Lecture / Ecriture
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Tropique des silences de Karla Suarez

Karla Suarez
  Tropique des silences
  La Havane année zéro

Tropique des silences - Karla Suarez

Une jeunesse cubaine
Note :

   Karla Suarez est née à La Havane en 1969. Comme beaucoup de Cubains, elle a émigré. Le thème de l'émigration cubaine est présent dans ses premiers romans: dans la Voyageuse (Métailié, 2005) l'héroïne émigre; dans "Tropiques du silence" (Métailié, 2002) la narratrice voit émigrer sa mère et ses jeunes amis et elle-même est invitée par eux à rejoindre l'Argentine, la Floride ou l'Espagne. Mais elle choisit provisoirement de rester silencieuse dans sa maison sous le tropique avec pour seule compagnie Frida la petite chatte siamoise.
   
   Primé en Espagne comme premier roman, "Tropique des silences" est fondé sur le récit biographique: la petite fille aux yeux clairs et aux cheveux crépus devient une lycéenne et une jeune femme de vingt-quatre ans à la fin du livre. La narratrice s'exprime d'une manière plutôt directe et jubilatoire, parfois ironique comme une zazie cubaine, et le ton devient plus grave et désenchanté au fil des déboires et déceptions vécus par sa famille et ses amis.
   
   Satire familiale, "Tropique des silence" décrit les mésaventures d'une famille où tous tiennent une part de mensonge. La grand-mère droguée de télévision a caché sa liaison avec un Noir qui est le vrai grand-père de la narratrice. Le père parti faire la guerre comme officier en Angola, cache une conduite qui lui a valu d'être dégradé et viré de l'armée. La mère cache sa liaison avec Dieu, sorte de poète alcoolique qui deviendra l'ami et confident de la fille. La tante cache par des tentatives de suicide ses amours contrariées. L'oncle enfin cache son homosexualité. Mais la narratrice, petit à petit, lève le voiles sur tous les mensonges de la famille au fur et à mesure que celle-ci se déglingue, à l'image de l'économie cubaine qui entre dans une "période spéciale" synonyme de naufrage.
   
   La narratrice maigrichonne et revêche qu'on a surnommée P'tit Mec à l'école, règle ses comptes avec "le Russe", et gagne ainsi l'amitié durable de Quat'zyeux, alias Quatre, futur scientifique à lunettes. La bataille a été rude et P'tit mec garde le silence plusieurs mois sur la bagarre scolaire. Plus grande, elle fuit la famille pour des amis pas tous de son âge, comme Dieu, et comme le Poète et Coke, aux surnoms transparents. Au-delà de la drogue, des fêtes et des discussions infinies, elle trouve sa voie dans la solitude et le silence. Dieu est mort et les amis ont émigré: officiellement on les appelle des "gusanos", des vers de terre… Les parents divorcent. Le père rejoint une nouvelle épouse et la mère rentre à Buenos-Aires d'où elle envoie des dollars à sa fille.
   
   «Je restai seule à la maison. Quand maman appela, je lui dis que je passerais le mois d'août ailleurs et qu'il valait mieux qu'elle ne téléphone pas avant septembre. Le monde extérieur continuait à se détériorer et je décidai de rester enfermée. Je passerais la période spéciale entre ces vieux murs. Comme un naufragé à l'écart de la civilisation et des changements politiques. Une ermite, voilà ce que je voulais être. Quatre avait raison de dire que, lorsqu'il n'y a rien de passionnant à faire, le mieux était encore de se préparer au moment où il se passerait quelque chose. Je ne perdais pas mon temps, je m'intéressais à tout et en même temps à rien.»
   
   Comme la narratrice compose des poèmes pour les filles du camp de la jeunesse, puis des contes pour Quatre quand il part en stage et émigre, et que ses poèmes évoquent Éluard selon l'opinion de Dieu, il est juste de voir dans ce récit une certaine part d'autobiographie d'un écrivain prometteur.
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critique par Mapero




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Une jeunesse cubaine
Note :

   Lu en V.O
   
    Raconté à la première personne, Tropique des silences suit pas à pas celle que l'on surnomme "Flaca" et que l'on voit grandir dans une Havane en pleine mutation. Premières années d'enfance: une mère argentine, reniée par sa famille, déçue par son amour cubain et sombrant régulièrement dans la dépression, refusant de sortir et passant ses nuits à écouter des tangos; un père homme à femmes, militaire bientôt déchu sur lequel la famille ne peut pas compter; un oncle porté sur les jeunes garçons, favori de la grand-mère jusqu'à ce qu'un scandale éclate; la grand-mère, abrutie de télévision, dont le fils favori change au gré des saisons et qui n'a pas d'affection pour sa petite-fille, voire sa famille en général; une tante qui passe sa vie enfermée dans sa chambre à fumer, boire et écrire avant de sombrer progressivement dans la folie; enfin Cuatro Ojos, ami surnommé de la sorte en raison de ses lunettes à double foyer.
   
   Petite, la narratrice est surnommée "Marimacho" (petit mec) par ses camarades d'école: elle est peu populaire, n'a pas d'amis et à vrai dire, s'en fiche complètement. Mais, après s'être rebellée contre le leader de la classe (et le chouchou de ces demoiselles), l'enfant se lie d'amitié avec Cuatro Ojos qui, en grandissant, réitèrera les demandes en mariage à n'en plus finir.
   
   Plus elle grandit, plus la narratrice devient indépendante; elle finira par se réfugier dans la solitude et le silence de sa maison, "la casa grande", devenue déserte.
   
   Le style est direct, simple. L'histoire pourrait être simplement le parcours initiatique d'une jeune fille, mais ce roman est au final plus complexe qu'il n'y paraît. Ce roman pose la question de la liberté: bien entendu, la liberté à Cuba est évoquée, mais il s'agit d'un sujet périphérique, même si le déclin progressif du pays dans les années 1980 est lui assez clairement dépeint. La liberté qui intéresse principalement Karla Suarez à travers ce roman est davantage une liberté intérieure. Le libre-arbitre et le lien étroit entre solitude et liberté totale sont mis en avant à travers les choix atypiques de la narratrice: refus de sortir avec Cuatro, qui lui est profondément dévoué et qu'elle aime à sa façon, puis de le suivre en Espagne, où une vie meilleure l'attend; refus de suivre un petit ami qui quittera le pays; refus de suivre sa mère en Argentine; refus de se plier aux obligations sociales, avec une narratrice finalement heureuse de se terrer dans une maison abandonnée, sans emploi ni aucune occupation à l'extérieur. Une liberté absolue qui me semble personnellement oppressante, mais j'ai trouvé le développement de cette idée intéressante et bien menée.
   
   "Todas son piezas dentro de ese conjunto que llaman "masa" : la familia, el pueblo, la co-lec-ti-vi-dad." (p 260)

   (approximativement : Toutes sont des pièces à l'intérieur de cet ensemble qu'ils nomment "masse": la famille, le peuple, la col-lec-ti-vi-té.)
   
   Hormis quelques scènes amusantes au début, j'ai trouvé que le roman devenait plutôt déprimant. La narratrice passe ses nuits à boire, dort le jour pour vivre la nuit, vit entourée de soulards et de drogués, de relations à moitié avortées, tandis que se profile une crise économique, politique... Cependant, le récit reste de façon surprenante assez léger et, au final, je dirais que ce voyage est à renouveler.
   
   
   Titre original : Silencios, 1999

critique par Lou




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