombre qu'ils s'évertuent à saisir, chacun à leur manière (elle dans le recul, lui dans le désir). C'est très beau.
   
   
   PS : le titre de mon billet est emprunté à Verlaine (avec son consentement, of course). Il s'agit du très beau "Colloque sentimental", dont deux vers (faux) sont évoqués par Louis à la fin de la nouvelle et qui rendent parfaitement l'esprit de ce "Voyage dans le passé".
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critique par Fashion Victim




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Intemporalité
Note :

   Intemporalité totale pour ce court roman de Stefan Zweig. Qu’importe la période où il a été écrit. Ce n’est pas tant l’histoire qu’il raconte, et donc les éléments connotés historiquement inévitablement liés à une histoire, c’est bien le thème qui est la vedette. Et ce thème, c’est celui de l’obsolescence inévitable de l’amour.
   
   Louis, jeune homme pauvre mais du genre méritant, entre au service d’un couple riche. Lui, «Conseiller», responsable d’une entreprise de Chimie, est marié à une femme plus jeune. Louis, acharné à réussir pour ne plus connaître la pauvreté, tombe amoureux de cette femme sans qu’ils y soient réellement pour quelque chose. Choisit-on de tomber amoureux et de qui?
   
   Toujours est-il qu’à peine ces deux là se rendent compte de l’amour qui leur est tombé dessus – et qui leur est interdit – que l’ambition de Louis va l’éloigner de cet amour. Le «Conseiller» en effet a besoin d’un homme de confiance pour développer ses affaires au Mexique. C’est Louis qu’il a choisi et Louis ne peut refuser ce qui pourrait s’assimiler à la réussite totale pour lui. Louis ne refuse pas, part, loin, longtemps, et les deux restent persuadés de toujours s’aimer. C’est la suite qui constitue en fait la chair du «voyage dans le passé». C’est l’analyse par Stefan Zweig de ce que peut devenir l’amour. Ou certainement, à ses yeux, de ce que devient l’amour.
   
   “Les dix jours qui les séparaient du départ, ils les passèrent tous deux dans un état de continuelle et grisante frénésie. La soudaine explosion des sentiments qu'ils s'étaient avoués, par l'immense puissance de son souffle, avait fait voler en éclat toutes les digues et barrières, toutes les convenances et les précautions : comme des animaux, brûlants et avides, ils tombaient dans les bras l'un de l'autre quand ils se croisaient dans un couloir obscur, derrière une porte, dans un coin, profitant de deux minutes volées ; la main voulait sentir la main, la lèvre la lèvre, le sang inquiet sentir son frère, tout s'enfiévrait de tout, chaque nerf brûlait de sentir contre lui le pied, la main, la robe, une partie vivante, n'importe laquelle, d'un corps qui se languissait de lui.”

   
   Louis restera longtemps au Mexique. Louis reviendra … Et Stefan Zweig démonte les ressorts psychologiques du couple informé et de ce qu’il va devenir. Une analyse clinique, blanche et froide, des sentiments, de la sentimentalité.
   
   Intemporel. Indéniablement.
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critique par Tistou




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Récit de l'évolution du sentiment
Note :

   "Le Voyage dans le passé" de Stefan Zweig est le récit d’un amour passionné, menacé par des circonstances extérieures tragiques.
   
   Louis est un jeune homme pauvre et ambitieux. Il a dû subir l’humiliation de servir dans des maisons bourgeoises pour payer ses études. Il est maintenant chimiste et entre dans un grand laboratoire. Le directeur, monsieur le Conseiller, remarque très vite sa compétence, son intelligence brillante et son ardeur au travail. C’est pourquoi lorsque le vieillard est malade, il demande au jeune homme de venir habiter chez lui et le prend comme assistant. C’est avec réticence que Louis accède à la demande de son patron mais dès qu’il est présenté à la maîtresse de maison il tombe éperdument amoureux d’elle et réciproquement. Cependant le Conseiller l’envoie en mission au Mexique. Un exil de deux ans, une éternité aux yeux des amoureux. Mais la guerre de 1914-1918 éclate et cette séparation va durer neuf ans. Lorsque tous deux parviendront à se revoir, que restera-il de leur amour?
   
   L’histoire nous paraît bien connue et somme toute banale puisqu’elle est le sujet de la plupart des romans du XIXème siècle français: Balzac, Flaubert, Stendhal, Constant… avec toutes les variantes possibles et qui peut se résumer ainsi:  Un jeune homme pauvre est amoureux d’une femme mariée, un peu plus âgée que lui, amour impossible et contrarié.
   
