Lecture / Ecriture
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Désert américain de Percival Everett

Percival Everett
  Blessés
  Désert américain
  Effacement
  Glyphe

Désert américain - Percival Everett

Les croyances les plus improbables
Note :

    Théodore Larue, professeur d'université loser malgré ses capacités pédagogiques reconnues, en route pour se suicider, est victime d'un banal accident de la route. Théodore meurt décapité... il a réussi à rater son suicide!
   
   Ayant été raccommodé grossièrement par un des croque-morts avec un fil de pêche bleu, Théodore est installé dans son cercueil et prêt pour la cérémonie d'adieu. Alors que la cérémonie touche à sa fin, Théodore s'assoit brusquement dans son cercueil, ressuscité: c'est la panique et l'incrédulité... le mort est vivant!
   
   A partir de cet instant, les aventures de Théodore deviennent absolument rocambolesques, hallucinantes et folles! Entre les médias qui campent devant chez lui, sa fille apeurée par cette résurrection, sa femme qui ne sait plus quoi penser, sa belle-soeur vipérine et ses interrogations existentielles, Théodore décline tous les travers de la société américaine d'aujourd'hui et parvient à démythifier la mort qui n'est pas l'appel de la lumière radieuse et le ressenti d'une intense paix mais un vide froid et parfois cruel. Le point culminant du parcours insensé du héros est son enlèvement par la secte de Big Daddy à laquelle il échappe pour tomber dans les rets des Services Secrets d'une base militaire, qui fait sacrément penser à la fameuse base 51, où il rencontre des Jésus clonés, monstres issus des cerveaux fous des apprentis sorciers de la génétique! On nage en plein délire lorsque les Jésus s'échappent de la base provoquant une série de catastrophes.
   
   Everett dresse le portrait peu avantageux de la société américaine gavée d'images, de nourritures, de croyances plus improbables les unes que les autres, à l'aide d'un humour dévastateur: on a beau se dire que tout cela c'est pour rire il n'empêche que tout est loin d'être grotesquement caricatural (et cela fait un peu peur). Everett transforme Théodore (c'est à dire tout américain moyen) en une parabole, d'une drôlerie extraordinaire et grinçante, de la rédemption. Le désert est (sur)peuplé de personnages névrosés, illuminés ou dangereusement angéliques et de militaires inconscients de ce qui se trame dans les sous-sols de la base militaire "Area 51". Everett puise dans l'infini gisement des psychoses et des fois en tout genre de ses contemporains avec une immense jubilation et offre un roman où le comique de situation côtoie la pure tragédie, cela sans que l'on cesse de rire et sourire!
   
   "Désert américain" est, certes, une vraie satire d'une société américaine mainte fois critiquée mais aussi celle de toutes nos sociétés modernes qui n'entraînent qu'un désert de sentiments, de culture ou de tolérance chez l'homme. On rit beaucoup mais il faut savoir regarder ses défauts dans le miroir qu'est ce roman et ainsi prendre conscience qu'il n'y a pas que les déserts africains ou asiatiques qui avancent... celui des âmes aussi et son avance est très feutrée et pernicieuse: comment, malgré les avancées scientifiques et technologiques, peut-il y avoir encore autant d'obscurantisme religieux et culturels? L'un est-il le nécessaire pendant de l'autre? "Désert américain" est aussi une réflexion sur la condition humaine aujourd'hui et un roman désopilant aussi drôle que grave.
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critique par Chatperlipopette




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Pour rire noir
Note :

   "Désert américain" de Percival Everett est livre peu banal! Ce qui en fait l'originalité, c'est que l'écrivain part d'un fait rocambolesque pour mieux nous présenter la réalité américaine.
   
   Theodore Larue, époux peu fidèle de Gloria, père de deux enfants, Emily et Perry, et professeur d'ancien anglais à l'université de Californie du Sud meurt dans un accident de voiture. Et non seulement, il meurt mais en plus il est décapité. Sa tête est hâtivement recousue à son corps afin qu'il fasse un cadavre convenable dans son cercueil.. Oui, mais voilà que pendant la cérémonie religieuse le cadavre se dresse (provoquant une émeute) et force est de constater qu'il est vivant! Un choc pour sa femme et ses enfants et pour l'intéressé lui-même. Les médias s'emparent de l'affaire attirant l'attention sur lui. Ted est alors embarqué dans une histoire complètement farfelue et à rebondissements.
   
   Percival Everett manie l'ironie d'une manière assez féroce. Ted Larue meurt dans un accident alors qu'il est en route vers son suicide à la suite de ses échecs professionnels et conjugaux. Le récit se teinte d'un humour noir assez savoureux et plein de détails scabreux : la tête est recousue par l'embaumeur "à gros points serrés au fil de pêche bleu de quinze", couture grossière qui gêne notre héros quand il redevient vivant (on le comprend!). L'écrivain se délecte à nous raconter la réaction de la foule hystérique dans l'église et les rues avoisinantes, celle du voisin hargneux qui s'évanouit... Les portraits satiriques des personnages comme celle du directeur du département de Ted à l'université ou celui du gourou Big Daddy sont très réussis!
   
   Mais on peut se demander pourquoi cette fable. Pourquoi Perceval Everett prend il pour porte-paroles "un mort en vie" pour présenter sa vision de la société? Au-delà du rocambolesque, l'écrivain nous dit que son personnage qui est revenu de la mort a gagné en lucidité. Sa vision est devenue autre, plus profonde, plus large, plus complète. Faut-il aussi ne plus avoir rien à perdre pour avoir le courage de démasquer les impostures et les crimes? La mort est-elle nécessaire pour y voir plus clair? Autrement dit, nous, les vivants, serions-nous aveugles à ce qui nous entoure?
   
   "Sa mort avait changé sa conception de la vie. Sa résurrection avait enrichi sa personnalité, le faisant accéder à une dimension jamais atteinte de son vivant(...) Son regard était différent, sa façon de pencher la tête quand il observait le monde autour de lui, de se tourner, de montrer du doigt."
   

   Car au-delà de l'humour, Ted devient un prétexte à la dénonciation de la société américaine. Et tout d'abord des journalistes et des médias charognards dont Ted et sa famille deviennent la proie. L'université et son système aléatoire de titularisation sont aussi remises en question. Ted travaille depuis neuf ans, ses évaluations d'enseignements sont parfaites mais il n'a pas publié de livre et est en passe d'être remplacé par une jeune femme de manière tout à fait arbitraire. Par contre, il ne sera pas inquiété pour ses fautes réelles, ses relations sexuelles avec son étudiante. Les services secrets américains, les sectes religieuses et leurs dangereuses dérives, le clonage (et pas n'importe lequel grâce à l'imagination sans limites de Percival Everett!) sont aussi au cœur de cette critique qui montre une société malade où les faibles sont opprimés.
   
   Quand il meurt pour de bon, Percival Everett répond aux journalistes qu'il n'a pas de message à transmettre sur la mort après la vie. Il n'est pas Jésus, ni un ange, ni Satan, comme on a pu le dire. "La mort n'est pas une mauvaise chose", affirme-t-il, et c'est pourquoi il ne faut pas en avoir peur.
   
   Ce roman n'est pas sans me rappeler "le Dernier Testament de Ben Ziom Avrohom" de James Frey, écrivain qui a lui aussi choisi la fable et la provocation pour composer un tableau de la société américaine au cours d'un récit complètement fou.

critique par Claudialucia




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