   Et Louis, effectivement, est dans la situation de Julien Sorel dans "Le Rouge et le Noir" lorsqu’il arrive dans la maison de son maître, tendu, sur la défensive, s’attendant à être traité en domestique et qu’il rencontre Madame de Rénal. La comparaison s’arrête là car si Madame de Rénal tombe immédiatement amoureuse de Julien, lui par contre décide de la séduire par ambition. Louis n’a pas ce cynisme et son amour pour l’héroïne de Zweig est subit, ardent , “fanatique” et partagé.
   
   Ceci dit je n’ai pas été intéressée par cette histoire. Si l’on veut se passionner pour ce genre de récit mieux vaut lire le magistral, riche et incontournable chef d'œuvre de Sthendal: "Le Rouge et le Noir" auquel j’ai comparé l’intrigue.
   Non, l’intérêt de ce "voyage dans le passé" réside ailleurs et surtout dans le style de Stefan Zweig.
   
   Très rapide, ce roman, presque une nouvelle, s’attache surtout à l’observation du sentiment amoureux, de son évolution, de son dépérissement, analyse où Stefan Zweig excelle. Le récit est encadré par deux évènements majeurs, la guerre de 14-18 qui sépare les deux personnages et le défilé de Heidelberg qui peint la montée du nazisme. La description de cette marche militaire pleine de haine et de bruit qui rythme la recherche de leur amour est un éblouissement stylistique. Le poème de Verlaine avec la métaphore des ombres "solitaires et glacées" du "Colloque sentimental" montre avec une nostalgie poignante que l’on ne peut faire revivre le passé.
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critique par Claudialucia




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Adepte d'Antisthène
Note :

   Ce qui fait le charme du "Voyage dans le passé" comme de la plupart des œuvres de Stefan Zweig, c'est la peinture des sentiments. L'auteur est vraiment un maître dans l'analyse des moindres recoins du cœur de ses personnages.
   Nous avons ici, bien sûr, une histoire d'amour, mais il ne faut pas minimiser, dès le départ, l'autre passion de Louis: sa rancœur de se voir réduit (à vie peut-être) à une condition qu'il méprise. Il a une soif intense de reconnaissance professionnelle, sociale et de réussite. Cette passion est si forte, que tant qu'elle ne sera pas en voie d'être apaisée, il ne se préoccupera certes pas d'amour. Il ne voit personne, ne tombe amoureux de personne. Mais dès que sa position commence à s'asseoir, il ouvre les yeux et regarde autour de lui et bien sûr, il ne peut que remarquer la belle épouse de son protecteur dont il partage le toit et qui est si bienveillante à son égard...
   
   Comme vous le voyez, ma vision de cette histoire est plus, sinon cynique, du moins objective, que les précédentes. Pour moi, Louis tombe amoureux de la femme du conseiller surtout parce qu'elle est au bon endroit au bon moment – et même seule au bon endroit au bon moment.
   
   De son côté, cette mère de famille bourgeoise, liée à un vieux mari n'a guère l'occasion de rêver d'amour romantique lorsque survient ce beau jeune homme intelligent, délicat et dévoué... Lui aussi est sa meilleure option si elle désire connaître une autre version de l'amour que celle que lui offre son mariage.
   
   Mais attention, je ne dis pas qu'ils ne se sont pas aimés. Ils se sont aimés, certes, et beaucoup. Je dis juste pourquoi. Ainsi, quand l'argent et le métier obligeront Louis à s'éloigner, personne ne songe à discuter. Il s'éloignera. Deux ans et demi. Et ces 24 mois sont des mois d'attente et de préparation du retour, portés par une grande ferveur et un refus d'envisager le nouvel environnement. Mais quand, le terme arrivé, la guerre rend les retrouvailles impossibles, on dirait que Louis considère le tacite contrat passionnel comme rompu. Il se détache peu à peu de l'objet de sa passion, ouvre les yeux sur l'entourage qui est le sien... et fonde une famille, car c'est aussi une nécessité sociale.
   
   Puis viendra le retour, la tentative de retrouver ce qui fut, même quasi de force... et le constat de ce que le temps fait des passions.
   
   Un très beau récit, en rien amoindri par ma lecture peu sentimentale et ce n'est pas une de ses moindres qualités. C'est même la marque de sa valeur. La preuve que nous avons une vraie tranche de vie, qui peut tout à fait être vue et jaugée de différentes façons sans rien perdre de sa puissance et de sa véracité. Comme la vraie vie, quoi.

critique par Sibylline




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